Turquie et Europe, élections en Turquie, en Bref
La Turquie sanctionnée, mais pas au piquet.
« Nous avons évité l’accident de train » : tel était le sentiment général, au lendemain de la réunion des chefs des diplomaties des «25» sur la Turquie. Une réunion de plus de huit heures, selon Hürriyet, durant laquelle les ministres ont décidé, comme prévu, la suspension de huit chapitres sur trente-cinq dans les négociations euro-turques. Les autres chapitres pourront être abordés, mais ne seront pas refermés tant qu’une solution sur Chypre ne sera pas trouvée.
« Cela montre que l’UE manque de vision. Mais nous continuerons sur la même voie », a estimé Abdullah Gül, toujours selon Hürriyet, en réaction à la sanction de Bruxelles. « Malgré toute notre bonne volonté, cette décision souligne le traitement injuste qui est réservé à la Turquie », a déclaré de son côté Recep Tayyip Erdogan, selon le Turkish Daily News, devant les parlementaires de son parti. « Cette décision, a ajouté le Premier ministre turc, ne reflète pas le niveau qu’ont atteint les relations euro-turques. En outre, elle va à l’encontre de l’objectif d’adhésion que nous avions fixé ensemble avec l’UE. »
A Bruxelles, Olli Rehn a eu une réaction assez contrastée. Pour le Commissaire européen à l’Elargissement, la décision des chefs des diplomaties des «25» « envoie le signal à la Turquie que son incapacité à remplir ses obligations ne peut rester sans conséquence ». « Mais cette réunion a montré, a-t-il ajouté selon Hürriyet, que l’UE serait capable d’intégrer la Turquie et les Etats de l’Ouest des Balkans. »
L’initiative turque de dernière minute n’a donc pas suffi à renverser la vapeur en faveur d’Ankara. Pour tenter de débloquer la situation, la Turquie avait proposé en effet, in extremis, d’ouvrir un port et un aéroport aux Chypriotes grecs, pour une durée d’un an, avec une double attente en contrepartie : d’abord, que l’UE commence à lever l’isolement des Chypriotes turcs ; ensuite, que les pourparlers sur Chypre reprennent sous les auspices des Nations unies.
Cette proposition turque avait été jugée positive mais insuffisante aux yeux de Bruxelles, qui attend l’application pleine et entière par Ankara du protocole d’extension de l’Union douanière à Chypre. En clair, l’UE réclame la reconnaissance de Nicosie, avec dans un premier temps la levée de l’interdiction au trafic des bateaux et avions chypriotes grecs qui frappe l’ensemble des ports et aéroports.
Le travail mené par les principaux alliés de la Turquie – la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne, la Suède et l’Estonie, qui ne réclamaient que la suspension de trois chapitres, selon Zaman – n’aura donc pas convaincu non plus les ministres des Affaires étrangères des «25».
En Turquie, cette décision allait avoir des répercussions sur la scène intérieure. Deniz Baykal, le chef de l’opposition, a fait porter le chapeau au gouvernement, accusé d’avoir fait des concessions sur Chypre, sans avoir averti au préalable le président de la République, les forces de sécurité, le Parlement et l’opposition. « Il n’y a aucune différence entre ouvrir un port et tous les ports. C’est un point de rupture, a estimé Deniz Baykal selon le Turkish Daily News. Cela signifie la reconnaissance de l’administration chypriote grecque. » Et le chef de l’opposition a prédit de nouvelles concessions du gouvernement turc à Bruxelles, après celles effectuées sur Chypre.
Des critiques de Deniz Baykal appuyées dans la presse par le quotidien Cumhuriyet, représentant du camp laïc, qui a condamné la proposition turque, équivalant selon lui à une reconnaissance “de facto” de l’administration chypriote grecque.
Le député de l’AKP Mehmet Dülger, qui préside la Commission des Affaires étrangères au Parlement d’Ankara, s’est élevé contre les critiques adressées au gouvernement, accusé d’avoir cédé sur Chypre. « Le gouvernement aurait vendu Chypre, a déclaré Mehmet Dülger dans une interview au Turkish Daily News. Pourquoi devrions-nous faire ça ? Avons-nous abandonné ne serait-ce qu’une seule pierre de la République Turque de Chypre du Nord ? S’il y en a qui le pensent, qu’ils viennent le prouver ! ».
Cette affaire de la proposition turque d’ouverture d’un port et d’un aéroport a également eu un impact sur les rapports extrêmement tendus entre les islamistes de l’AKP et les tenants du camp laïc. Selon Radikal, le président Ahmet Necdet Sezer et le général Yashar Büyükanit, chef d’état-major des forces armées, ont reproché au gouvernement Erdogan de ne pas les avoir informés au préalable de sa proposition sur Chypre.
Le ministère des Affaires étrangères a réagi dans un communiqué en soulignant sa « tristesse » face aux réactions entraînées par la proposition turque, en cette période cruciale « pour les relations avec l’Union européenne et pour l’avenir de Chypre-Nord ». La diplomatie turque souligne qu’il est « décourageant de constater que certains tentent de saboter un demi-siècle de relations euro-turques ainsi que les efforts du ministère des Affaires étrangères en lançant un débat sur le fait de savoir si l’information a été communiquée ou non ».
Türker Alkan, dans le quotidien Radikal, se demande si le gouvernement a consulté ou non le président Sezer et le général Büyükanit. « Dans un environnement normal, si les gens restaient impartiaux et si toutes les institutions remplissaient leurs fonctions, la société ne prêterait même pas attention à une telle question, souligne le journaliste. Mais chez nous, cela ne marche pas comme ça. Suite à la proposition faite par le gouvernement à l’UE d’ouvrir un port aux Chypriotes grecs, Sezer et Büyükanit ont déclaré “Ils ne nous ont même pas consultés !”, bien que le gouvernement ait affirmé que les deux avaient bien été informés. Malheureusement, en l’occurrence, l’une des deux parties ment. »
Et Türker Altan pencherait plutôt pour un mensonge du Premier ministre, dont il rapporte certains propos susceptibles d’accréditer son point de vue. « Pour l’instant, a déclaré M. Erdogan, les négociations ne sont pas encore terminées. C’est pourquoi il est prématuré de consulter les institutions et individus intéressés. » Et d’ajouter : « En outre, nous n’avons pas l’obligation de le faire. »
Le journaliste de Radikal fait observer que le même Erdogan qui a confirmé avoir informé le chef d’état-major et le président a en même temps listé des raisons de ne pas informer la présidence et le bureau du chef d’état-major. « C’est une contradiction que l’on ne peut ignorer, souligne Türker Altan. Je me demande vraiment comment une personne qui gouverne l’Etat avec cette mentalité deviendra le président. (…) Büyükanit avait raison lorsqu’il disait : “Quelle opinion allez-vous consulter, si vous n’allez pas prendre celle du bureau du chef d’état-major, qui a des milliers de troupes déployées à Chypre ?”. Essayez d’imaginer le degré d’efficacité d’une politique étrangère dans un pays dont les institutions ne discuteraient pas entre elles des problèmes les plus cruciaux ! ».
Ali Bayramoglu, dans le quotidien progouvernemental Yeni Safak, n’abonde pas dans le sens de son confrère. Il rappelle que les propos du général Büyükanit, qui a estimé que ne pas consulter l’armée « équivalait à se démarquer du point de vue officiel de l’Etat », ont été complétés par un autre haut responsable militaire, lequel a déclaré : « L’Etat est une chose, le gouvernement en est une autre. Si le gouvernement tentait de modifier les objectifs politiques stratégiques fondamentaux de l’Etat, la Turquie pourrait être confrontée à de graves dangers. »
Pour Ali Bayramoglu, ces déclarations des militaires ne sont « en aucune manière acceptables dans une démocratie ». « Il est également évident, poursuit le journaliste de Yeni Safak, que de telles opinions séparant la sphère étatique du champ politique sont celles d’un régime militaire. »
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, analyse cette nouvelle tension entre le gouvernement et l’armée à travers la ligne de fracture au sein de l’UE entre les camps du “oui” et du “non” . « Naturellement, écrit-il, les Grecs excitent l’Allemagne et la France, en disant : “Ankara ne fait rien d’autre qu’un show. Même si nous acceptions sa proposition, il serait incapable de tenir sa promesse. L’armée l’en empêcherait.” Quant au front du “oui”, mené par la Grande-Bretagne, il ne reste pas non plus les bras croisés. Pour justifier une réduction des sanctions à infliger à la Turquie, il avance l’argument suivant : “Si nous étions trop sévères à l’égard de la Turquie, nous pourrions affaiblir le gouvernement Erdogan. Vous avez vu que l’armée et le président nationaliste ont réagi durement”. »
Mehmet Ali Birand pense que les propos du chef du gouvernement sur le fait de consulter ou non la hiérarchie militaire ne sont pas près de mettre un terme aux questions que l’on se pose à Bruxelles. Pour le chroniqueur turc, « la question de l’ouverture des ports aux Chypriotes grecs, un problème international au départ, commence à se transformer en crise de régime en Turquie ».
Yusuf Kanli, l’éditorialiste du Turkish Daily News, a conscience que les relations euro-turques vivent des « journées cruciales ». Mais il invite ses lecteurs à avoir de l’indulgence pour le gouvernement de l’AKP, qui pourrait payer un « lourd tribut » en termes politiques, lors des présidentielles et législatives à venir, à ces concessions proposées sur le dossier chypriote. « Bien que nous soyons tous enclins à la critique envers le gouvernement de l’AKP, nous devons apprécier ses efforts sur cette question », souligne Yusuf Kanli, qui adresse également ses remarques aux dirigeants européens, juste avant le Conseil européen des 14 et 15 décembre prochains, qui devrait revenir sur cette question de la suspension partielle des négociations euro-turques.
En attendant cette échéance, Mehmet Ali Birand dresse le bilan de cette réunion des chefs des diplomaties des «25». Avec d’un côté les points positifs, et de l’autre les points négatifs.
Côté positif, Birand note quatre points : « 1. Le nombre des chapitres suspendus n’est pas passé de huit à treize. Il est resté à huit, comme le recommandait la Commission européenne. Et la suspension de ces chapitres ne portera pas atteinte aux négociations sur le plan technique ; 2. Il n’y aura pas de veto sur les 26 chapitres restants à cause de la polémique sur les ports, et les négociations se poursuivront (…) ; 3. La nécessité d’alléger l’isolement imposé à la République Turque de Chypre du Nord est de nouveau à l’ordre du jour, et l’UE a admis qu’elle avait fait une promesse sur cette question. Les pourparlers débuteront en janvier 2007 ; 4. La proposition qui consistait à “revoir la situation dans 18 mois”, appuyée par l’Allemagne, la France, la Grèce et l’administration chypriote grecque, a été rejetée (…). »
Côté négatif, cette fois, Birand voit deux points : « 1. Bien que la suspension de huit chapitres ne pénalisera pas techniquement la Turquie, elle est préjudiciable sur le plan psychologique. Même une suspension partielle des relations avec la Turquie pourrait causer des difficultés considérables sur les marchés financiers ; 2. Dans ce contexte, l’intérêt de la bureaucratie va diminuer et l’enthousiasme des autorités politiques à l’égard des réformes va tomber. »
« En conclusion, note Birand, il peut être facile de surmonter ces aspects négatifs, mais cela dépendra totalement des initiatives que prendra Ankara. Si Ankara relance ses efforts sur les réformes et pour une solution au problème de Chypre, la pression diminuera. La Turquie peut s’en sortir avec ces résultats. »
Erdogan contre toute élection anticipée.
Le climat politique est de plus en plus pesant à Ankara : les tensions entre les islamistes et les gardiens du temple laïc, déjà aggravées par la suspension partielle des négociations euro-turques, sont encore montées d’un cran cette semaine. Au président Sezer, qui a déclaré au leader nationaliste Devlet Bahçeli, selon Milliyet, que le climat actuel rendait nécessaire l’organisation d’élections anticipées, Recep Tayyip Erdogan a répondu que les présidentielles et les législatives se tiendront aux dates prévues. Autrement dit, en mai pour les présidentielles et en novembre pour les législatives. « C’est le gouvernement qui décide de tenir ou pas des élections anticipées, a répliqué le Premier ministre selon le Turkish Daily News. Nous ne tomberons pas dans un piège, et nous ne gâcherons pas le climat actuel. »
Cette mise au point est censée répondre à la pression de l’opposition, qui réclame avec l’appui du président et de l’armée la tenue d’élections anticipées avant d’élire le nouveau chef de l’Etat. Un président qui est élu en Turquie, rappelons-le, par le Parlement. Les gardiens de l’héritage d’Atatürk souhaiteraient donc des législatives anticipées pour porter une nouvelle majorité au pouvoir, en vue d’empêcher l’accession d’un islamiste à la présidence de la République. Cible visée : Recep Tayyip Erdogan. Mais celui-ci, une fois de plus, a pris soin d’éluder la question de sa candidature, qu’il devrait annoncer selon toute vraisemblance au tout dernier moment.
Pour tenter de contrer l’AKP, ses adversaires ne misent pas uniquement sur la tenue d’élections anticipées. Le président Sezer a également réclamé l’abaissement du seuil d’entrée au Parlement de 10% à 7 ou 8%. A ce jour, l’AKP détient environ les deux tiers des 550 sièges du Parlement, alors qu’il n’a recueilli que 34% des voix lors des législatives de 2002. Ce gain en sièges s’explique par le fait que l’on redistribue les voix des partis incapables de franchir le seuil des 10%.
Plus que jamais, ce contexte troublé favorise l’installation d’un climat de méfiance, à la limite de la paranoïa. Le président du Parlement, Bülent Arinç, a averti qu’il y aurait des tentatives de déstabilisation à l’approche des élections présidentielles, prévues en mai 2007. Il faisait allusion notamment aux informations apparues récemment dans les médias, selon lesquelles une association d’officiers à la retraite aurait envoyé une lettre au chef d’état-major de l’armée, pour influer sur le cours des élections présidentielles.
Bülent Arinç a rappelé qu’il avait critiqué l’initiative de ces anciens militaires, lors d’une émission télévisée diffusée dimanche dernier. Il a indiqué que lors de son entrevue récente avec le général Büyükanit, ce dernier l’a assuré que son état-major n’avait pas reçu une telle lettre. Mais le président du Parlement appelle à la prudence, car « ceux qui ont tenté de prouver que cette tentative de manipulation a bien eu lieu, avaient pour but de briser les relations entre le Parlement et l’armée ». Si cette « conspiration » a pu être « déjouée », il faudra néanmoins « rester en alerte pour repousser immédiatement toutes les tentatives de déstabilisation ».
EN BREF…
Le ministre turc de l’Education monte au créneau sur la question du génocide arménien : selon la chaîne de télévision turque NTV, Hüseyin Çelik s’est plaint de l’incapacité des Turcs de France à contrer les « allégations arméniennes » – une incapacité qu’il attribue à un défaut de maîtrise de la langue française. « Si les Turcs vivant en France parlaient le français correctement, nous pourrions nous défendre face aux allégations de génocide », a déclaré le ministre. Hüseyin Çelik a enfin précisé que certaines personnes lui avaient demandé d’exclure le français des programmes des écoles turques, après l’adoption de la proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien.
La Turquie ne reconnaît pas le résultat du référendum constitutionnel de dimanche dernier au Haut-Karabagh. Pour le ministère des Affaires étrangères, ce référendum est « le résultat de l’invasion arménienne, qui se poursuit sur les terres du pays-frère qu’est l’Azerbaïdjan, en violation du droit international ». Ankara considère que ce référendum constitue « une nouvelle violation par l’Arménie de l’unité politique, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan », et appelle la communauté internationale à condamner ce référendum et à ne pas reconnaître ses résultats. Le Turkish Daily News note néanmoins que selon les résultats fournis par les officiels arméniens du Haut-Karabagh, « plus de 98% des 77 000 votants ont dit oui à la Constitution, qui décrit le territoire contesté (comprenez le Karabagh) comme “un Etat souverain et démocratique” ».