Mort d'un négationniste, inauguration d'une église, un testicule en moins pour une affaire de voile, en Bref
La mort d’un négationniste.
Stanford Shaw est mort : l’un des plus célèbres négationnistes du génocide arménien est décédé samedi 16 décembre, à l’âge de 76 ans.
Professeur d’histoire turque à l’Université de Bilkent, à Ankara, et à UCLA, en Californie, Stanford Shaw était également le fondateur du Journal International des Etudes sur le Moyen-Orient, publié par les Presses Universitaires de Cambridge.
Stanford Shaw, note le Turkish Daily News, était connu en Turquie et dans le monde universitaire pour deux raisons : 1. ses travaux montrant qu’Ankara avait aidé les Juifs persécutés par les Nazis à fuir vers la Turquie ; 2. ses recherches « contestant l’existence d’un génocide arménien ». Le quotidien turc ajoute que Stanford Shaw a vu son domicile californien plastiqué en 1977 par « des extrémistes arméniens en raison de ses recherches sur ce prétendu génocide ».
Auteur de nombreux ouvrages sur la Turquie et l’histoire ottomane, Stanford Shaw a reçu de nombreuses récompenses, pour ses recherches, en Turquie et à l’étranger. Il sera désigné membre honoraire des Universités de Harvard, en 1956, puis du Bosphore, à Istanbul, en 1986. Il sera honoré également pour l’ensemble de son œuvre par la Société turque d’Histoire, l’Association turco-américaine, l’Association des Amis Américains de la Turquie et le Centre pour la Recherche sur l’Histoire, l’Art et la Culture islamiques. Il sera enfin désigné, en 2005, membre honoraire de l’Académie des Sciences de Turquie.
L’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, Ross Wilson, a présenté ses condoléances, lundi 18 décembre, à la famille et aux proches de Stanford Shaw. Ross Wilson a exprimé sa « profonde tristesse » quant à la mort de l’historien, qu’il décrit selon le Turkish Daily News comme « une grande figure universitaire et un personnage majeur dans le partenariat américano-turc ». « Ses travaux universitaires ont renforcé notre compréhension de l’Empire ottoman et de la République de Turquie, a souligné l’ambassadeur ; quant à ses idées et son engagement, ils continueront d’inspirer les générations d’étudiants qu’il a formées aux Etats-Unis et en Turquie. »
Stanford Shaw était, avec Bernard Lewis et Justin McCarthy, l’un des trois plus célèbres négationnistes du génocide arménien.
Le 24 Avril à Aghtamar, selon Ankara.
La décision a été rendue publique par Atilla Koç, le ministre turc de la Culture et du Tourisme : l’inauguration de l’Eglise Ste-Croix d’Aghtamar, qui a été restaurée sur décision des autorités turques, aura lieu le 24 avril 2007. Selon Marmara, le quotidien des Arméniens de Turquie, le ministre a fait cette annonce lors d’une intervention récente devant les députés.
Une information qui ne pouvait pas rester sans suite côté arménien, quand bien même toute allusion au véritable sens du 24 avril, en Turquie, est évidemment proscrite sous peine de sanctions pénales. Le Patriarche des Arméniens de Turquie, Mesrob II, a en effet réagi vigoureusement à l’annonce du ministre de la Culture. « Une telle initiative, s’insurge Mesrob II, dénote une attitude indécente, et même une manifestation de moquerie à des fins politiques de la tragédie de tout un peuple, au-delà même de sa qualification. Inaugurer cette église restaurée ce jour-là annihilera totalement les effets positifs entraînés par la nouvelle de sa réouverture. »
Mesrob II ajoute que cette décision va porter « un coup plus rude encore » aux relations entre les peuples turc et arménien que la décision du Parlement français (comprenez la loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien). Elle nuira en outre à l’image de la Turquie sur le plan international, car elle sera accusée d’« arrogance ».
« En tout état de cause, prédit Mesrob II, je peux vous dire que ni moi ni aucun autre Arménien de Turquie n’assistera à l’inauguration de l’église, si elle a lieu le 24 avril. Nous aimons notre pays, mais nous ne pouvons accepter une telle arrogance face à la tragédie. »
Il n’a pas tort de parler d’arrogance, le Patriarche, car c’est la “totale” – pardonnez-moi l’expression – qu’Ankara promet aux Arméniens. En effet, les autorités turques ont également décidé de rebaptiser Ani en “Ane” (prononcez le “e”). Or, “ane” en turc signifie “mémoire”, et s’écrit comme Ani en caractères latins, c’est-à-dire A-n-i, mais sans le point sur le i.
Là encore, Mesrob II s’est fait entendre. « Je ne comprends pas comment le ministre Koç peut en un clin d’œil changer Ani en “Ane”. (…) Les Arméniens sont l’un des peuples de l’Anatolie, on ne peut le nier. Si la législation permet de modifier les noms des villes, régions ou monuments qui présentent une valeur sur le plan historique, comme on rebaptiserait des villes ou des villages, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un affront au patrimoine historique de l’humanité (…), qui ridiculise par ailleurs notre pays et nos scientifiques. »
L’Eglise d’Aghtamar inaugurée après restauration, en plein lac de Van, sur le territoire de l’Arménie historique, le jour même de la commémoration du génocide des Arméniens ; Ani, la ville “aux mille et une églises” pour les Arméniens, “désarménisée” par sa nouvelle appellation, qui signifie “mémoire”. Tout un programme, concocté en haut lieu à Ankara !
Entre Aghtamar et Ani, ces véritables tours de passe-passe avec les réalités historiques, au nez et à la barbe de la communauté internationale, infligent de nouvelles humiliations aux Arméniens, et rappellent une fois de plus qu’à Ankara, la falsification de l’histoire et la spoliation des biens d’autrui sont érigées en doctrine d’Etat.
D’ici au 24 avril, il reste quatre mois pour remettre les points sur les “i”. Ou plutôt sur le “i” d’Ani.
Un testicule en moins pour une affaire de voile.
C’est l’histoire d’un jeune berger de Konya, âgé de 17 ans, qui a vécu des moments extrêmement pénibles dans un hôpital turc, suite à un problème causé par une affaire de voile. A.G. – ce sont ses initiales – s’est rendu samedi dernier à l’hôpital Numune de Konya, pour soigner un gonflement de ses testicules accompagné de fortes douleurs.
Comme le raconte le quotidien Hürriyet, la procédure habituelle veut qu’un scanner soit pratiqué sur le patient. Mais c’est là que les choses vont se compliquer pour le jeune berger, car la radiologue, le Dr Kezban Aribagh, refuse de faire le scanner, au motif qu’examiner les organes génitaux d’un homme va à l’encontre de ses convictions religieuses. Le jeune patient est gardé en observation jusqu’au matin, quand apparaît – c’est la faute à pas de chance ! – le Dr Ayse Yüce Aktas, encore une femme portant le voile. Le Dr Celal Tütüncü, urologue de son état, fait alors part de la situation au médecin-chef de l’hôpital, Riza Saribaççi, qui ordonne alors de soigner immédiatement le patient. Mais le scanner ne sera pratiqué que dans l’après-midi, après l’arrivée à l’hôpital d’un spécialiste de sexe masculin.
Les médecins ont alors opéré le jeune homme, qui souffrait d’une torsion testiculaire. Mais une opération qui s’est soldée par l’ablation du testicule gauche, qui aurait certainement pu être sauvé, selon Hürriyet, si le patient n’avait pas perdu une journée à l’hôpital.
Riza Saribaççi a indiqué qu’une enquête avait été diligentée sur le refus des deux femmes de pratiquer le scanner sur la personne du jeune homme, ajoutant qu’une action judiciaire serait prochainement intentée.
De son côté, toujours selon Hürriyet, le directeur de la Chambre des Médecins de Konya, le Professeur Ömer Karahan, a fait le commentaire suivant sur cette affaire : « Je doute que nos collègues puissent faire une chose pareille. Cela a dû se passer autrement. Mais si telle est la réalité, cela va totalement à l’encontre des règles d’éthique. Notre Chambre n’a pas encore reçu d’informations sur cette affaire. Si une plainte est déposée, nous ferons le nécessaire. »
Bien évidemment, les chroniqueurs de la presse turque se sont emparés de cette affaire, qui dépasse le simple cadre d’un fait divers. Türker Alkan, dans le quotidien Radikal, souligne que cet incident « n’aura surpris personne ». « Il y a seulement une semaine, écrit-il, le chef du département technique de la Turkish Airlines avait sacrifié un chameau. Il y a deux jours seulement, tous les journaux répercutaient l’information selon laquelle l’épouse d’un professeur s’est présentée comme un prophète. Des parcs réservés aux femmes sont ouverts dans le centre d’Istanbul ; on oblige des journalistes femmes’ à couvrir leur tête d’un voile pour assister à des conférences. En quoi est-ce différent de voir des médecins femmes refuser de faire un scanner sur les organes génitaux de patients de sexe masculin ? ».
Türker Alkan pointe un doigt accusateur en direction de l’AKP, dont le « népotisme islamiste » porte une lourde responsabilité dans cet enchaînement d’événements. Mais le journaliste de Radikal associe à ses critiques les autres partis islamistes, qui ont « investi dans la religion pour gagner des voix », l’ancien président Süleyman Demirel, qui a « salué des centaines de personnes, dans des manifestations, avec le Coran à la main », et même le général Kenan Evren, l’auteur du coup d’Etat militaire de 1980, qui a « cité le prophète Mahomet dans des jardins publics en s’adressant aux masses ». Et à ceux qui l’auraient oublié, Türker Alkan rappelle que des étudiantes ont refusé en faculté de médecine de disséquer des cadavres d’hommes, au motif qu’il s’agirait d’un « péché », ou que des médecins de sexe féminin font tout pour ne pas croiser des collègues masculins.
Le journaliste de Radikal ne comprend pas en quoi il faudrait être surpris par ces événements. « Si nous en sommes arrivés là, écrit-il, c’est le résultat de comportements accumulés durant de nombreuses années. » Et il est plutôt pessimiste sur l’avenir immédiat. « Même si un parti réellement laïc, à la différence de l’AKP qui ne fait que maintenir les apparences, était au gouvernement, je doute que nous aurions une chance de voir la situation s’améliorer dans un futur proche. Stopper cette montée du sentiment religieux n’est pas chose simple, et on ne peut y parvenir dans un court laps de temps. C’est pourquoi de telles attitudes “archaïques” nous accompagneront encore longtemps. »
Cet archaïsme, Melih Asik le dénonce dans Milliyet. Après le rappel des faits, il cite le député du CHP Mehmet Nessar, aux yeux duquel le médecin qui a refusé de faire le scanner « n’a pas seulement violé le serment d’Hippocrate, mais a poussé son comportement malsain jusqu’à voir un enfant à travers son sexe ». Et Melih Asik poursuit : « Entre l’épouse d’un professeur qui se proclame prophète, le sacrifice d’un chameau dans un aéroport et des médecins de sexe féminin qui refusent d’examiner un garçon, tous ces comportements montrent comment la Turquie se transforme en “une Arabie Saoudite du Moyen Âge”. »
Le journaliste de Milliyet élargit ensuite son analyse, qu’il inscrit dans la perspective du dialogue euro-turc. « Ceux qui affirment que la Turquie s’est démocratisée à la faveur du processus d’intégration européenne, ceux qui se consolent en disant que nous nous démocratiserons durant ce processus même si l’adhésion n’est pas au bout, devraient réfléchir à deux fois. Avions-nous de tels incidents il y a deux ans ? Ils devraient se demander si la Turquie se rapproche de l’Europe ou de l’Arabie Saoudite sous la surveillance de l’Union européenne. La démocratisation de la Turquie n’intéresse pas l’UE. Sa seule préoccupation est de maintenir l’AKP au pouvoir, même au détriment de la laïcité en Turquie, et de prendre ce qu’il y a à prendre, à commencer par Chypre. Elle ne veut pas de la Turquie, mais de ce que la Turquie a entre ses mains. »
Enfin, tout autre son de cloche dans le papier d’Özlem Albayrak, du quotidien progouvernemental Yeni Safak, qui part en croisade contre les médias, suspectés de s’être laissé aller à des conclusions quelque peu hâtives. Soulignant que la circonspection est de rigueur dans ce genre d’affaire, Özlem Albayrak indique que le médecin-chef de l’hôpital incriminé à répondu à son journal qu’une telle chose (comprenez le refus par un médecin femme de soigner un patient de sexe masculin) n’était jamais arrivée.
Une déclaration du médecin-chef, selon le journaliste de Yeni Safak, qui l’a directement désigné comme le coupable dans la presse. « Celle-ci, dit-il, qui n’a pas entendu les mots qu’elle voulait entendre, n’a alors pas pris soin de procéder aux vérifications d’usage. » Et d’ajouter : « Je suis très curieux de voir comment nous avons appris que la radiologue porte le voile dans sa vie quotidienne, quand on sait que les médecins voilés’ ne sont pas autorisés à travailler dans les hôpitaux d’Etat en Turquie. »
EN BREF…
L’accord tripartite signé en janvier dernier par la Turquie, l’Autorité palestinienne et Israël sur la reconstruction de la zone industrielle d’Erez, dans la bande de Gaza, sous la direction de la Chambre turque d’Imports-Exports, est entré en vigueur le 14 décembre dernier, selon l’agence Anatolie. En avril 2006, souligne le Turkish Daily News, la Chambre turque d’Imports-Exports, malgré la recrudescence des violences dans la région, avait réaffirmé son engagement en faveur de la reconstruction de la zone industrielle d’Erez, destinée à créer des emplois pour des milliers de Palestiniens.
La Turquie et Israël ont signé un accord la semaine dernière à Jérusalem sur la création d’un « corridor énergétique ». Selon l’agence Anatolie, le projet prévoit la construction de nombreux pipelines entre les deux pays, destinés à acheminer des ressources énergétiques comme le gaz naturel, le pétrole, l’électricité et l’eau. C’est ainsi que le pétrole azéri serait acheminé en Israël via le terminal turc de Ceyhan. En signant cet accord, le ministre turc de l’Energie Hilmi Güler et le ministre israélien des Infrastructures nationales Benyamin Ben-Eliezer ont donné le feu vert au lancement des études de faisabilité préliminaires, qui devraient durer environ six mois.
La Turquie a condamné l’adoption par le Sénat argentin, deux semaines après l’Assemblée nationale, de la proposition de loi reconnaissant le génocide des Arméniens perpétré par l’Empire ottoman. Selon le Turkish Daily News, le ministère turc des Affaires étrangères a indiqué dans un communiqué que « la loi accusant la Turquie d’avoir commis un génocide n’a ni fondement historique ni base juridique ». Cette loi, selon Ankara, repose sur « une distorsion des faits historiques à des fins politiques ».
Le président du Parlement polonais, Marek Jurek, a appelé mardi 19 décembre son homologue turc Bülent Arinç, pour lui exprimer le soutien de la Pologne à la candidature de la Turquie à l’adhésion à l’Union européenne. « Nous sommes contre le recours à des prétextes politiques qui n’ont rien à voir avec les critères de Copenhague, pour justifier la suspension ou le ralentissement du processus de négociations engagé avec la Turquie », a déclaré le président du Parlement polonais, selon le Turkish Daily News. Marek Jurek a estimé que le problème de Chypre doit être réglé « sous les auspices de l’ONU, sur la base d’une égalité politique, culturelle et économique entre les deux communautés vivant sur l’île ». Il a ajouté que la coopération turco-polonaise allait s’intensifier « tant durant le processus de négociations qu’au niveau des relations purement bilatérales ».