Sylvester Stallone, Congrès américain et génocide arménien, opposants à Erdogan, projet de ligne ferroviaire,
Le rêve de Sylvester Stallone.
L’interprète de Rambo veut faire un film sur les 40 Jours du Moussa Dagh. Fasciné par le roman de Franz Werfel, qui raconte la résistance des Arméniens du Moussa Dagh pendant le génocide, Sylvester Stallone souhaite l’adapter à l’écran pour réaliser, dit-il, son rêve.
Au journal américain Denver Post, il a confié avoir été impressionné, dans le roman de Franz Werfel, par la scène décrivant le sauvetage par les bateaux français des Arméniens qui s’étaient jetés à la mer. Une scène qu’il visualise même déjà au cinéma.
Sylvester Stallone nourrit donc ce rêve, mais il n’est pas naïf. Il sait que ce film aurait pour thème « la destruction complète d’une civilisation ». « Autant parler d’une patate chaude sur le plan politique, a-t-il déclaré. Les Turcs font tout pour enterrer cette question depuis 85 ans. »
Comme prévu, la réaction turque aux déclarations de Sylvester Stallone n’a guère tardé. Selon le quotidien Milliyet, une Association contre les Allégations arméniennes de Génocide s’est lancée dans une véritable croisade contre le projet du célèbre acteur. Savas Egilmez, qui préside cette association à caractère négationniste, a affirmé que les films sont souvent utilisés à des fins de propagande, et que les Arméniens, en l’occurrence, n’échappaient pas à la règle.
« L’écrivain autrichien d’origine juive Franz Werfel a écrit ce roman (“Les 40 jours du Moussa Dagh”) en 1933, a déclaré Savas Egilmez. Le roman est plein de mensonges, parce que l’auteur l’a écrit après avoir écouté les témoignages des plus fanatiques des nationalistes arméniens du Liban et de Syrie. » Le président de cette association appelle les Turcs à se mobiliser pour empêcher la sortie du film ; « car après, fait-il observer, les choses seront plus compliquées pour nous ». « Dès à présent, indique-t-il, il faut inonder Sylvester Stallone de lettres en anglais, pour lui expliquer à quel point il est regrettable qu’il prenne part à ce genre de film. »
Savas Egilmez est convaincu que son association ne laissera pas l’acteur apprécié du public turc pour son interprétation de Rambo et Rocky perdre son crédit « en faisant un film basé sur un mensonge ». Et d’ajouter : « Nous avons déjà envoyé des documents aux producteurs du film sur les événements de cette époque. Nos compatriotes aussi vont nous aider, pour empêcher les producteurs de tourner ce film. »
A noter, sur la foi des informations du quotidien Yerkir d’Arménie, que cette Association contre les Allégations arméniennes de Génocide réalise au moins deux fois par an des enquêtes d’opinion, en Turquie, sur les relations arméno-turques. Dans la dernière en date, dont les résultats ont été rendus publics le 25 novembre dernier, plus de 80% des Turcs considéraient que la destruction du mémorial de Dzidzernagapert, à Erévan, dédié aux victimes du génocide arménien, devait être la condition préalable à la normalisation des relations arméno-turques.
2007, ou l’année du péril arménien au Congrès américain.
En ce début d’année, marqué par le passage de témoin effectif, au Congrès américain, entre les Républicains et les Démocrates, la sérénité n’est pas de mise à Ankara : depuis la victoire des Démocrates, le 7 novembre dernier, les autorités turques craignent l’adoption d’une résolution sur la reconnaissance du génocide arménien, en 2007, au Congrès et au Sénat.
« Nous observons avec tristesse les efforts déployés par les organisations du lobby arménien qui tentent d’exploiter les développements politiques en cours [aux Etats-Unis], en se lançant dans une sorte de chasse aux voix », a déclaré le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, selon le Turkish Daily News, en réponse aux questions des journalistes. Namik Tan poursuit : « Les Etats-Unis ont agi jusqu’à présent avec bon sens devant les efforts de la Diaspora arménienne. Nous croyons que l’administration américaine continuera à agir de la même façon. Les relations entre la Turquie et les Etats-Unis sont très importantes, elles vont au-delà de petits calculs. » Et le porte-parole de la diplomatie turque ajoute qu’Ankara « coopère avec l’administration Bush d’une manière à la fois globale et utile sur cette question ». « Nous attendons des Etats-Unis qu’ils fassent preuve de bon sens dans la période à venir », a conclu Namik Tan.
Le Turkish Daily News souligne qu’à Washington, les organisations arméniennes « luttent depuis des années pour une résolution sur ce prétendu génocide ». Il rappelle qu’en septembre 2005, la Commission des Relations internationales de la Chambre des Représentants avait adopté « deux résolutions qualifiant les tueries de génocide », mais que la présidence du Congrès, alors contrôlée par les Républicains, avait « empêché la tenue du vote en séance plénière ». « L’administration Bush, ajoute le quotidien, a averti que même la tenue d’un débat au Congrès sur ce prétendu génocide’ pourrait porter atteinte aux relations avec la Turquie, un membre de l’OTAN et un allié stratégique important. »
Les politiques sont inquiets, cela se sent, mais les experts ne le sont pas moins. Pour Bülent Aliriza, directeur du Projet Turquie au Centre d’Etudes Stratégiques Internationales, les organisations arméniennes des Etats-Unis « estiment qu’elles n’ont jamais eu une position aussi forte dans l’histoire récente ». « Enhardies par la victoire électorale de leurs alliés démocrates au Congrès et les relations de plus en plus mauvaises entre la Turquie et l’Union européenne, elles pensent, souligne cet expert turc, qu’elles sont en train d’acculer la Turquie et cherchent à provoquer des changements majeurs dans la politique américaine, en 2007, sur les allégations de génocide. »
Ümit Enginsoy, du Turkish Daily News, souligne que la législature du nouveau Congrès à majorité démocrate doit débuter le 4 janvier, et que les parlementaires pro-arméniens se préparent à présenter de nouvelles résolutions sur le génocide à la Chambre des Représentants et au Sénat. « Les organisations arméniennes ne font pas mystère, écrit-il, qu’elles cherchent l’adoption d’au moins une résolution par le Congrès avant le 24 avril. » Or, la nouvelle présidente du Congrès, Nancy Pelosi, a annoncé avant les élections du 7 novembre dernier qu’elle soutiendrait « la reconnaissance d’un “génocide” arménien » au sein du nouveau Congrès. Du côté du Sénat, le leader de la majorité démocrate Harry Reid et Joe Biden, qui doit être nommé président de la Commission des Relations internationales, sont tous deux des « sympathisants de la Cause arménienne », fait observer Ümit Enginsoy.
Le journaliste turc rappelle qu’en octobre 2000, les organisations arméniennes des Etats-Unis étaient passées « tout près de la victoire ». A quelques heures du vote final au Congrès, le président démocrate d’alors, Bill Clinton, avait demandé au président républicain de la Chambre des Représentants, Dennis Hastert, de retirer la résolution pour des motifs « liés à la sécurité nationale ». Hastert avait obtempéré, note le journaliste, provoquant une immense déception chez les Arméniens.
Mais selon certains analystes, aux dires mêmes d’Ümit Enginsoy, cet incident avait causé la défaite du candidat démocrate Al Gore aux élections présidentielles de novembre 2000, qu’il avait perdu, rappelons-le, d’extrême justesse. L’actuel président George Bush, qui était son rival à l’époque, l’avait battu de quelques centaines de voix seulement dans l’Etat clé de Floride, où il avait bénéficié du « soutien massif » de la communauté arménienne.
Revenant à la situation présente, Ümit Enginsoy se demande ce que fera George Bush, qui a toujours refusé depuis six ans d’employer le mot fatidique, si une résolution sur le génocide arrive pour approbation en séance plénière de la Chambre des Représentants. Suivra-t-il l’exemple de Bill Clinton ? Et s’il enjoint le Congrès d’arrêter le processus, les leaders démocrates l’écouteront-ils ? « Personne ne le sait à l’heure actuelle », écrit le journaliste du Turkish Daily News.
Lequel, visiblement, se fait des cheveux, au regard du climat actuel régnant aux Etats-Unis autour des questions arméniennes. Ümit Enginsoy rappelle qu’un sénateur pro-arménien (le Démocrate du New Jersey Robert Menendez) a réussi à bloquer la nomination de Richard Hoagland, le nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Arménie, nommé par Bush, l’accusant de nier le génocide arménien. « Bush peut soit nommer à nouveau Hoagland, écrit-il, soit envoyer un autre candidat pour confirmation au Sénat. Mais il est clair que les sénateurs pro-arméniens continueront de faire barrage à toute personne qui refusera de parler de “génocide arménien”. »
Certains analystes croient, selon le journaliste du Turkish Daily News, que la Turquie ne peut se permettre une rupture avec les Etats-Unis, à un moment où sa candidature à l’adhésion à l’Union européenne pose problème. Mais Bülent Aliriza, l’expert cité tout à l’heure, suggère un autre scénario : « Contribuant à une aggravation de la situation générale, le calendrier établi par les Arméniens pour le 24 avril coïncide avec une élection présidentielle cruciale en Turquie. Dans un tel climat passionné, aucun gouvernement turc ne peut opposer de réponse molle au passage d’une résolution sur le génocide. Si cela arrivait, il faudrait se préparer au pire. »
Les opposants à Erdogan lancent un SOS à la Constitution.
Tout semble bon en Turquie, aujourd’hui, pour s’opposer aux ambitions présidentielles de Recep Tayyip Erdogan. Une polémique de nature constitutionnelle a vu le jour, dernièrement, lorsque l’ancien Procureur de la Cour Suprême de Révision, Sabih Kanadoglu, s’est mis à soutenir que les deux tiers des députés du Parlement (soit 367) devaient être présents’ pour que le premier tour de l’élection présidentielle ait lieu.
Or, l’article 96 de la Constitution turque dispose qu’un tiers seulement des députés (soit 184) doit être présent pour pouvoir tenir la session parlementaire. Du point de vue de l’arithmétique politique, les intentions du procureur sont parfaitement claires : comme l’AKP ne dispose que de 357 sièges sur 550, en fixant le quorum aux deux tiers, il manquerait dix sièges à l’AKP, en cas de défection de l’opposition, pour élire le président en son sein.
Il n’en fallait pas plus au chef de l’opposition, Deniz Baykal, pour brandir la menace du boycott. Selon le Turkish Daily News, le leader du CHP a déclaré que si l’AKP ne cherchait pas un consensus avec les autres partis avant d’annoncer le nom de son candidat, il élirait le futur président comme s’il s’agissait d’un leader de groupe parlementaire. En clair, que l’élection présidentielle se déroulerait en l’absence de l’opposition. Deniz Baykal a par ailleurs ajouté qu’il prenait les déclarations du procureur Kanadoglu très au sérieux, et que son parti formerait une commission pour étudier ses implications.
En vertu de la Constitution, le Parlement a un mois pour élire le président, et s’il échoue, des élections générales sont organisées. Par un mois, la Constitution turque entend dix jours pour l’annonce des candidatures et vingt jours pour organiser l’élection proprement dite. La Constitution dispose que durant les deux premiers tours de scrutin, est élu le candidat qui recueille les voix des deux tiers des députés. Si aucun candidat ne parvient à réunir cette majorité des deux tiers sur son nom, un troisième tour a lieu, durant lequel le président est élu à la majorité simple des suffrages exprimés.
Du côté de l’AKP, le ministre de la Justice et porte-parole du gouvernement, Cemil Çiçek, ainsi que le président du Parlement, Bülent Arinç, ont rejeté la manière dont le procureur Kanadoglu’ a interprété la Constitution.
Dans la presse turque, le quotidien Radikal a sévèrement critiqué les arguments du procureur Kanadoglu, faisant valoir que cette « thèse étrange » n’avait « jamais été avancée jusqu’à présent dans le monde politique turc ».
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, admet que cette controverse « pousse le bouchon un peu trop loin ». « Si nous allons laisser la Cour constitutionnelle décider du futur président à l’aide d’interprétations si tordues, nous aurons perdu in fine le contrôle de notre démocratie. »
Pour le journaliste turc, les choses sont claires : il s’agit pour les opposants au Premier ministre de l’empêcher d’accéder à la présidence de la République. « Personne ne mène campagne, souligne Birand dans une allusion à Mme Erdogan, pour garder le voile hors du palais présidentiel de Çankaya. »
Quant à Yusuf Kanli, l’éditorialiste du Turkish Daily News va plus loin encore dans sa critique des déclarations du procureur Kanadoglu. « D’un point de vue technique, note-t-il, l’élection présidentielle est considérée comme une décision parlementaire. Depuis quand les décisions parlementaires font-elles l’objet d’un examen par la Cour constitutionnelle ? La Cour peut seulement vérifier la constitutionnalité des lois, non celle des décisions parlementaires. »
Le journaliste se demande si cette discussion « si irrationnelle » est le résultat d’une « indigestion politique », ou le signe que les durs du camp laïc et les conservateurs ont « épuisé toutes leurs munitions » pour empêcher l’accession de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la République. Pour Yusuf Kanli, cette controverse qu’il juge « stupide » révèle « une mentalité de perdant » chez ceux qui l’ont alimentée.
« Nous croyons nous aussi, souligne l’éditorialiste, que le futur président doit être élu sur la base d’un consensus à l’échelle nationale. Nous avons des craintes que la présence d’un islamiste à Çankaya crée de graves tensions dans le pays. Mais nous ne pouvons accepter de sacrifier la démocratie’ ou la notion de justice pour garder Erdogan éloigné de Çankaya. »
Le projet de ligne ferroviaire turco-azéro-géorgienne sur les rails.
Les travaux de construction de la ligne de chemin de fer Kars-Akhalkalak-Tbilissi-Bakou débuteront bien en 2007 : c’est ce qu’ont annoncé les Premiers ministres azéri et géorgien, respectivement Arthur Rasizade et Zurab Noghaideli. Selon le journal turc The New Anatolian, Arthur Rasizade a précisé que l’accord sur la construction de la ligne ferroviaire serait finalisé courant janvier, et que les travaux débuteraient au mois de mai prochain.
Une annonce qui intervient au lendemain de la promulgation par le président américain George Bush de la loi interdisant le financement par les Etats-Unis de cette ligne de chemin de fer, au motif qu’elle isolerait un peu plus l’Arménie sur la scène régionale. Après le Congrès, le Sénat avait adopté l’amendement présenté en ce sens par le Démocrate Robert Menendez et le Républicain Rick Santorum.
L’annulation du financement américain ne semble donc avoir aucune incidence sur la mise en œuvre du projet. Et pour cause : selon le vice-ministre azéri des Transports Musa Panakhov, « ni l’Azerbaïdjan, ni la Géorgie, ni la Turquie n’avaient fait appel à des banques américaines pour solliciter des prêts ». Bakou aurait décidé d’allouer 115 millions d’euros à Tbilissi, sous forme de prêt sur 20-25 ans, pour la construction du tronçon en territoire géorgien.
Le Premier ministre azéri, fait observer The New Anatolian, a fait ses déclarations sur la finalisation de l’accord à la fin janvier à l’issue de ses entretiens avec son homologue géorgien, le 25 décembre dernier à Bakou. Une information confirmée par les médias azéris. Quant aux sources géorgiennes, elles indiquaient récemment qu’une délégation azérie devait se rendre le 10 janvier à Tbilissi, afin de finaliser les termes de l’accord.