Rapport de la Commission européenne, sérénité de façade pour Ankara, crimes de l'époque coloniale, en bref
Le rapport plutôt critique de la Commission européenne sur les progrès de la Turquie. L’accident de train n’a donc pas eu lieu, mais l’épée de Damoclès chypriote est toujours là. D’ici à la mi-décembre, date du Conseil européen, Ankara devra remplir ses obligations à l’égard de Chypre – en clair l’ouverture des ports et aéroports – pour ne pas risquer la suspension des négociations.
Mais Chypre, on le sait, n’est pas le seul point noir dans le rapport de la Commission européenne sur les progrès de la Turquie. La Commission déplore le ralentissement des réformes, et appelle notamment à l’abrogation ou à la modification de l’article 301, qui punit le délit d’insulte à l’identité turque.
Le Turkish Daily News a listé les points qui posent problème. Et ils ne manquent pas ! Tout d’abord, sur les relations entre les pouvoirs civil et militaire, la Commission n’observe que des « progrès limités » en vue d’un alignement sur les pratiques européennes. « Les déclarations des militaires ne devraient concerner que les questions militaires, de défense et de sécurité, et devraient être faites sous l’autorité du gouvernement », a notamment souligné la Commission.
En matière de justice, le rapport soulève des questions sur l’indépendance du Conseil suprême des Juges et Procureurs, après la révocation du Procureur Sarikaya dans l’affaire de Semdinli. Sur la question de la torture, la tendance à la baisse se poursuit, mais la mise en œuvre des réformes entreprises ces dernières années demeure un défi, pour la Commission.
En matière de liberté d’expression, quand bien même un débat « s’est largement ouvert » en Turquie, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est « pas garantie par la législation actuelle ». Concernant les droits des minorités, la Commission déplore que l’approche d’Ankara « reste inchangée ». « Selon les autorités turques, aux termes du Traité de Lausanne de 1923, les minorités se limitent exclusivement aux communautés religieuses non musulmanes : en clair, les Juifs, les Arméniens et les Grecs. Cependant, précise la Commission, il y a d’autres communautés en Turquie qui, à la lumière des standards européens et internationaux, pourraient être qualifiées de minorités. »
Sur la liberté religieuse, la Commission déplore « les restrictions persistantes concernant la formation des ecclésiastiques », et le fait que la législation « n’assure pas un enseignement supérieur privé pour ces communautés ». La Commission rappelle que le séminaire grec orthodoxe de Heybeliada demeure fermé, et qu’aucun développement positif n’a été enregistré quant à la situation des Alévis, qui rencontrent toujours des difficultés pour l’ouverture de leurs lieux de culte.
Enfin, concernant la situation socio-économique dans le Sud-Est de la Turquie, « il n’y a pas de plan global pour s’attaquer à cette question », souligne la Commission européenne, qui note que les déclarations d’août 2005 du Premier ministre turc sur le règlement du problème kurde par la démocratisation sont restées sans effet.
A Ankara, on reste inflexible sur la question chypriote. « Ne vous attendez pas à ce que nous ouvrions nos ports et aéroports jusqu’à la levée de l’isolement de l’Etat chypriote turc ! », a averti Recep Tayyip Erdogan, en réponse au rapport de la Commission européenne.
Un rapport qui n’est pas trop mal accueilli globalement par la presse turque. Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, estime que la Commission, à l’image de son président José Manuel Barroso et du Commissaire européen à l’Elargissement Olli Rehn, a « voulu éviter l’accident de train » que tout le monde redoutait. Si la Commission européenne a choisi finalement de faire ses recommandations avant le Conseil européen de la mi-décembre, c’est notamment parce qu’à mesure que les élections approchent en Turquie, le gouvernement n’aura « que peu de marge de manœuvre sur la question chypriote ». La Commission européenne, selon Birand, « a voulu protéger la Turquie, en donnant du temps à l’initiative finlandaise sur Chypre et pour l’examen de nouvelles propositions ».
« Mais si nous voulons que le processus se poursuive, nous devrons adopter une attitude différente, a souligné le chroniqueur. Comme par exemple s’abstenir de crier ou de proférer des menaces. Essayons d’apporter des retouches au plan finlandais sur Chypre ! Modifions d’une manière ou d’une autre l’article 301 du Code pénal ! Adoptons dès que possible le neuvième train de mesures d’harmonisation ! Bref, jouons le jeu dans les règles ! ».
Pour Milliyet, « l’UE étant consciente que le gouvernement de l’AKP sera incapable d’ouvrir les ports avant les élections, elle repoussera la solution du problème jusqu’à la tenue des élections générales de l’automne 2007 ». En attendant, le quotidien appelle Ankara et Bruxelles à éviter les initiatives qui pourraient apporter de l’eau au moulin des opposants à l’adhésion de la Turquie à l’UE.
Plus pessimiste, Bugün voit dans le rapport de la Commission européenne une liste d’échecs comptabilisés au passif de la Turquie, laquelle dispose d’un mois, jusqu’au Conseil européen de la mi-décembre, pour se préparer à son nouvel examen. Pour Bugün, tenter de relancer la proposition finlandaise sur Chypre pourrait créer « une grave crise » dans les relations euro-turques, et « à moins que Bruxelles sorte de son chapeau une formule géniale permettant de sauver la face, le déraillement semble inévitable ».
Hürriyet, pour sa part, considère que ce rapport ne contient rien de nouveau sur ce qu’Ankara doit faire pour se conformer aux normes européennes. Répondant aux critiques de la Commission européenne sur les progrès à accomplir en matière de relations entre les autorités civiles et militaires, le quotidien enjoint le gouvernement de « cesser de saper les fondements du régime laïc avant d’appliquer les standards européens ». « Malheureusement, souligne Hürriyet, il continue à le faire. Et pendant ce temps-là, le CHP, qui a la charge de défendre la laïcité, se contente de suivre gentiment les développements de la situation. C’est pourquoi les militaires ont besoin d’intervenir dans les affaires politiques en soulignant que la laïcité “n’est pas un problème politique mais une question vitale”. »
Yusuf Kanli, dans le Turkish Daily News, a réfléchi lui aussi sur les conséquences possibles du rapport sur l’évolution de la situation intérieure en Turquie. « Comme Ankara sera incapable – sauf succès miraculeux de l’initiative finlandaise sur Chypre – de satisfaire les exigences de l’UE, les centres de pouvoir qui ne sont pas liés à l’AKP en Turquie vont juger inévitable la montée des tensions entre l’AKP et l’UE. Une confrontation dont l’intensité va déterminer le cours des événements sur la scène intérieure. »
A l’approche des élections, l’éditorialiste conseille au Premier ministre de mettre de l’eau dans son vin. « Erdogan, au lieu de continuer à laisser croire que l’AKP peut tout faire en Turquie, doit tenter de se persuader de la nécessité de chercher un “candidat de compromis” à la présidence de la République. Or, fait observer Yusuf Kanli, avec la majorité écrasante dont dispose son parti à l’Assemblée, il sera extrêmement difficile de parvenir à un tel compromis. L’option la plus sage qui resterait alors à Erdogan pourrait être de convoquer des élections législatives anticipées en mars 2007 et de laisser le nouveau Parlement élire le président. Si son parti opère un retour en force, il pourra encore devenir président, laissant ses opposants à l’état de spectateurs impuissants. »
Parmi les sujets de controverse dans les relations euro-turques, la question du devenir de l’article 301 occupe évidemment une très large place. Après avoir reçu les ONG, le 5 novembre, pour entendre leur point de vue sur la manière dont l’article 301 pourrait être modifié, Recep Tayyip Erdogan attend, selon le Turkish Daily News, les propositions des ONG pour en discuter ensuite avec elles. Un processus qui devrait durer quelques semaines, mais qui permettrait néanmoins d’adopter les amendements avant le sommet européen des 15 et 16 décembre prochains.
Dans une interview au quotidien Radikal, Abdullah Gül a confirmé que la modification de l’article 301 pourrait intervenir avant cette échéance. Le ministre des Affaires étrangères a cependant tenu à préciser que c’est la pression de la société turque – et non celle de l’Union européenne – qui contribuait à précipiter les choses. « Pour dire la vérité, a-t-il déclaré, il serait plus facile de modifier l’article 301 sans la pression des Européens ».
Pour Zaman, l’AKP est bel et bien disposé à modifier cet article 301. Il s’agirait à la fois de clarifier le contenu de ses dispositions, pour éviter toute dérive dans l’interprétation, et d’étendre le champ de la liberté d’expression au sujet de l’Etat turc, des officiels et de l’identité turque.
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, estime pour sa part que le devenir de cet article 301 si controversé est « le problème-clé » aujourd’hui des relations entre Ankara et Bruxelles. « Une modification de l’article 301 donnerait du poids aux arguments de la Turquie, écrit-il. Sa position sur Chypre deviendrait tout à coup plus acceptable. Et à tout le moins, le nombre des pays qui ignoreraient Chypre augmenterait. Au lieu d’attendre des initiatives de l’UE les 15 et 16 décembre prochains, nous pouvons l’aider en modifiant l’article 301. »
Dans un autre papier, publié trois jours plus tard dans le même journal, Birand prédit que les ONG qui planchent sur les amendements à apporter à l’article 301 termineront probablement leur travail cette semaine. « Une fois leurs conclusions rendues, écrit-il, le gouvernement ajoutera ses propres idées à ces propositions. Les modifications à l’article 301 pourraient ne pas intervenir avant le sommet européen des 15 et 16 décembre. Mais nombreux sont ceux qui s’attendent à ce que les travaux préparatoires à ces modifications aient nettement progressé d’ici là. En somme, conclut Birand, même dans les périodes les plus délicates, le train européen reste sur les rails. C’est difficile, il progresse lentement, mais il continue son chemin. »
Sérénité de façade à Ankara, après la victoire des Démocrates au Congrès américain.
La Turquie s’interroge après le succès des Démocrates au Congrès, aux élections de mi-mandat. Elle craint que la large victoire de l’opposition au président Bush ne réactive le processus de reconnaissance du génocide arménien au Congrès. Une crainte d’autant plus fondée que la future présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, soutient activement le principe d’une législation en ce sens.
Du côté des autorités, on fait mine de jouer la sérénité. Namik Tan, le porte-parole des Affaires étrangères, a minimisé selon le Turkish Daily News l’éventuel impact négatif que pourrait avoir la victoire des Démocrates sur les relations entre Ankara et Washington. Il s’est borné à souligner que son pays se contentait de « respecter la volonté du peuple américain ». « Nous continuerons à améliorer nos relations bilatérales sur des bases constructives et amicales », a-t-il déclaré, évitant néanmoins tout commentaire sur la future nomination de Nancy Pelosi à la présidence du Congrès.
Cette sérénité affichée par Ankara n’est sans doute que de façade. En effet, selon Zaman, Matthew Bryza, le sous-secrétaire d’Etat aux Affaires européennes et eurasiennes, a confié lors de la réunion annuelle des associations turco-américaines que si l’administration Bush allait continuer de s’opposer avec la même vigueur à l’adoption d’une résolution sur la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, le jeu politique a changé. Cela signifie à ses yeux qu’il devient « difficile de prédire l’issue des événements ».
D’autant que dans la foulée de la victoire des Démocrates, comme le souligne le Turkish Daily News, le CDCA des Etats-Unis (l’ANCA) a jugé une nouvelle fois « absolument inacceptable » la nomination de Richard Hoagland, en lieu et place de John Evans, au poste d’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie. « Un négationniste du génocide arménien ne devrait jamais servir comme ambassadeur des Etats-Unis à Erévan », indique le communiqué de l’ANCA.
Le quotidien turc rappelle que Richard Hoagland « a dû affronter des réactions d’hostilité » des organisations arméniennes, parce qu’il n’avait pas qualifié les massacres des Arméniens de “génocide” lors de son audition, en juin dernier, devant la Commission des Relations internationales du Sénat. Le Turkish Daily News ajoute que malgré l’approbation par la Commission de la candidature de Richard Hoagland, le sénateur démocrate du New Jersey Robert Menendez a mis son veto, en septembre dernier, à la nomination du successeur désigné de John Evans. « Et en vertu de la législation américaine, précise le journal, tout sénateur peut bloquer indéfiniment les nominations. »
On le voit, les nuages semblent s’amonceler, aux Etats-Unis, pour les dirigeants turcs. Et il n’y aurait pas de quoi verser dans l’optimisme pour les mois à venir. Selon le Turkish Daily News, qui s’appuie sur des analyses d’experts, le dialogue que la partie turque compte engager avec les leaders démocrates au Congrès aurait assez peu de chances d’aboutir. Les Représentants pro-arméniens pourraient bien soumettre au Congrès et au Sénat deux nouvelles résolutions sur la reconnaissance du génocide juste après l’ouverture de la session parlementaire de janvier prochain. Objectif : faire voter au moins une résolution avant le 24 avril.
Crimes de l’époque coloniale : l’Algérie interpelle la France, et la Turquie s’engouffre dans la brèche.
Ça s’en va et ça revient : c’est le retour du spectre du “génocide algérien”. Après une petite éclipse consécutive au vote de l’Assemblée nationale française, ce “génocide algérien” revient sur le devant de la scène, à la faveur des déclarations du Premier ministre algérien Abdelaziz Belkhadem, qui a demandé à la France, juste avant la visite de Nicolas Sarkozy en Algérie, de reconnaître ses crimes commis durant l’époque coloniale.
Des déclarations du chef du gouvernement algérien rapportées par les journaux turcs, mais de façon quelque peu différente selon les sources. Pour Hürriyet, Abdelaziz Belkhadem a appelé la France à « reconnaître qu’elle a perpétré un génocide entre 1830 et 1962, lorsqu’elle occupait l’Algérie ». Toujours selon la même source, le Premier ministre algérien a insisté sur le fait qu’« en plus du massacre des populations, [la France] a également effacé la richesse culturelle d’un pays ».
Petit bémol, mais d’importance, dans Sabah, puisque selon ce quotidien turc, le Premier ministre algérien a déclaré en s’adressant à la France : « Vous devriez également regarder votre propre histoire en face. Vous devriez reconnaître vos crimes perpétrés entre 1830 et 1962. Un million et demi de gens ont péri. »
Idem pour le Turkish Daily News, qui ne fait pas mention du génocide dans les propos prêtés au chef du gouvernement algérien. L’Algérie est « prête » à coopérer avec la France, a dit M. Belkhadem, « pour qu’elle reconnaisse ses crimes perpétrés contre les Algériens ». Avant d’ajouter : « Les Algériens peuvent pardonner, mais ils n’oublieront jamais. »
Après les propos tenus samedi 11 novembre’ par le Premier ministre algérien, la réaction turque était inévitable. Trois jours plus tard, le président du Parlement Bülent Arinç a fait la leçon à la France, en l’appelant à ouvrir ses archives sur la question algérienne, comme l’a fait la Turquie pour répondre aux « allégations arméniennes de génocide ». « Ouvrez vos archives comme nous l’avons fait !, a-t-il dit. Montrez au monde entier ce que vous avez fait dans les pays que vous avez dominés autrefois ! Nous verrons alors si vous avez apporté la paix et le calme à tous les peuples de différentes religions et ethnies, ou si vous avez fait autre chose ! ».
Des propos tenus par Bülent Arinç lors de l’ouverture dans l’enceinte du Parlement turc d’une exposition sur les archives de l’Empire ottoman, à l’occasion du 160e anniversaire de l’enregistrement des archives ottomanes.
EN BREF…
Le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gül a déclaré mardi 14 novembre devant la Commission du Budget du Parlement turc que des avocats turcs et étrangers étudiaient actuellement la possibilité de lancer une nouvelle initiative sur la question des allégations arméniennes de génocide. Selon Zaman, Abdullah Gül a précisé en effet que la Turquie n’excluait pas de porter la question devant une juridiction internationale, ajoutant qu’Ankara avait invité non seulement les Arméniens, mais aussi les tiers à rejoindre la commission mixte d’historiens dont Recep Tayyip Erdogan a proposé la création au printemps 2005.
La troisième Chambre criminelle du Tribunal de Van a condamné vendredi 10 novembre Veysel Atesh, un ancien membre du PKK devenu informateur des forces de sécurité, à près de 40 ans de prison pour sa participation présumée à l’attentat perpétré le 9 novembre 2005 contre la librairie de Semdinli, qui avait fait un mort et six blessés. Le tribunal a donc renvoyé dos à dos l’informateur et les deux officiers de la Police paramilitaire convaincus d’avoir trempé dans cette opération anti-kurde, puisque les deux officiers en question avaient eux aussi été condamnés, en juin dernier, à près de 40 années d’emprisonnement. Un verdict pour lequel ils ont d’ailleurs fait appel.
Istanbul a été confirmée lundi 13 novembre par le Conseil européen comme capitale culturelle de l’Europe en 2010, au même titre que les villes allemande d’Essen et hongroise de Pecs. Selon les sources du Turkish Daily News, le jury a préféré Istanbul à Kiev, dans la bataille pour désigner une ville appartenant à un pays non-membre de l’Union européenne. La campagne qui avait été menée par Istanbul avait reçu le soutien outre des autorités municipales, du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, des leaders religieux d’Istanbul – dont le Patriarche grec orthodoxe Bartholomée Ier – et de nombreuses organisations non gouvernementales. Signalons qu’après Patras la grecque en cette année 2006, ce sont les villes de Luxembourg et Sibiu (Roumanie) qui ont été désignées pour 2007, Liverpool (Angleterre) et Stavanger (Norvège) pour 2008, et enfin Linz (Autriche) et Vilnius (Lituanie) pour 2009.
Mais Chypre, on le sait, n’est pas le seul point noir dans le rapport de la Commission européenne sur les progrès de la Turquie. La Commission déplore le ralentissement des réformes, et appelle notamment à l’abrogation ou à la modification de l’article 301, qui punit le délit d’insulte à l’identité turque.
Le Turkish Daily News a listé les points qui posent problème. Et ils ne manquent pas ! Tout d’abord, sur les relations entre les pouvoirs civil et militaire, la Commission n’observe que des « progrès limités » en vue d’un alignement sur les pratiques européennes. « Les déclarations des militaires ne devraient concerner que les questions militaires, de défense et de sécurité, et devraient être faites sous l’autorité du gouvernement », a notamment souligné la Commission.
En matière de justice, le rapport soulève des questions sur l’indépendance du Conseil suprême des Juges et Procureurs, après la révocation du Procureur Sarikaya dans l’affaire de Semdinli. Sur la question de la torture, la tendance à la baisse se poursuit, mais la mise en œuvre des réformes entreprises ces dernières années demeure un défi, pour la Commission.
En matière de liberté d’expression, quand bien même un débat « s’est largement ouvert » en Turquie, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est « pas garantie par la législation actuelle ». Concernant les droits des minorités, la Commission déplore que l’approche d’Ankara « reste inchangée ». « Selon les autorités turques, aux termes du Traité de Lausanne de 1923, les minorités se limitent exclusivement aux communautés religieuses non musulmanes : en clair, les Juifs, les Arméniens et les Grecs. Cependant, précise la Commission, il y a d’autres communautés en Turquie qui, à la lumière des standards européens et internationaux, pourraient être qualifiées de minorités. »
Sur la liberté religieuse, la Commission déplore « les restrictions persistantes concernant la formation des ecclésiastiques », et le fait que la législation « n’assure pas un enseignement supérieur privé pour ces communautés ». La Commission rappelle que le séminaire grec orthodoxe de Heybeliada demeure fermé, et qu’aucun développement positif n’a été enregistré quant à la situation des Alévis, qui rencontrent toujours des difficultés pour l’ouverture de leurs lieux de culte.
Enfin, concernant la situation socio-économique dans le Sud-Est de la Turquie, « il n’y a pas de plan global pour s’attaquer à cette question », souligne la Commission européenne, qui note que les déclarations d’août 2005 du Premier ministre turc sur le règlement du problème kurde par la démocratisation sont restées sans effet.
A Ankara, on reste inflexible sur la question chypriote. « Ne vous attendez pas à ce que nous ouvrions nos ports et aéroports jusqu’à la levée de l’isolement de l’Etat chypriote turc ! », a averti Recep Tayyip Erdogan, en réponse au rapport de la Commission européenne.
Un rapport qui n’est pas trop mal accueilli globalement par la presse turque. Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, estime que la Commission, à l’image de son président José Manuel Barroso et du Commissaire européen à l’Elargissement Olli Rehn, a « voulu éviter l’accident de train » que tout le monde redoutait. Si la Commission européenne a choisi finalement de faire ses recommandations avant le Conseil européen de la mi-décembre, c’est notamment parce qu’à mesure que les élections approchent en Turquie, le gouvernement n’aura « que peu de marge de manœuvre sur la question chypriote ». La Commission européenne, selon Birand, « a voulu protéger la Turquie, en donnant du temps à l’initiative finlandaise sur Chypre et pour l’examen de nouvelles propositions ».
« Mais si nous voulons que le processus se poursuive, nous devrons adopter une attitude différente, a souligné le chroniqueur. Comme par exemple s’abstenir de crier ou de proférer des menaces. Essayons d’apporter des retouches au plan finlandais sur Chypre ! Modifions d’une manière ou d’une autre l’article 301 du Code pénal ! Adoptons dès que possible le neuvième train de mesures d’harmonisation ! Bref, jouons le jeu dans les règles ! ».
Pour Milliyet, « l’UE étant consciente que le gouvernement de l’AKP sera incapable d’ouvrir les ports avant les élections, elle repoussera la solution du problème jusqu’à la tenue des élections générales de l’automne 2007 ». En attendant, le quotidien appelle Ankara et Bruxelles à éviter les initiatives qui pourraient apporter de l’eau au moulin des opposants à l’adhésion de la Turquie à l’UE.
Plus pessimiste, Bugün voit dans le rapport de la Commission européenne une liste d’échecs comptabilisés au passif de la Turquie, laquelle dispose d’un mois, jusqu’au Conseil européen de la mi-décembre, pour se préparer à son nouvel examen. Pour Bugün, tenter de relancer la proposition finlandaise sur Chypre pourrait créer « une grave crise » dans les relations euro-turques, et « à moins que Bruxelles sorte de son chapeau une formule géniale permettant de sauver la face, le déraillement semble inévitable ».
Hürriyet, pour sa part, considère que ce rapport ne contient rien de nouveau sur ce qu’Ankara doit faire pour se conformer aux normes européennes. Répondant aux critiques de la Commission européenne sur les progrès à accomplir en matière de relations entre les autorités civiles et militaires, le quotidien enjoint le gouvernement de « cesser de saper les fondements du régime laïc avant d’appliquer les standards européens ». « Malheureusement, souligne Hürriyet, il continue à le faire. Et pendant ce temps-là, le CHP, qui a la charge de défendre la laïcité, se contente de suivre gentiment les développements de la situation. C’est pourquoi les militaires ont besoin d’intervenir dans les affaires politiques en soulignant que la laïcité “n’est pas un problème politique mais une question vitale”. »
Yusuf Kanli, dans le Turkish Daily News, a réfléchi lui aussi sur les conséquences possibles du rapport sur l’évolution de la situation intérieure en Turquie. « Comme Ankara sera incapable – sauf succès miraculeux de l’initiative finlandaise sur Chypre – de satisfaire les exigences de l’UE, les centres de pouvoir qui ne sont pas liés à l’AKP en Turquie vont juger inévitable la montée des tensions entre l’AKP et l’UE. Une confrontation dont l’intensité va déterminer le cours des événements sur la scène intérieure. »
A l’approche des élections, l’éditorialiste conseille au Premier ministre de mettre de l’eau dans son vin. « Erdogan, au lieu de continuer à laisser croire que l’AKP peut tout faire en Turquie, doit tenter de se persuader de la nécessité de chercher un “candidat de compromis” à la présidence de la République. Or, fait observer Yusuf Kanli, avec la majorité écrasante dont dispose son parti à l’Assemblée, il sera extrêmement difficile de parvenir à un tel compromis. L’option la plus sage qui resterait alors à Erdogan pourrait être de convoquer des élections législatives anticipées en mars 2007 et de laisser le nouveau Parlement élire le président. Si son parti opère un retour en force, il pourra encore devenir président, laissant ses opposants à l’état de spectateurs impuissants. »
Parmi les sujets de controverse dans les relations euro-turques, la question du devenir de l’article 301 occupe évidemment une très large place. Après avoir reçu les ONG, le 5 novembre, pour entendre leur point de vue sur la manière dont l’article 301 pourrait être modifié, Recep Tayyip Erdogan attend, selon le Turkish Daily News, les propositions des ONG pour en discuter ensuite avec elles. Un processus qui devrait durer quelques semaines, mais qui permettrait néanmoins d’adopter les amendements avant le sommet européen des 15 et 16 décembre prochains.
Dans une interview au quotidien Radikal, Abdullah Gül a confirmé que la modification de l’article 301 pourrait intervenir avant cette échéance. Le ministre des Affaires étrangères a cependant tenu à préciser que c’est la pression de la société turque – et non celle de l’Union européenne – qui contribuait à précipiter les choses. « Pour dire la vérité, a-t-il déclaré, il serait plus facile de modifier l’article 301 sans la pression des Européens ».
Pour Zaman, l’AKP est bel et bien disposé à modifier cet article 301. Il s’agirait à la fois de clarifier le contenu de ses dispositions, pour éviter toute dérive dans l’interprétation, et d’étendre le champ de la liberté d’expression au sujet de l’Etat turc, des officiels et de l’identité turque.
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, estime pour sa part que le devenir de cet article 301 si controversé est « le problème-clé » aujourd’hui des relations entre Ankara et Bruxelles. « Une modification de l’article 301 donnerait du poids aux arguments de la Turquie, écrit-il. Sa position sur Chypre deviendrait tout à coup plus acceptable. Et à tout le moins, le nombre des pays qui ignoreraient Chypre augmenterait. Au lieu d’attendre des initiatives de l’UE les 15 et 16 décembre prochains, nous pouvons l’aider en modifiant l’article 301. »
Dans un autre papier, publié trois jours plus tard dans le même journal, Birand prédit que les ONG qui planchent sur les amendements à apporter à l’article 301 termineront probablement leur travail cette semaine. « Une fois leurs conclusions rendues, écrit-il, le gouvernement ajoutera ses propres idées à ces propositions. Les modifications à l’article 301 pourraient ne pas intervenir avant le sommet européen des 15 et 16 décembre. Mais nombreux sont ceux qui s’attendent à ce que les travaux préparatoires à ces modifications aient nettement progressé d’ici là. En somme, conclut Birand, même dans les périodes les plus délicates, le train européen reste sur les rails. C’est difficile, il progresse lentement, mais il continue son chemin. »
Sérénité de façade à Ankara, après la victoire des Démocrates au Congrès américain.
La Turquie s’interroge après le succès des Démocrates au Congrès, aux élections de mi-mandat. Elle craint que la large victoire de l’opposition au président Bush ne réactive le processus de reconnaissance du génocide arménien au Congrès. Une crainte d’autant plus fondée que la future présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, soutient activement le principe d’une législation en ce sens.
Du côté des autorités, on fait mine de jouer la sérénité. Namik Tan, le porte-parole des Affaires étrangères, a minimisé selon le Turkish Daily News l’éventuel impact négatif que pourrait avoir la victoire des Démocrates sur les relations entre Ankara et Washington. Il s’est borné à souligner que son pays se contentait de « respecter la volonté du peuple américain ». « Nous continuerons à améliorer nos relations bilatérales sur des bases constructives et amicales », a-t-il déclaré, évitant néanmoins tout commentaire sur la future nomination de Nancy Pelosi à la présidence du Congrès.
Cette sérénité affichée par Ankara n’est sans doute que de façade. En effet, selon Zaman, Matthew Bryza, le sous-secrétaire d’Etat aux Affaires européennes et eurasiennes, a confié lors de la réunion annuelle des associations turco-américaines que si l’administration Bush allait continuer de s’opposer avec la même vigueur à l’adoption d’une résolution sur la reconnaissance du génocide arménien par le Congrès, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, le jeu politique a changé. Cela signifie à ses yeux qu’il devient « difficile de prédire l’issue des événements ».
D’autant que dans la foulée de la victoire des Démocrates, comme le souligne le Turkish Daily News, le CDCA des Etats-Unis (l’ANCA) a jugé une nouvelle fois « absolument inacceptable » la nomination de Richard Hoagland, en lieu et place de John Evans, au poste d’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie. « Un négationniste du génocide arménien ne devrait jamais servir comme ambassadeur des Etats-Unis à Erévan », indique le communiqué de l’ANCA.
Le quotidien turc rappelle que Richard Hoagland « a dû affronter des réactions d’hostilité » des organisations arméniennes, parce qu’il n’avait pas qualifié les massacres des Arméniens de “génocide” lors de son audition, en juin dernier, devant la Commission des Relations internationales du Sénat. Le Turkish Daily News ajoute que malgré l’approbation par la Commission de la candidature de Richard Hoagland, le sénateur démocrate du New Jersey Robert Menendez a mis son veto, en septembre dernier, à la nomination du successeur désigné de John Evans. « Et en vertu de la législation américaine, précise le journal, tout sénateur peut bloquer indéfiniment les nominations. »
On le voit, les nuages semblent s’amonceler, aux Etats-Unis, pour les dirigeants turcs. Et il n’y aurait pas de quoi verser dans l’optimisme pour les mois à venir. Selon le Turkish Daily News, qui s’appuie sur des analyses d’experts, le dialogue que la partie turque compte engager avec les leaders démocrates au Congrès aurait assez peu de chances d’aboutir. Les Représentants pro-arméniens pourraient bien soumettre au Congrès et au Sénat deux nouvelles résolutions sur la reconnaissance du génocide juste après l’ouverture de la session parlementaire de janvier prochain. Objectif : faire voter au moins une résolution avant le 24 avril.
Crimes de l’époque coloniale : l’Algérie interpelle la France, et la Turquie s’engouffre dans la brèche.
Ça s’en va et ça revient : c’est le retour du spectre du “génocide algérien”. Après une petite éclipse consécutive au vote de l’Assemblée nationale française, ce “génocide algérien” revient sur le devant de la scène, à la faveur des déclarations du Premier ministre algérien Abdelaziz Belkhadem, qui a demandé à la France, juste avant la visite de Nicolas Sarkozy en Algérie, de reconnaître ses crimes commis durant l’époque coloniale.
Des déclarations du chef du gouvernement algérien rapportées par les journaux turcs, mais de façon quelque peu différente selon les sources. Pour Hürriyet, Abdelaziz Belkhadem a appelé la France à « reconnaître qu’elle a perpétré un génocide entre 1830 et 1962, lorsqu’elle occupait l’Algérie ». Toujours selon la même source, le Premier ministre algérien a insisté sur le fait qu’« en plus du massacre des populations, [la France] a également effacé la richesse culturelle d’un pays ».
Petit bémol, mais d’importance, dans Sabah, puisque selon ce quotidien turc, le Premier ministre algérien a déclaré en s’adressant à la France : « Vous devriez également regarder votre propre histoire en face. Vous devriez reconnaître vos crimes perpétrés entre 1830 et 1962. Un million et demi de gens ont péri. »
Idem pour le Turkish Daily News, qui ne fait pas mention du génocide dans les propos prêtés au chef du gouvernement algérien. L’Algérie est « prête » à coopérer avec la France, a dit M. Belkhadem, « pour qu’elle reconnaisse ses crimes perpétrés contre les Algériens ». Avant d’ajouter : « Les Algériens peuvent pardonner, mais ils n’oublieront jamais. »
Après les propos tenus samedi 11 novembre’ par le Premier ministre algérien, la réaction turque était inévitable. Trois jours plus tard, le président du Parlement Bülent Arinç a fait la leçon à la France, en l’appelant à ouvrir ses archives sur la question algérienne, comme l’a fait la Turquie pour répondre aux « allégations arméniennes de génocide ». « Ouvrez vos archives comme nous l’avons fait !, a-t-il dit. Montrez au monde entier ce que vous avez fait dans les pays que vous avez dominés autrefois ! Nous verrons alors si vous avez apporté la paix et le calme à tous les peuples de différentes religions et ethnies, ou si vous avez fait autre chose ! ».
Des propos tenus par Bülent Arinç lors de l’ouverture dans l’enceinte du Parlement turc d’une exposition sur les archives de l’Empire ottoman, à l’occasion du 160e anniversaire de l’enregistrement des archives ottomanes.
EN BREF…
Le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gül a déclaré mardi 14 novembre devant la Commission du Budget du Parlement turc que des avocats turcs et étrangers étudiaient actuellement la possibilité de lancer une nouvelle initiative sur la question des allégations arméniennes de génocide. Selon Zaman, Abdullah Gül a précisé en effet que la Turquie n’excluait pas de porter la question devant une juridiction internationale, ajoutant qu’Ankara avait invité non seulement les Arméniens, mais aussi les tiers à rejoindre la commission mixte d’historiens dont Recep Tayyip Erdogan a proposé la création au printemps 2005.
La troisième Chambre criminelle du Tribunal de Van a condamné vendredi 10 novembre Veysel Atesh, un ancien membre du PKK devenu informateur des forces de sécurité, à près de 40 ans de prison pour sa participation présumée à l’attentat perpétré le 9 novembre 2005 contre la librairie de Semdinli, qui avait fait un mort et six blessés. Le tribunal a donc renvoyé dos à dos l’informateur et les deux officiers de la Police paramilitaire convaincus d’avoir trempé dans cette opération anti-kurde, puisque les deux officiers en question avaient eux aussi été condamnés, en juin dernier, à près de 40 années d’emprisonnement. Un verdict pour lequel ils ont d’ailleurs fait appel.
Istanbul a été confirmée lundi 13 novembre par le Conseil européen comme capitale culturelle de l’Europe en 2010, au même titre que les villes allemande d’Essen et hongroise de Pecs. Selon les sources du Turkish Daily News, le jury a préféré Istanbul à Kiev, dans la bataille pour désigner une ville appartenant à un pays non-membre de l’Union européenne. La campagne qui avait été menée par Istanbul avait reçu le soutien outre des autorités municipales, du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, des leaders religieux d’Istanbul – dont le Patriarche grec orthodoxe Bartholomée Ier – et de nombreuses organisations non gouvernementales. Signalons qu’après Patras la grecque en cette année 2006, ce sont les villes de Luxembourg et Sibiu (Roumanie) qui ont été désignées pour 2007, Liverpool (Angleterre) et Stavanger (Norvège) pour 2008, et enfin Linz (Autriche) et Vilnius (Lituanie) pour 2009.
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