Initiative d'une municipalité, reconnaissance du génocide arménien au Congrès américain
L’initiative de la municipalité de Sur : un exemple pour le reste de la Turquie.
La municipalité de Sur a choisi le multilinguisme. Le maire de cette ville du district de Diyarbekir, dans le sud-est de la Turquie, a décidé d’assurer les services municipaux dans d’autres langues que le seul turc. Justifiant sa décision, Abdullah Demirbas a déclaré, selon le Turkish Daily News : « Le turc n’est pas la seule langue parlée en Turquie. Il n’y a pas qu’une seule religion dans le pays. Il n’y a pas qu’une seule identité. » Abdullah Demirbas espère que cette décision deviendra un exemple pour le reste du pays.
Membre du Parti pour une Société Démocratique (le DTP pro-kurde), Abdullah Demirbas a pris cette décision sur la base d’un article qu’il avait soumis lors d’un Forum social européen. Intitulé “Services municipaux multilingues”, cet article, dans lequel il proposait notamment de nommer des rues et de publier des documents officiels en kurde et en d’autres langues, lui avait valu d’être traduit en justice, comme le rappelle Sabah, pour avoir « mené la propagande d’une organisation terroriste » (comprenez le PKK). Un procès au terme duquel il avait été acquitté.
Au final, la municipalité de Sur, sous l’impulsion de son maire Abdullah Demirbas, a décidé le 4 janvier, par 17 voix pour et 7 contre, d’officialiser l’adoption du multilinguisme dans les documents municipaux. Cela signifie que ces documents officiels seront rédigés, en plus du turc, en d’autres langues telles que le kurde, le zaza, l’arabe’ ou l’arménien.
En conséquence, comme le révèle le quotidien Sabah, les embauches du personnel municipal se feront aussi sur ces critères. Autrement dit, la municipalité de Sur « privilégiera les candidats qui parleront ces langues ». Elle engagera également des traducteurs qui maîtriseront ces langues et dialectes locaux. Les annonces municipales seront publiées dans ces langues et le site Internet de la municipalité, qui sera réaménagé, va intégrer cette nouvelle donne. La municipalité pourra également publier des ouvrages dans ces langues. Quant à la correspondance officielle, elle se fera en turc, et les autres langues ne seront pas utilisées dans les lettres à en-tête de la municipalité.
Il convient de noter que cette décision municipale s’appuie également sur une enquête d’opinion réalisée l’an dernier sur les langues parlées dans le district de Sur. Résultat : 24% des gens parlent le turc, 72% le kurde, 1% l’arabe et 3% l’assyrien et l’arménien.
Interrogé par le quotidien Sabah, Abdullah Demirbas a expliqué que des services multilingues sont offerts dans les régions touristiques et dans d’autres également. C’est ainsi que l’anglais et l’allemand sont utilisés dans les zones touristiques, et que les noms latins sont employés sur les sites historiques. « Vous êtes obligés de parler la même langue que la personne qui profitera de vos services, a souligné le maire de Sur. Si vous ne pouvez pas vous comprendre, vous ne pouvez pas servir la personne. »
Rappelant que par le passé, avaient déjà été publiées des brochures en kurde, en arménien, en assyrien et en anglais, mais aussi des livres de jeux et des magazines pour enfants en turc et en kurde, Abdullah Demirbas a précisé : « Nous ne disons pas que nous n’allons pas engager ceux qui ne parleront pas ces langues locales. Il s’agit plutôt d’une proposition de qualification. Dans les services municipaux, il est nécessaire soit de parler le langage de la population, soit d’avoir des personnes capables de traduire dans ces langues. Par conséquent, soit nous formerons nos fonctionnaires, en leur dispensant des cours de kurde, de turc, d’anglais, d’arménien et d’assyrien, soit lorsque nous engagerons de nouveaux employés, nous rechercherons des gens parlant ces langues. Et nous espérons que cela constituera un bel exemple en Turquie d’unité dans le respect des différences. Il est également nécessaire de renforcer le système plurilingue pour une démocratie conforme aux standards européens. C’est l’une des normes fondamentales de l’Union européenne. »
Sabah a interrogé des juristes sur la possibilité d’inclure d’autres langues que le turc dans les documents officiels ; une décision de la municipalité de Sur plutôt mal accueillie par les experts turcs.
Le Pr Burhan Kuzu, député de l’AKP et président de la Commission constitutionnelle de l’Assemblée nationale turque, est catégorique : « La Constitution est très claire sur cette question. La correspondance dans les institutions officielles doit se faire en turc. »
Quant au Pr Bakir Çaglar, l’ancien avocat de la Turquie auprès de la Cour européenne des Droits de l’Homme, il a fait valoir que la municipalité de Sur avait pris une décision administrative. « Il est possible de l’annuler dans les tribunaux administratifs, a-t-il déclaré. Après la décision d’annulation, la municipalité peut tenter d’explorer toutes les voies légales en Turquie, et si elle n’obtient aucun résultat, elle peut déposer un recours auprès de la Cour européenne des Droits de l’Homme. En outre, des personnes résidant dans la ville en question peuvent elles aussi s’adresser à la Cour européenne. Mais celle-ci ne les prendra pas au sérieux. »
Seul le Dr Ali Ülkü Arzak, professeur à l’Ecole de Droit de l’Université Maltepe, a déclaré que le problème doit être examiné par les juristes.
On notera néanmoins une déclaration franchement dissonante, et elle émane de Baskin Oran, Professeur en Sciences politiques et ancien président de la sous-commission du Conseil consultatif des Droits de l’Homme, qui soutient sans réserve la décision d’Abdullah Demirbas. « Cela rendra la Turquie plus forte, affirme Baskin Oran, car un individu à la citoyenneté imposée – c’est-à-dire dont la sous-identité est niée – sera citoyen de ce pays à contrecœur. A contrario, un citoyen dont la sous-identité est respectée fera le choix d’être citoyen. De ce point de vue, je trouve que la municipalité de Sur a pris une décision opportune. (…) Aux termes du Traité de Lausanne, souligne Baskin Oran, des personnes peuvent témoigner en kurde dans les tribunaux de la République de Turquie. Pourquoi ne recevraient-elles pas des services municipaux dans cette langue ? S’il n’y a pas d’autre solution et si la personne ne parle pas une autre langue [que le kurde], que devrait-elle faire (…) ? ».
Une décision de la municipalité de Sur qui divise les partis politiques, selon le quotidien Radikal. Le CHP du chef de l’opposition Deniz Baykal est contre, au motif que « si un citoyen ne maîtrise pas la langue officielle, qui est le turc, il doit soit faire appel à un traducteur, soit s’adresser à un agent de l’Etat connaissant sa langue ».
L’AKP du Premier ministre, pour sa part, se montre plus nuancé : il estime que si les correspondances officielles doivent se faire en turc, il est possible, pour les actes d’identification, d’utiliser une autre langue. « De toute façon, fait-on observer à l’AKP, la majorité du personnel de la région de Diyarbékir parle aussi le kurde. Ils peuvent donc rendre service aux personnes ne parlant pas le turc. Mais une décision de la mairie n’était pas nécessaire. Elle risque juste d’empêcher l’embauche des personnes ne connaissant pas les langues locales, et cela soulève des problèmes d’un autre ordre. »
Selon le Turkish Daily News, cette initiative de la municipalité de Sur pourrait bien connaître des suites à deux niveaux. Tout d’abord, le ministère turc de l’Intérieur a annoncé qu’il comptait diligenter une enquête sur cette affaire. Par ailleurs, précise le quotidien turc, la décision d’Abdullah Demirbas sera transmise pour approbation au Conseil municipal de Diyarbekir, la capitale du district dont dépend la municipalité de Sur. Ce sera ensuite au Préfet de Diyarbekir de trancher. Si la préfecture s’oppose à la décision de la municipalité de Sur, celle-ci aura quinze jours pour faire appel.
Reconnaissance du génocide arménien au Congrès américain
L’inquiétude grandit à Ankara. Le pessimisme gagne du terrain, côté turc, concernant l’adoption par le nouveau Congrès américain d’une résolution sur la reconnaissance du génocide arménien. Dans un entretien accordé au quotidien Milliyet, l’ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis, Nabi Sensoy, a déclaré que l’inscription de la résolution à l’ordre du jour du Congrès et son adoption étaient inévitables. « Mais elle n’aura pas force de loi tant que le président américain George Bush ne l’aura pas signée », a ajouté l’ambassadeur turc, avant de préciser que l’adoption de cette résolution par le Congrès « portera atteinte aux relations turco-américaines ».
Et ce ne sont pas les déclarations d’un des leaders du Groupe d’amitié arméno-américain au Congrès qui vont redonner un semblant de sérénité à Ankara. Adam Schiff, le Représentant démocrate de Californie, a annoncé qu’il allait justement présenter bientôt une résolution à la Chambre des Représentants, et qu’il était « confiant », comme le soulignent notamment Hürriyet et le Turkish Daily News, quant aux chances d’adoption de ce texte par le nouveau Congrès à majorité démocrate. Le même Adam Schiff avait déclaré récemment, note le Turkish Daily News, que c’était « probablement la meilleure chance de la décennie d’assurer l’adoption d’une résolution sur le génocide arménien ».
Ümit Enginsoy, dans le Turkish Daily News, souligne que l’Armenian National Committee of America (l’équivalent du CDCA aux Etats-Unis) a demandé aux Arméniens des Etats-Unis d’envoyer par e-mail des messages à tous les Représentants de leurs régions, pour les inviter à parrainer la résolution sur la reconnaissance du génocide arménien.
De son côté, Hürriyet écrit qu’à Washington, tout le monde croit à l’adoption de cette résolution. L’opinion générale est que le président Bush ne pourra empêcher le nouveau Congrès dominé par les Démocrates d’aller jusqu’au bout. Et Hürriyet d’ajouter que le lobby juif, qui avait toujours soutenu la Turquie sur cette question, a choisi cette fois-ci la neutralité, en raison « de la politique du gouvernement turc et certaines de ses déclarations ».
Cette neutralité du lobby juif s’apparenterait à une forme de représailles contre Ankara. Dans cette perspective, on pense bien évidemment à la visite surprise du Hamas à Ankara, qui avait choqué à la fois les milieux politiques israéliens et la communauté juive des Etats-Unis, ainsi qu’à la politique d’Ankara en Irak, qui entre parfois en contradiction avec les intérêts israéliens, notamment sur la question kurde.
Pour Semih Idiz, chroniqueur au Turkish Daily News, la victoire des Démocrates au Congrès, combinée à la nomination à la présidence de la Chambre des Représentants de Nancy Pelosi, une « supportrice engagée de la Cause arménienne », semble « annoncer une crise dès le premier trimestre de 2007 » dans les relations américano-turques. « Rien n’indique, écrit-il, que Nancy Pelosi ait décidé de faire machine arrière sur la Cause arménienne. Si néanmoins elle reculait cette fois-ci, cela porterait un coup majeur aux efforts des Arméniens des Etats-Unis, car cela signifierait que la raison d’Etat aux Etats-Unis empêcherait toujours l’adoption de la résolution. »
Mais Nancy Pelosi, selon Semih Idiz, « ne voudra pas que son nom soit associé à une telle réalité politique ». « Il est donc plus probable, estime-t-il, qu’elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour faciliter l’adoption d’une telle résolution plutôt que son blocage, lorsque l’occasion se présentera à elle, et elle arrivera sans aucun doute. Mais elle aussi va rencontrer des difficultés. »
Explication : « Les Démocrates doivent une grosse partie de leur dernier succès électoral à leur position sur l’Irak. Et cette position n’est pas très éloignée de ce que recommande le rapport Baker-Hamilton. Parmi ces recommandations, figure une coopération plus étroite avec les “alliés régionaux”, le plus important étant la Turquie, bien entendu. »
Du coup, Nancy Pelosi « sera confrontée à ce grave problème : comment traiter la question arménienne – sur laquelle elle s’est apparemment engagée depuis vingt ans – tout en gardant la Turquie aux côtés des Etats-Unis de telle façon que la présidente du Congrès serve les intérêts de son pays et non les siens ».
« Il y a de plus en plus de personnes à Washington, et spécialement au Congrès, dit-on, qui croient qu’elles ne doivent rien à la Turquie parce qu’elle a laissé tomber les Etats-Unis en Irak. Vu sous cet angle, écrit Semih Idiz, il devient encore plus improbable que Pelosi gâche “la meilleure chance de la décennie” d’assurer l’adoption de la résolution arménienne. »
« Mais d’autres, fait-il observer, disent qu’il y a des Démocrates très respectables tels que Richard Holbrooke et Strobe Talbott – pour n’en nommer que deux –, qui ont une vision plus large des affaires mondiales et voient clairement l’importance durable de la Turquie pour les intérêts américains, et qui conseilleront Nancy Pelosi sur ce point. »
« Si je ne me trompe pas, écrit Semih Idiz, c’était l’historien américain Stephen Ambrose qui disait à propos de la politique dans son pays que “ce n’est pas l’homme qui fait la fonction, mais la fonction qui fait l’homme”. Dit autrement, cela signifie que quoi que vous ayez pu dire durant votre campagne électorale, lorsque vous gagnez et prenez possession du pouvoir, vous voyez les choses différemment. Eh ! Bien, ce n’est pas un homme mais une femme qui a pris le pouvoir cette fois-ci, mais elle ne mettra pas longtemps à réaliser si c’est “la fonction qui la fait” ou l’inverse. »
Quant à Burak Bekdil, il se projette, toujours dans le même journal, sur l’après-adoption d’une résolution sur la reconnaissance du génocide arménien, au cas où Nancy Pelosi franchirait la ligne rouge. En clair, si la nouvelle présidente du Congrès rompait le modus vivendi entre Ankara et Washington, qui consiste pour les Américains à « dire ce qu’ils doivent dire à chaque printemps (comprenez le 24 avril) sans trop offenser leur ami turc ».
Burak Bekdil voit pour sa part huit conséquences possibles au feu vert de Nancy Pelosi sur la reconnaissance du génocide arménien. 1. Les militaires turcs « devront boycotter les fabricants d’armes américains, comme dans le cas de la France » ; 2. L’adoption par les Etats-Unis d’une résolution sur le génocide arménien « accentuera les sentiments anti-américains en Turquie » ; 3. Cela surviendra à un moment où la situation sera « très tendue » en Turquie, en raison « de la bataille entre les laïcs et les néo-islamistes autour de l’élection présidentielle et, six mois plus tard, des législatives » ; 4. Ce sera une mauvaise nouvelle aussi pour le Premier ministre Erdogan, dont le gouvernement sera perçu comme le premier à n’avoir pu empêcher l’adoption par le Congrès d’une résolution sur le génocide arménien ; 5. Un vote de reconnaissance du génocide arménien par le Congrès américain pourrait « modifier les perspectives des élections présidentielles et législatives en Turquie ». Pour Burak Bekdil, « si les islamistes d’Erdogan ont toujours les faveurs des néo-conservateurs à Washington, un changement de la ligne habituelle en avril pourrait aller à l’encontre de la politique des Etats-Unis » ; 6. « Un certain nombre de pays dans le monde ont reconnu le génocide arménien, souligne le chroniqueur turc. Mais une reconnaissance par les Etats-Unis entraînerait certainement des répercussions différentes en Turquie et ailleurs, que par exemple celle de la Slovaquie. Elle créerait un précédent, générerait une réaction en chaîne dans d’autres pays et aurait probablement des répercussions sur le plan juridique » ; 7. Les alliés turc et américain ont « des intérêts divergents sur l’Irak », le dossier qu’Erdogan considère « plus important encore que celui de l’Union européenne ». Or, si la reconnaissance du génocide arménien « vient s’ajouter à l’impression qu’ont les Turcs que les Américains sont réticents à combattre le PKK, cela aura un effet combiné négatif » ; 8. Burak Bekdil s’interroge, enfin, sur ce que pourrait être la réaction d’Ankara. « L’imprévisible Turquie, écrit-il, serait probablement tentée de recourir à des représailles que nul homme sensé ne pourrait imaginer. Si tous les types de boycotts sont possibles, on peut penser aussi, par exemple, à une résolution du Parlement turc reconnaissant le génocide des Indiens d’Amérique. »
En tout cas, Burak Bukdil admet que le modus vivendi turco-américain n’a jamais été aussi près de voler en éclats. « Et durant le printemps, conclut-il, il pourrait bien y avoir un clash qui ouvre une crise sans précédent entre les deux partenaires. »
Entre Chypre-Nord et les militaires turcs, le pont s’est fissuré. La partie chypriote turque a commencé mardi 9 janvier la destruction d’une passerelle, à Nicosie, que le leader de Chypre-Nord, Mehmet Ali Talat, avait justifiée le 28 décembre dernier en indiquant qu’il s’agissait d’un geste de bonne volonté en direction des Chypriotes grecs. Ces derniers affirmaient que ce pont, érigé en 2005, empiétait sur la zone tampon contrôlée par les Nations unies.
Mehmet Ali Talat avait souligné que ce pont devait être démoli, car sa présence était un obstacle à la réunification du quartier commerçant de Nicosie, dans la rue Ledra. Il répondait ainsi au président chypriote Tassos Papadopoulos, qui avait affirmé qu’un démantèlement de la passerelle pourrait déboucher, sous certaines conditions, à la réouverture du point de passage de Lokmaci, entre les parties nord et sud de la capitale divisée.
Mais cette initiative du leader de Chypre-Nord n’a pas été du goût des militaires turcs, qui ont fait connaître leur désapprobation quant au caractère unilatéral de la décision de Mehmet Ali Talat. Cité par Milliyet, le général Yashar Büyükanit, chef d’état-major des forces armées turques, a déclaré que « l’ouverture de la rue Ledra n’est pas un problème [pour l’armée], à condition que de tels gestes soient réciproques, ce qui n’est pas le cas pour le moment ».
Des déclarations qui interviennent quelques jours seulement après la visite du leader chypriote turc en Turquie. Une visite qui aurait été motivée justement par le désaccord de l’armée, ce que Mehmet Ali Talat s’est employé à nier. Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision CNN-Türk, le leader de Chypre-Nord’ s’est dit déçu par les articles de presse faisant état d’un désaccord entre lui et les militaires turcs concernant le démantèlement de la passerelle.
Dans cette affaire, le gouvernement turc s’en est remis à la décision du leader de Chypre-Nord. S’adressant aux journalistes, Recep Tayyip Erdogan a déclaré, selon le Turkish Daily News : « Chypre-Nord n’a-t-il pas de président et de gouvernement ? Ils ont pris leur décision. Nous ne faisons que la respecter. »
Selon le chroniqueur chypriote turc Metin Münir, le gouvernement turc, en s’en remettant à la direction de Chypre-Nord, a montré que sa position était « plus modérée » que celle des militaires. Dans Milliyet, il souligne que ces tensions entre Mehmet Ali Talat et les militaires turcs ne sont pas les premières du genre.
En 2005, le leader de Chypre-Nord avait rompu la tradition chypriote turque qui veut que la Fête du Sucre (Seker Bayram), marquant la fin du Ramadan, soit célébrée en compagnie de l’ambassadeur de Turquie à Chypre-Nord et des responsables militaires turcs présents sur l’île. Mehmet Ali Talat, rappelle Metin Münir, s’était opposé également à ce que des soldats prennent la parole le jour de l’anniversaire de l’établissement de la “République Turque de Chypre du Nord”. « Je pense que Talat obtiendrait plus facilement ce qu’il souhaite, si l’AKP était son seul interlocuteur, écrit Metin Münir. Il est peut-être temps d’ouvrir un débat sur la fin de la tutelle des militaires turcs sur Chypre ; sinon, on ne pourra jamais obtenir la reconnaissance de Chypre-Nord par la communauté internationale. »
Les éditorialistes de la presse turque reviennent sur ces tensions entre le leader de Chypre-Nord et les militaires turcs. Yusuf Kanli, dans le Turkish Daily News, souligne qu’il y a deux manières d’appréhender la situation. « On peut considérer d’abord, écrit-il, que Talat, en qualité de président d’un pays souverain, a le droit de décider de la construction ou du démantèlement d’une passerelle, quand bien même il s’agirait d’un sujet hautement sensible pour la sécurité chypriote turque. Et d’un autre côté, on peut rétorquer’ que comme la sécurité chypriote turque est confiée aux militaires turcs présents sur l’île, la démolition d’un pont, autour duquel la partie chypriote grecque a créé une polémique, signifierait un retour en arrière et un compromis inutile, sans rien obtenir en retour de la partie chypriote grecque. »
Yusuf Kanli rappelle que la décision de Talat est « un geste de bonne volonté destiné à contribuer aux efforts déployés en vue de redémarrer les pourparlers de paix en 2007 ». Ce n’est « ni un défi lancé aux militaires turcs, ni une concession offerte aux Chypriotes Grecs ». Or, les militaires turcs l’ont considérée « comme les deux à la fois ».
Résultat : « Talat a consolidé sa position face aux militaires turcs pour la deuxième fois depuis qu’il est arrivé au pouvoir. (…) En décidant de démanteler cette passerelle malgré les objections des militaires, il a démontré qu’il existait une administration souveraine à Chypre-Nord. Comme on dit, dans tout mal il y a un bien. »
Mehmet Ali Birand, pour sa part, ne voit pas du tout les choses sous cet angle. Il estime en effet que la polémique autour de cette passerelle a fait « des dégâts chez tout le monde », côté turc. S’il se refuse à prendre position dans la querelle entre Talat et les militaires, Birand souligne cependant que le président chypriote Papadopoulos « doit bien rigoler » devant ce spectacle offert par la partie turque.
Ce désaccord étalé au grand jour a montré, du moins en apparence, des militaires « intransigeants durant la crise » et un président de Chypre-Nord « humilié ». « Et entre les deux, ajoute Birand, un ministère des Affaires étrangères qui, au lieu de résoudre le problème, crée l’impression d’avoir laissé Talat et les militaires en découdre. Comme s’il avait décidé de ne pas se mêler de cette affaire en cette période préélectorale, pour ne pas avoir à en subir les conséquences éventuelles. »
Visiblement dégoûté, Mehmet Ali Birand préfère arrêter les frais. « Mieux vaut en finir avec cette histoire. Si nous continuons de discuter pour savoir qui a raison et qui a tort, si nous commençons à nous demander qui a donné une leçon à l’autre ou qui a gagné ce bras de fer, nous ouvrirons plus profondément encore la blessure que nous nous sommes infligée. Arrêtons-là ! ».