Génocide arménien et Congrès américain
Reconnaissance du génocide arménien aux Etats-Unis : l’étau se resserre sur la Turquie.
Ça chauffe, ça brûle même pour la Turquie aux Etats-Unis ! A trois mois du 24 avril, la question de la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès occupe bien des esprits.
Si côté turc – nous l’avons vu la semaine dernière – la tendance est au pessimisme, du côté des officiels américains, on semble plutôt résigné. Mark Parris, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Turquie et directeur du Programme Turquie 2007 à l’Institut Brookings, estime que la résolution sur la reconnaissance du génocide arménien va probablement être adoptée.
« Elle sera à coup sûr à l’ordre du jour, a-t-il déclaré dans une interview au quotidien Milliyet. La résolution va probablement passer à la fois à la Chambre des Représentants et au Sénat. La Turquie comptait traditionnellement sur le soutien des acteurs politiques à Washington, mais ce soutien pourrait s’affaiblir pour certaines raisons. (…) Les Démocrates sont sensibles sur la question arménienne. »
Mais Mark Parris souligne que si cette résolution « va encore plus compliquer les relations [américano-turques], cela ne signifie pas pour autant que la politique américaine [sur la question] va changer ». « Les Etats-Unis ne sont pas prêts à utiliser une certaine terminologie, a-t-il indiqué, dans une allusion évidente à l’emploi du mot “génocide”. Peu importe qu’une résolution soit adoptée, elle n’aura pas de valeur juridique parce que le président Bush soutient fortement la Turquie. »
Interrogé par Milliyet, en cette période électorale en Turquie, sur la question de savoir si George Bush apportera ou non son soutien à Recep Tayyip Erdogan aux élections présidentielles, Mark Parris a déclaré que ce serait une « surprise » pour lui si Bush se rangeait ouvertement aux côtés du Premier ministre turc.
L’étau semble se resserrer pour les autorités turques, d’autant que selon certaines informations, le soutien du lobby juif des Etats-Unis à Ankara serait loin d’être garanti.
Le journaliste Eyüp Can tire la sonnette d’alarme sur cette question dans le Turkish Daily News. Lors d’un dîner pour officiels de haut rang, auquel il a assisté vendredi 12 janvier, « un membre très important du lobby juif des Etats-Unis », qu’il ne nomme pas, a déclaré ouvertement : « Si la Turquie ne fait rien, la résolution sur le génocide arménien sera adoptée au Congrès américain, en dépit de tous nos efforts pour la bloquer. » Une phrase qui a fait selon Eyüp Can « l’effet d’une douche froide sur nous tous, qui étions assis autour de la table, parmi lesquels des ambassadeurs à la retraite et des hommes d’affaires réputés ». « Tout le monde savait, écrit-il, ce que Nancy Pelosi avait promis à la Diaspora arménienne à propos de la résolution sur le génocide, et qu’elle avait pressé le bouton pour déclencher le processus, mais personne ne s’attendait vraiment à ce qu’un représentant du lobby juif déclare : “ Il se pourrait que nous ne puissions plus bloquer la résolution si les choses continuaient ainsi. ”»
Contrairement aux années précédentes, les efforts du président américain et du lobby juif des Etats-Unis pourraient s’avérer vains, déplore Eyüp Can, qui précise que le climat anti-turc dans les milieux politiques aux Etats-Unis a atteint aujourd’hui « un niveau sans précédent ». C’est cela qui explique selon lui que les Arméniens des Etats-Unis aient déclaré une semaine auparavant qu’il s’agissait « des meilleures chances de la décennie » de voir la résolution adoptée.
Eyüp Can tente de comprendre le pourquoi de la situation. Premièrement, souligne-t-il, la nouvelle présidente démocrate Nancy Pelosi « va relancer la résolution, qui avait été abandonnée par son prédécesseur républicain Dennis Hastert sur intervention du président Bush ». Une résolution qui sera « presque certainement envoyée au Sénat » pour approbation, après son adoption par la Chambre des Représentants.
Deuxième argument invoqué : les Démocrates ont la majorité au Sénat, contrairement à l’année dernière.
Troisièmement : les Arméniens, qui avaient collecté les signatures de 32 sénateurs et 175 représentants en 2005, dans une lettre appelant George Bush à reconnaître le génocide, ont déjà porté à 50 le nombre de sénateurs qui soutiendront la résolution cette année.
Enfin, selon Eyüp Can, le président Bush, qui avait pu bloquer la résolution au dernier moment l’an dernier, « ne semble pas avoir le pouvoir de le faire cette année ».
« Pour toutes ces raisons, note Eyüp Can, le lobby juif des Etats-Unis, qui avait toujours réussi à bloquer la résolution sur le génocide arménien, a averti le ministère turc des Affaires étrangères en ces termes : “Faites quelque chose ou préparez-vous à affronter les conséquences !” ». Un avertissement confirmé par un interlocuteur de haut rang du ministère turc des Affaires étrangères, qui a déclaré à Eyüp Can : « Malheureusement, tout ce que vous avez entendu est vrai. »
Le chroniqueur du Turkish Daily News se demande alors ce que peut faire la Turquie pour renverser la vapeur aux Etats-Unis. Il y a, selon Eyüp Can, trois scénarios possibles.
Pour certains hauts diplomates très critiques sur la politique passée d’Ankara concernant les allégations arméniennes, « il n’y a désormais plus rien à faire à ce stade ».
A l’inverse, note Eyüp Can, certains membres du lobby juif pensent qu’il n’est « pas encore trop tard ». « Si la Turquie établissait des relations diplomatiques et ouvrait ses frontières avec l’Arménie, les choses pourraient se retourner. C’est ce qu’ils ont déjà proposé comme porte de sortie à la diplomatie turque », souligne le journaliste.
Quant au troisième groupe, il pense que « dans la mesure où un grand nombre de parlements dans le monde a déjà reconnu le génocide, les Etats-Unis devront finir par les rejoindre ». Dans cette optique, la Turquie devrait produire « une politique active et non une politique réactive » sur cette question.
Eyüp Can souligne qu’Abdullah Gül, dans une interview récente accordée au quotidien Sabah, a décrit la question arménienne comme « la deuxième plus grande menace pour la Turquie après la situation en Irak ». «“ La question arménienne va être relancée aux Etats-Unis, a déclaré Abdullah Gül. Nous essayons de faire barrage. Ce sujet ne sera jamais écarté de l’ordre du jour en Turquie. Nous devons sans cesse être vigilants et en alerte. Si cette loi est adoptée, la situation pourrait devenir très compliquée. Nous n’avons d’autre solution que d’empêcher son adoption.” »
Le journaliste turc rapporte les propos que lui a tenus un autre officiel du ministère des Affaires étrangères : « Bien que le climat aux Etats-Unis semble défavorable aux Turcs, nous pouvons encore faire basculer certains des Démocrates et des Républicains de notre côté en restant totalement mobilisés. Il n’est pas trop tard. » Un officiel, souligne Eyüp Can, qui ne veut « même pas imaginer ce qui adviendrait » si les relations turco-américaines venaient à être paralysées par la résolution arménienne, après la polémique sur l’Irak.
Les diplomates des deux pays, écrit le journaliste, sont préoccupés par les conséquences d’une reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis. Elle porterait un « très rude coup » aux relations turco-américaines, et ce des appels d’offres dans le domaine militaire aux relations commerciales ; l’image des Etats-Unis dans l’opinion publique turque « s’effondrerait » ; et cela rouvrirait « de façon béante les plaies qui continuent de se cicatriser » après le refus par la Turquie d’autoriser le déploiement des troupes américaines sur son territoire lors de l’invasion de l’Irak.
« Le seul espoir, pour l’heure, conclut Eyüp Can, résiderait dans une ouverture par la Turquie de sa frontière avec l’Arménie. Mais cela semble improbable, dans la mesure où 2007 est une année électorale en Turquie. »
L’Irak, un dossier plus important encore pour Ankara que l’Union européenne.
La Turquie n’est pas satisfaite de la nouvelle stratégie des Etats-Unis sur l’Irak, telle que le président Bush l’a décrite dans son discours du 10 janvier. La pression croissante sur l’Iran et la Syrie, une politique jugée laxiste à l’égard du PKK et l’absence d’allusion à la question du statut de Kirkouk ne manquent pas de susciter l’inquiétude à Ankara.
Les attaques renouvelées de George Bush contre l’Iran et la Syrie, avec lesquels la Turquie entretient de bonnes relations, ne sont pas vues d’un bon œil à Ankara, où l’on privilégierait plutôt une stratégie associant ces deux puissants voisins régionaux aux discussions sur l’avenir de l’Irak. A Ankara, on considère en effet que garder l’Iran et la Syrie dans l’œil du collimateur américain ne contribuera pas à la stabilité en Irak.
Si la Turquie n’adhère pas à la stratégie de la Maison-Blanche, c’est aussi parce qu’elle reproche à George Bush de ne pas tout mettre en œuvre pour éradiquer le PKK, dont les militants sont réfugiés dans les monts du Kandil, en Irak du Nord. Dans son discours du 10 janvier, le président Bush a utilisé une formulation assez vague pour évoquer la lutte contre le PKK, en déclarant : « Nous travaillerons avec les gouvernements de Turquie et d’Irak pour les aider à résoudre les problèmes le long de leur frontière. » A Ankara, on estime que cette stratégie américaine vise plutôt à éviter une intervention militaire turque en Irak qu’à lutter réellement contre le PKK.
Enfin, sur la question de Kirkouk, le silence de George Bush est mal vécu à Ankara. Des officiels du gouvernement turc ont déclaré au Turkish Daily News que l’absence de la question de Kirkouk dans le nouveau plan américain montre une nouvelle fois que ce problème ne constitue pas une priorité pour Washington.
Edip Baser, le coordinateur turc du mécanisme tripartite américano-turco-irakien de lutte contre le PKK, a exprimé quant à lui son malaise quant au manque de volonté politique des Etats-Unis sur la question de l’énorme afflux de réfugiés kurdes irakiens dans la ville pétrolière de Kirkouk.
Une remarque qui fait suite au rapport publié par Hürriyet sur les modifications démographiques enregistrées ces derniers mois à Kirkouk. Le quotidien turc a en effet obtenu la copie d’un rapport du MIT (les services de renseignements turcs), selon lequel depuis la chute du régime de Saddam Husseïn, « 600 000 Irakiens d’origine kurde ont émigré de différentes régions d’Irak du Nord vers Kirkouk et ont été inscrits sur les listes électorales ». Le rapport se fait également l’écho de rumeurs, selon lesquelles entre 10 et 20 000 dollars auraient été promis par famille aux nouveaux arrivants à Kirkouk.
Dans le détail, selon les informations publiées par Hürriyet, le MIT affirme que la plupart des Kurdes qui s’installent dans la région sont logés dans des appartements construits à Süleymanieh, Rahimova, Iskan ou Shorca, près d’Arbil. D’autres familles kurdes qui arrivent dans la région vivent actuellement dans des tentes près du stade de Kirkouk, la plupart dans l’attente de recevoir l’argent qui leur a été promis en échange de leur arrivée dans la région. Des peshmergas (le nom donné aux combattants kurdes) et leurs familles sont arrivés dans les garnisons installées à Kirkouk durant le régime de Saddam Husseïn.
Selon les Nations unies, 11 800 Turkmènes, Kurdes, Arabes et Assyriens avaient été contraints à la déportation durant l’Ancien Régime. Depuis 2003, ils seraient donc 600 000 Kurdes à s’être installés à Kirkouk.
Interrogé par le Turkish Daily News, Edip Baser a tout d’abord précisé que sa mission anti-terroriste ne concernait pas directement les questions liées à Kirkouk ni les problèmes relatifs à la situation démographique en Irak du Nord. « Cependant, a-t-il indiqué, comme cette question renferme une dimension sécuritaire, je suis directement concerné. Nous expliquons notre point de vue aux Etats-Unis, et soulignons auprès d’eux que les changements démographiques dans la région auront des répercussions sur la sécurité de l’ensemble de la région et, de ce fait, sur celle de la Turquie. Malheureusement, jusqu’à présent, nos homologues n’ont pas montré la moindre ouverture sur cette question. Mais je ne perds pas espoir et continue de croire qu’on peut encore faire certaines choses. »
Edip Baser a bien des raisons d’être inquiet. Selon le Turkish Daily News, lors d’une conférence de presse conjointe avec le président irakien Jalal Talabani, l’ambassadeur américain en Irak, Zalmay Khalilzad, a déclaré tout bonnement que la Turquie ne devait pas se mêler de la question de Kirkouk. « Des déclarations sur l’Irak faites par d’autres que les Irakiens sont inacceptables, a déclaré M. Khalilzad. Les Etats-Unis doivent leurs acquis en Irak à leurs étroites relations avec les Kurdes. »
L’ambassadeur américain répondait en réalité à Recep Tayyip Erdogan, qui avait déclaré la veille qu’« un fait accompli ignorant le point de vue des pays voisins, et en premier lieu la Turquie, ne contribuerait pas à la stabilité en Irak ». Selon Radikal, M. Erdogan a dénoncé devant le groupe parlementaire de l’AKP la répétition à Kirkouk de « la logique du fait accompli utilisée au Karabagh ». « Ce n’est pas pour rien, a-t-il ajouté, si j’ai dit que l’Irak était devenue davantage une priorité pour la Turquie que l’Union européenne. L’exécution de Saddam Husseïn et le référendum à Kirkouk pourraient entraîner de dangereux développements dans la région. Sur l’Irak, l’année qui s’ouvre sera un test sérieux et un tournant pour tous les acteurs régionaux et globaux concernés. »
Pour le Premier ministre turc, Kirkouk ne ferait que s’embraser, si le référendum sur le statut de la ville, prévu pour 2007, était effectivement organisé, au moment où les Kurdes tentent selon lui de modifier la composition démographique de la ville.
Les Kurdes d’Irak, rappelons-le, veulent intégrer Kirkouk et ses gisements pétroliers à leur région autonome du nord du pays. Un geste qui s’inscrit, selon Ankara, dans le projet des Kurdes d’établir un Etat indépendant.
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, critique sévèrement la nouvelle stratégie américaine. Pour le chroniqueur turc, George Bush « tente de maintenir la Turquie hors-jeu » et, « pire encore, ne prend pas très au sérieux certains des problèmes qu’elle soulève ». « Alors que les Etats-Unis, écrit Birand, sont bien conscients que la Turquie élève la voix, ils donnent l’impression qu’ils préfèrent souligner leur collaboration avec les Kurdes. Quand bien même ils ne voudraient pas voir les Kurdes contrôler totalement Kirkouk, avec son pétrole et ses terres, ils préfèrent ne pas intégrer la Turquie dans le jeu pour ne pas offusquer les Kurdes. »
Sur le PKK, pour Birand, les Etats-Unis « ne croient pas que le problème sera réglé par le nettoyage des monts du Kandil ». « Il est clair aussi qu’ils se défilent, par crainte du soulèvement militaire que provoquerait le déplacement des militants du PKK. »
Enfin, George Bush « n’envisage pas de se réconcilier avec l’Iran et la Syrie ». Deux pays vis-à-vis desquels l’AKP de M. Erdogan a une « attitude différente » de celle de l’administration américaine.
Globalement, et en dépit de ces constats négatifs pour Ankara, Mehmet Ali Birand appelle toutefois la Turquie à adopter un ton moins menaçant. « Lorsque nous évaluons ces développements de façon réaliste, nous nous apercevons que la Turquie doit cesser de tracer des lignes rouges. Bien entendu, elle a besoin d’exprimer ses opinions, de dire ce qu’elle peut accepter et ce qu’elle doit refuser. Cependant, la Turquie a besoin d’ajuster avec beaucoup de prudence le ton de son discours. Parce que si nous créons de fausses attentes, cela portera gravement atteinte aux intérêts de notre pays. Assumer une attitude menaçante, répéter “si vous faites ci, nous répliquerons comme ça” et agir à partir de jugements incorrects n’aboutira à rien d’autre qu’à compliquer la situation. »