Bülent Ecevit, Irak, la rue contre l'Islam, Leaders musulmans d'Afrique en Turquie, en bref
La mort de Bülent Ecevit.
Il est mort après six mois de coma : Bülent Ecevit, vieux routier de la politique turque, est décédé dimanche 5 novembre, à l’hôpital militaire d’Ankara, à l’âge de 81 ans.
Homme politique pendant cinquante ans, Premier ministre à cinq reprises, il incarne à lui seul plusieurs décennies d’histoire de la Turquie du vingtième siècle.
Destiné au journalisme durant sa prime jeunesse, Bülent Ecevit deviendra vite l’assistant de Ismet Inönü, le leader du CHP, fondé par son vieux compagnon Atatürk. Après plusieurs séjours aux Etats-Unis, Ecevit entrera en politique en 1957, à l’âge de 32 ans, comme député du CHP. Plusieurs fois ministre du Travail dans les cabinets successifs d’Ismet Inönü, il gravira un à un les échelons au sein du parti, pour détrôner finalement son maître en 1972.
Passé d’un nationalisme de gauche, à ses débuts, à une alliance avec les Etats-Unis dans les années 90, Bülent Ecevit, fervent défenseur du système laïc turc, incarnera cette transformation qui reflètera, selon le Turkish Daily News, cette « ouverture progressive du pays sur l’Occident ».
Mais le nom de Bülent Ecevit restera associé à trois grands événements de l’histoire turque de ces trente dernières années. Le premier est incontestablement l’invasion de l’île de Chypre le 20 juillet 1974 par les militaires turcs. Surnommé en Turquie “Le Conquérant de Chypre”, Bülent Ecevit est le Premier ministre qui a donné l’ordre d’envahir la partie nord de l’île, toujours sous occupation 32 ans après.
Le deuxième événement nous projette vingt-cinq ans plus tard, lorsque Bülent Ecevit accomplissait son dernier mandat de chef du gouvernement : le 15 février 1999, au Kenya, les services secrets turcs capturaient avec la complicité de la CIA, au terme d’une longue traque, le leader du PKK Abdullah Öcalan.
Enfin, c’est durant cette même année 1999, avec Bülent Ecevit aux commandes du gouvernement, que la Turquie a vu Bruxelles accepter officiellement sa candidature à l’adhésion à l’Union européenne.
Autant d’événements importants dans l’histoire contemporaine de la Turquie, qui confèrent au défunt, aux yeux des Turcs, une place particulière dans la vie politique de leur pays. Une vie politique qui s’achèvera en 2002, pour Bülent Ecevit, de façon moins glorieuse, pour ne pas dire assez piteuse, lorsque son parti subira une défaite écrasante aux législatives qui ouvrira la voie à l’AKP de Recep Tayyip Erdogan, son successeur au poste de Premier ministre. Ecevit ne recueillera qu’1% des voix dans ce scrutin, qui marquera la pire défaite électorale de sa carrière.
Les autorités et la classe politique turques ont rendu hommage à l’ancien responsable politique disparu. Le président Ahmet Necdet Sezer a souligné, selon le Turkish Daily News, que le peuple turc « se souviendra toujours avec respect des services que Bülent Ecevit a rendus au pays ». Recep Tayyip Erdogan, le successeur du défunt au poste de Premier ministre, a déclaré que la vie politique turque avait perdu « une personnalité importante ». Pour Bülent Arinç, le président du Parlement, Ecevit a été l’un des seuls leaders turcs à n’avoir « jamais sacrifié son honnêteté » durant toute sa vie.
Du côté des partis politiques, Deniz Baykal, le leader du CHP, considère qu’il a perdu son « professeur ». « Il aura toujours refusé de faire de la politique en coulisses, a-t-il déclaré. Sa mort marque la fin d’une époque. » Pour Zeki Sezer, le leader du Parti de la Gauche démocratique et l’héritier de Bülent Ecevit, ce dernier a laissé un grand vide. « Nous avons perdu notre leader, a-t-il dit. Notre douleur est grande. Les idées d’Ecevit continueront à nous guider à l’avenir. Il a voué son existence au service de la nation. »
La presse turque, elle aussi, a rendu hommage au prédécesseur de Recep Tayyip Erdogan à la tête du gouvernement. La plupart des journaux ont fait leur une du décès de Bülent Ecevit. Pour le quotidien Vatan, Bülent Ecevit « a pu être l’objet de sévères critiques pour la politique qu’il a menée durant les dernières années », mais « personne ne pourrait remettre en cause son honnêteté et son élégance ».
« Il restera tout d’abord un gentleman », écrit Mehmet Ali Birand’ dans le Turkish Daily News. Pour le chroniqueur, Bülent Ecevit « a personnifié de nombreuses qualités généralement ignorées par la société turque : c’était un politicien courtois, respecté, honnête et civilisé dans l’univers nauséabond de la politique turque ». « Même ceux qui n’appréciaient pas sa politique respectaient l’homme », écrit Birand, qui avoue son admiration à la fois pour la façon dont Ecevit s’est posé en candidat à la succession d’un Ismet Inönü sur le déclin, mais aussi pour la manière dont il s’est opposé au coup d’Etat militaire du 12 mars 1970.
Mais l’autre enseignement important à tirer de la carrière d’Ecevit, selon Birand, concerne la culture. « Peut-on simplement imaginer le fait de grandir dans une société qui ne lit pas de livres et qui satisfait ses besoins culturels en lisant des titres de journaux et en regardant la télévision ? [Ecevit] luttait dans un univers politique qui n’avait aucune idée de ce qu’était la culture. Malgré cela, il nous a transmis des enseignements précieux. Il a écrit de la poésie et a lu des livres. Malheureusement, conclut Birand, aucune de ces qualités respectées n’a déteint sur le peuple ou sur le monde politique turc. [Ecevit] a fait son chemin et nous le nôtre. »
Oktay Eksi, dans Hürriyet, parle de la « fin d’une légende » de la vie politique turque. Il loue le combat qu’a mené le défunt pour ses idées, et ce « même dans la plus grande adversité ». Pour le journaliste de Hürriyet, Bülent Ecevit quitte ce monde « en méritant son titre de dernier véritable homme d’Etat formé par la nation turque ». Oktay Eksi note que Bülent Ecevit aura été « le seul politicien à avoir dénoncé ouvertement les restrictions sévères décidées par la junte militaire après le coup d’Etat du 12 septembre 1980 ». « Il a été emprisonné à deux reprises pour ses idées, écrit le journaliste, mais il n’a pas dévié d’un iota sur ses positions. »
Le quotidien Radikal, pour sa part, a titré “La Turquie est en deuil”, et a consacré l’ensemble de sa une à la mort de Bülent Ecevit. « La Turquie, écrit Radikal, pleure la perte de Bülent Ecevit, qui a imprimé sa marque sur les cinquante dernières années de l’histoire turque. Ecevit, qui a été également poète et journaliste en plus de son leadership à la tête de son parti, a été l’architecte de l’intervention militaire de la Turquie à Chypre en 1974. »
Yusuf Kanli, quant à lui, revient dans son éditorial du Turkish Daily News sur la dernière apparition publique de Bülent Ecevit, qui remonte au 18 mai 2006, soit au lendemain de l’attentat au Conseil d’Etat, considéré par beaucoup comme le “11 septembre” de la République turque. Tout un symbole pour ce défenseur du système laïc turc, puisque ce jour-là, contre l’avis de ses médecins, Bülent Ecevit, déjà fort diminué physiquement, avait tenu à assister aux funérailles du juge Yücel Özbilgin, assassiné par le jeune avocat islamiste Alparslan Arslan. « Ecevit, note Yusuf Kanli, avait été salué lors des funérailles par les applaudissements d’innombrables défenseurs de la laïcité, bien que trois ans auparavant il ait été éjecté de la vie politique après une défaite électorale humiliante. » Quelques heures plus tard, celui que Yusuf Kanli appelle « le leader légendaire de la gauche turque » était victime d’une attaque qui allait le plonger dans un coma dont il ne sortirait pas vivant.
Bülent Ecevit, dont les obsèques étaient prévues samedi 11 novembre, pourrait bien être enterré dans le cimetière d’Etat d’Ankara, où seuls pouvaient reposer jusqu’à présent les présidents et les frères d’armes d’Atatürk. Il fallait pour cela que le Parlement votât avant samedi la proposition de loi déposée in extremis par le gouvernement, autorisant l’inhumation dans ce cimetière d’Etat des Premiers ministres du pays.
Une proposition de loi de dernière minute, qui ressemble en cette période de tension autour de la laïcité, à un cadeau fait par Recep Tayyip Erdogan aux gardiens du temple laïc. Comme s’il s’agissait de désamorcer une bombe qui risque de toute façon d’exploser tôt ou tard. Aux élections présidentielles, par exemple !
L’intégrité de l’Irak avant tout, pour Ankara.
La Turquie se refuse à commenter la décision du tribunal irakien de condamner Saddam Husseïn à la peine capitale. Abdullah Gül, le chef de la diplomatie, a déclaré que son pays « ne souhaitait pas s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres Etats ». Il s’est contenté de souligner que les Irakiens « ont beaucoup souffert durant l’ère Saddam, marquée par des guerres contre l’Iran et le Koweït qui ont fait des millions de victimes ».
Mais l’essentiel est ailleurs, pour Ankara. « En tant que voisin de l’Irak, nous attachons énormément d’importance au maintien de l’unité politique et de l’intégrité de l’Irak », a souligné Abdullah Gül selon le Turkish Daily News. A ceux qui préconisent la division de l’Irak pour mettre fin au chaos actuel, le chef de la diplomatie turque répond qu’« il ne saurait être question d’une solution alternative qui plongerait l’Irak dans un nouveau chaos ». Car, a-t-il dit sur un ton menaçant, ce serait alors le problème « non plus du seul Irak, mais celui du monde entier ».
Dans une interview accordée à Hürriyet, le ministre turc des Affaires étrangères en a profité pour appeler les leaders kurdes irakiens à oublier leurs rêves d’un Etat indépendant dans le nord de l’Irak, critiquer leurs projets de mainmise sur la ville pétrolière de Kirkouk et enjoindre les dirigeants irakiens de ne pas soutenir le PKK. « Vous êtes à deux doigts de commettre une faute historique », a-t-il lancé, sur un ton menaçant, à l’adresse des autorités irakiennes.
Pour Abdullah Gül, les leaders kurdes irakiens que sont le président Jalal Talabani et le chef de la région autonome kurde du nord de l’Irak Massoud Barzani « ne devraient pas compter sur la présence américaine pour faire aboutir leurs rêves d’un Etat indépendant ». « Ils ne devraient pas oublier, a-t-il ajouté, que la Turquie restera dans la région pour toujours. Les Etats-Unis, quant à eux, la quitteront dans quelque temps. »
Dans la presse turque, à la différence des autorités d’Ankara, on commente la condamnation à mort de Saddam Husseïn. Pour Fehmi Koru, du quotidien Yeni Safak, la sentence prononcée à l’encontre de l’ancien dictateur irakien « n’a rien d’une surprise ». Le massacre de 148 Chiites à Dujail « n’est qu’un crime insignifiant sur une longue liste d’actes de brutalité barbares ». « Mais le véritable problème, dit-il, ce n’est pas vraiment Saddam Husseïn et ses crimes. (…) Pensez-vous que les mêmes Etats-Unis qui ont envahi l’Irak et ont lancé par la suite ce processus judiciaire se sont opposés à Saddam lorsqu’il a commis ses crimes atroces ? En août 1983, rappelle Fehmi Koru, soit peu de temps après le massacre de 148 Chiites à Dujail, Saddam était reçu par un émissaire spécial du président américain Ronald Reagan. Et cet émissaire spécial n’était autre que l’actuel Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld. A cette époque-là, poursuit le journaliste de Yeni Safak, l’Irak trouvait grâce aux yeux des Etats-Unis, simplement parce que Saddam menait une guerre contre l’Iran. Une guerre durant laquelle périrent plus d’un million d’Irakiens et d’Iraniens. (…) Saddam Husseïn était un homme cruel appliquant les règles d’un monde brutal. »
« En tout cas, souligne Fehmi Koru, la situation se dégrade en Irak. Selon les chiffres officiels, bien inférieurs à la réalité, 655 000 Irakiens ont été tués depuis le début de la guerre. Le nombre des soldats américains qui sont tombés avoisine les 3 000. Des millions d’Irakiens et des dizaines de milliers d’Américains ont été blessés. Même dans la capitale, l’électricité ne peut être fournie plus de deux heures par jour. De nombreuses villes sont sans eau potable. Les femmes ne peuvent sortir dans la rue toutes seules, même en pleine journée, et les enfants ne peuvent aller à l’école. Pour les Irakiens déçus, il ne reste pas d’autre choix que de rejoindre les rangs de la résistance. La peine de mort a beau avoir été prononcée contre Saddam, l’Irak ne cesse pour autant d’être un problème. »
Le quotidien Bugün place sa réflexion sur un autre plan. « Pour quelqu’un comme Saddam Husseïn, dont la vanité dépasse les cimes des montagnes, être pendu comme un civil au lieu de tomber sous les balles des militaires constitue une humiliation majeure. Il est arrivé au pouvoir dans un Etat chaotique ; chaotique comme la situation qu’il a laissée lorsqu’il a été délogé du pouvoir. » Pour Bugün, c’est « son ambition et sa tendance à la destruction qui l’ont emporté sur tout le reste ». « Bien entendu, souligne le journal, il était inconcevable pour Saddam d’installer la démocratie en Irak, mais au moins, s’il avait été un “bon dictateur”, il aurait pu faire de l’Irak l’un des pays de pointe du monde arabe. »
« Si tel avait été le cas, ajoute le quotidien, les Etats-Unis n’auraient jamais rêvé d’occuper l’Irak, et les terroristes n’auraient pas pillé le pays. Au lieu de cela, Saddam Husseïn a choisi de bâtir un pays dominé par la haine. (…) Mais après l’occupation de l’Irak et la dictature de plus en plus pesante des Etats-Unis, on peut dire ceci : mieux vaut un dictateur régnant sur l’Irak qu’un autre gouvernant les Etats-Unis. »
La rue contre l’islam réactionnaire.
La “Marche pour la République”, qui devait rassembler plus de 130 organisations non gouvernementales autour de la défense de la République laïque, a bien eu lieu dimanche 5 novembre à Ankara. Organisée – comme le rapporte Milliyet – par l’Association de la Pensée kémaliste et l’Association de Soutien à la Vie moderne, cette manifestation a reçu le soutien de plusieurs partis politiques, dont le Parti du Peuple républicain (le CHP) du leader de l’opposition Deniz Baykal, le Parti de la Gauche démocratique (DSP) et le Parti du Peuple social-démocrate (SHP).
Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre ce qu’elles appellent l’islamisation rampante de la société turque, mais aussi contre toute forme de concession en vue de l’adhésion à l’Union européenne sur des sujets sensibles tels que les droits des minorités. Les manifestants portaient des drapeaux turcs ainsi que des posters de Mustafa Kemal Atatürk, et scandaient des slogans tels que “La Turquie est laïque et le restera”, “Un Çankaya laïc [du nom du palais présidentiel] pour une Turquie laïque” ou “Pour une Turquie vraiment indépendante”. Ils ont marché jusqu’à Anitkabir, où se trouve le mausolée d’Atatürk.
On le constate de semaine en semaine, ce débat sur la menace fondamentaliste secoue profondément la société turque. Le quotidien progouvernemental Yeni Safak a voulu connaître l’avis d’Ali Bardakoglu, le chef de la Direction des Affaires religieuses, cet organisme étatique qui non seulement surveille l’évolution des questions religieuses dans le pays, mais forme et nomme également les imams, supervise leurs activités, construit les mosquées et dans certains cas dispense une formation religieuse. Pour Ali Bardakoglu, toutes ces discussions autour de la menace que constituerait l’islam réactionnaire ne sont que « spéculation ». Il souligne que le fondamentalisme islamique a des connotations sociales et politiques. « Il ne nous vise pas, dit-il. C’est si nous ne faisions pas notre travail que le fondamentalisme islamique prendrait racine. Nous devons permettre à la religion de coexister avec les principes auxquels la société s’est ralliée. »
Ali Bardakoglu en a profité pour critiquer la manière dont les médias traitent cette question. « Toutes les formes de sectarisme religieux ne peuvent relever du fondamentalisme islamique », a-t-il estimé. Exemple : la formation au sein de la communauté religieuse dénommée Fatih, regroupée dans un quartier où aucun magasin ne vend de l’alcool et où les étrangers ne sont pas les bienvenus, renferme selon lui « davantage de dimensions sociales et économiques que simplement religieuses ».
Yusuf Kanli, du Turkish Daily News, est revenu dans l’un de ses éditoriaux sur ce débat omniprésent en Turquie. Il reconnaît l’existence aujourd’hui d’une ligne de fracture, avec d’un côté le camp islamiste et de l’autre les défenseurs de la laïcité. Mais quand bien même l’AKP du Premier ministre aurait un « ordre du jour caché », qui l’amènerait si les circonstances le lui permettaient à « se débarrasser des principes fondateurs sacrés de la République turque moderne pour en faire un Etat islamique », il faudrait évincer l’AKP « par le truchement d’élections libres et conformément à la volonté de la nation, et non de manière imposée ». Yusuf Kanli pense bien évidemment à ce qu’il appelle « le processus du 28 février 1997 », date à laquelle l’Etat profond avait contraint au départ celui qui était alors le tout premier chef de gouvernement islamiste de la Turquie, Necmettin Erbakan.
Dans le contexte actuel, une question se pose : « N’avons-nous pas tiré les leçons de l’expérience passée et compris que quelles que soient la terminologie employée et la forme qu’elles prendraient, les interventions [sous-entendu de l’armée] dans la sphère civile n’ont jamais servi les intérêts de cet Etat et de cette nation, mais n’ont fait au contraire que créer davantage de problèmes ? ». Yusuf Kanli souligne que ceux qui ont renversé les régimes civils lors des coups d’Etat militaires de 1960, 1971 et 1980 cherchaient à « encourager les sentiments islamiques comme “bouclier” face aux idées communistes et gauchistes ». « Combien d’entre nous rappellent-ils que les cours sur l’islam sont devenus obligatoires dans les programmes scolaires après le coup d’Etat de 1980 ? ». « Et aujourd’hui, conclut-il, les éléments de l’establishment qui s’inquiètent tant de la progression des islamistes dans ce pays doivent savoir mieux que quiconque que l’islam politique en Turquie doit largement ses avancées aux administrations militaires et aux gouvernements intérimaires installés par l’armée. »
Les leaders musulmans d’Afrique réunis en Turquie.
Istanbul a accueilli la semaine dernière une conférence des leaders musulmans d’Afrique. Mise sur pied par la Direction des Affaires religieuses de Turquie, cette conférence a réuni outre son chef Ali Bardakoglu, des représentants religieux de nombreux pays africains, ainsi que les ministres d’Etat de Turquie Mehmet Aydin et Besir Atalay et le secrétaire général de l’Organisation de la Conférence islamique, le Turc Ekmeleddin Ihsanoglu.
Le Turkish Daily News a établi la liste des pays qui avaient délégué des chefs religieux à cette conférence : on y trouve entre autres l’Algérie, la Libye, la Mauritanie, l’Egypte, le Cameroun, l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Kenya, la République Démocratique du Congo, l’Ouganda, le Rwanda ou le Soudan.
L’hôte de cette conférence, Ali Bardakoglu, a souligné qu’il en allait d’une « responsabilité commune » de « présenter au monde entier cette richesse de la culture, de l’histoire et de la civilisation du monde musulman, ainsi que de dissiper les malentendus » surgis à son propos.
Ekmeleddin Ihsanoglu, secrétaire général de l’Organisation de la Conférence islamique (l’OIC) depuis juin 2004, a révélé que l’OIC avait décidé de créer un fonds pour réduire la pauvreté dans les pays islamiques, en particulier sur le continent africain.
Selon Zaman, les leaders religieux africains, qui se réunissaient pour la première fois dans le cadre du Conseil islamo-africain, ont demandé à la Turquie de l’aider à combler les carences en Afrique’ en matière d’information religieuse. Certains comme Mohammad Duri et Abdolah Mangala ont annoncé qu’ils étaient prêts à contribuer au développement de la construction d’écoles turques en Afrique.
Le premier, qui est secrétaire général du Conseil des Imams d’Afrique, a souligné que les enseignants des quelques écoles turques existant déjà sur ce continent encourageaient les Africains à s’intéresser davantage à la Turquie, ajoutant que l’existence de telles écoles contribuait au rapprochement des deux communautés. « Ces écoles ont reçu le soutien de la population et des Etats », a déclaré Mohammad Duri, ajoutant que « la première école turque d’Afrique a fait ses preuves par le niveau de son éducation, encourageant par-là même la construction d’autres écoles ».
Au terme de ses trois journées de travaux, la conférence a adopté une Déclaration finale en seize articles, laquelle insiste tout particulièrement, toujours selon Zaman, sur le rôle que peuvent assumer les ONG turques en vue de résoudre les problèmes qui assaillent le continent africain : famine, maladies, éducation, défaut d’infrastructures. La Déclaration finale souligne par ailleurs la nécessité de défendre les droits de l’homme « sans discrimination de langue, de couleur de peau, de race ou de sexe ».
Durant sa lecture de la Déclaration finale, Ali Bardakoglu, le chef de la Direction des Affaires religieuses de Turquie, a exprimé sa volonté de « mobiliser l’opinion publique et la société civile turques » sur la question de l’éducation religieuse. Il a précisé que des ressortissants turcs seraient envoyés dorénavant dans des pays africains pour la construction de mosquées et le suivi de rites sacrificiels islamiques.
Une conférence qui, si l’on en croit Hassan Hüseyin Ebu Bekr, le président du Conseil islamique tchadien, s’est achevée dans un climat de douce euphorie. « Grâce à cette conférence, a-t-il souligné, le peuple africain se souviendra qu’il y a d’autres Musulmans dans d’autres nations et qu’ils ne sont pas oubliés. »
En organisant ce genre de sommet, la Turquie, sans y mettre la moindre connotation politique, profite de l’occasion pour assurer progressivement sa pénétration en Afrique. Se faire l’écho des préoccupations du monde islamo-africain en matière religieuse, éducative ou sociale est une manière comme une autre de fédérer autour de soi des forces vives qui pourront tôt ou tard constituer de véritables appuis politiques sur la scène internationale.
Dès avant le sommet de Bruxelles de décembre 2004, les conseillers de M. Erdogan avaient annoncé qu’ils comptaient faire de l’Afrique l’un des objectifs privilégiés de leurs stratégies alternatives au développement incertain ou chaotique de leurs relations avec l’Europe et les Etats-Unis. Il y a tout lieu de penser que ce type de conférence s’inscrit pleinement dans cette stratégie.
EN BREF…
A trois jours de la publication par l’Union européenne du rapport sur les progrès de la Turquie sur la voie de l’adhésion, Recep Tayyip Erdogan a opéré une volte-face sur la question du devenir de l’article 301. Recevant les leaders syndicaux et les responsables d’ONG, le Premier ministre a déclaré selon le Turkish Daily News qu’il était ouvert aux propositions en vue de modifier cet article si controversé, qui punit le délit d’insulte à l’identité turque. Une annonce qui sonne comme un virage à 180°, puisqu’une semaine auparavant, lors de la réception organisée au Palais présidentiel pour célébrer les 83 ans d’existence de la République turque, le même Recep Tayyip Erdogan avait indiqué qu’il n’entrait pas dans les intentions de son gouvernement de modifier cet article 301. Ce jour-là, il s’agissait pour le Premier ministre de calmer le jeu face aux gardiens du temple laïc irrités par l’expansion des réseaux islamistes en Turquie ; une semaine plus tard, à trois jours de la publication du rapport sur la Turquie, il fallait cette fois-ci se montrer conciliant aux yeux de Bruxelles, qui réclame avec insistance la modification de cet article 301.
Le Conseil suprême des Procureurs et Juges de Turquie a rejeté l’appel formé par l’ancien procureur Ferhat Sarikaya contre la décision de révocation prise à son encontre dans l’affaire de l’attentat de Semdinli. Rappelons que dans cette petite ville à majorité kurde, une librairie avait été plastiquée le 9 novembre 2005 par des officiers de la Police paramilitaire, dans le cadre d’une provocation anti-kurde. Le procureur Sarikaya, en charge de l’instruction, avait été suspendu de ses fonctions en avril dernier, après avoir accusé le général Büyükanit, alors commandant en chef des forces terrestres, d’avoir tenté d’influencer le cours du processus judiciaire, en couvrant notamment les officiers impliqués dans l’attentat contre la librairie.