Turquie et Benoit XVI, 301 : le "Bâtard" de la Turquie, Appel d'Ankara au monde turcophone, génocide arménien

Publié le par Famagouste

La Turquie secouée par les déclarations du Pape sur l’islam.
Il viendra, et à la date prévue. Abdullah Gül et le Vatican l’ont dit le même jour : les propos du Pape sur l’islam ne remettront pas en cause sa visite en Turquie, prévue cet automne. Si Abdullah Gül a jugé « vraiment fâcheux » le discours du Pape en Allemagne, il lui a néanmoins demandé de ne pas annuler sa visite en Turquie, programmée du 28 au 30 novembre prochain.
Selon le quotidien Aksam, le chef de la diplomatie turque a écrit un courrier à Benoît XVI, pour lui dire que son voyage constitue une occasion importante d’encourager le dialogue entre les cultures. « La responsabilité des leaders spirituels et politiques est de souligner les ressemblances, et non les différences entre les religions », a écrit Abdullah Gül, selon Aksam. Une lettre dont Abdullah Gül a nié l’existence, au lendemain de sa déclaration sur le maintien de la visite du Pape, tout comme le Vatican, selon Yeni Safak.
Rappelons que lors d’une conférence donnée le 12 septembre en Allemagne, le Pape s’est notamment référé à un empereur byzantin du 14e siècle, pour qui le prophète Mahomet n’avait apporté « que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ».
Cette mise au point d’Abdullah Gül sur la visite de Benoît XVI en Turquie est intervenue au lendemain d’une déclaration du Premier ministre Erdogan, qui se demandait si la visite du Pape, dans ces conditions, devait être maintenue. Appelant Benoît XVI à faire des excuses au monde musulman pour les propos « laids et fâcheux » qu’il a tenus, Recep Tayyip Erdogan a estimé, selon le Turkish Daily News, que le Pape s’est exprimé « non pas comme un homme de religion, mais comme un banal politicien ».
On n’a pas été spécialement plus tendre du côté de l’AKP. Salih Kapusuz, le numéro deux du parti, a affirmé que les propos du Pape relevaient « au mieux d’une ignorance pitoyable, et au pire d’une distorsion délibérée de la réalité ». Soulignant que la démarche de Benoît XVI ressemble « à une tentative de ranimer l’esprit des Croisades », le vice-président de l’AKP a classé le Pape dans la catégorie des dirigeants comme Hitler et Mussolini.
Côté religieux, Ali Bardakoglu, le chef de la Direction des Affaires religieuses de Turquie, a estimé que les remarques du souverain pontife « reflètent la haine tapie dans son cœur ». « C’est une déclaration porteuse d’inimitié et de rancœur », a-t-il souligné au micro de la chaîne de télévision turque NTV. « Dans le temps, a-t-il ajouté, nous avons critiqué également le monde chrétien pour ses erreurs, mais nous n’avons jamais prononcé de propos diffamatoires vis-à-vis du Christ, de la Bible ou du caractère sacré du christianisme. »
Quant aux excuses adressées aux Musulmans par le Pape, qui a souligné que ses propos avaient été « mal interprétés », elles n’ont pas convaincu Ali Bardakoglu. « Il a fait des excuses indirectes, a-t-il estimé selon le Turkish Daily News. Il n’a pas présenté ses excuses parce que ses paroles étaient excessives, mais plutôt parce qu’elles avaient été mal interprétées. »
S’interrogeant sur l’opportunité de la visite du Pape en Turquie, Ali Bardakoglu a souligné que « rien de bon ne pourra sortir de la visite dans le monde musulman d’un homme qui a de telles idées sur le prophète de l’islam ».
Les membres de Diyanet-Sen, un syndicat d’imams dépendant justement de la Direction des Affaires religieuses de Turquie, sont allés bien plus loin, pour leur part : ils ont demandé en effet au ministère de la Justice le déclenchement de poursuites judiciaires à l’encontre du Pape, ainsi que son arrestation lors de sa prochaine visite en Turquie. Selon l’agence Anatolie, ils estiment que le Pape a enfreint les lois turques qui soutiennent la liberté d’expression et de pensée, en « insultant l’islam et le prophète Mahomet ».
Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir réclamé l’arrestation du souverain pontife : Fikret Karabekmez, le président de l’Association pour la Défense des Droits et de la Recherche juridique (HUKUK-DER), a demandé que Benoît XVI soit jugé, sur la base des lois turques punissant l’entrave à la liberté de croyance, encourageant la discrimination sur la base de la religion et incitant à la haine religieuse entre les peuples.
Du côté des chroniqueurs turcs, c’est un ressentiment assez fort qui domine. Pour Özlem Albayrak, de Yeni Safak, les réactions qu’a entraîné la « provocation » du Pape au sein du monde musulman (attaques contre des églises, rappel d’ambassadeurs en poste au Vatican, etc.) « se justifient comme des réflexes naturels ». Et de rappeler le traitement réservé aux Musulmans après les attentats du 11-septembre, les occupations de territoires au Moyen-Orient et la crise des caricatures au Danemark, qui avaient chacun « blessé » le monde musulman. « Contrairement à son prédécesseur Jean-Paul II, le Pape n’est pas un véritable partisan de la paix », a conclu le journaliste de Yeni Safak.
Ismet Berkan, dans Radikal, confie qu’il voyait en Benoît XVI un « intellectuel », jusqu’à ses dernières remarques « marquées du sceau de l’ignorance ». Le long discours du Pape, souligne-t-il, avait pour thème le rapport entre foi et raison, et Benoît XVI a critiqué la laïcité à l’européenne. Ismet Berkan a précisé que le Pape avait déjà fréquemment exprimé ce genre d’opinions lorsqu’il était cardinal. « Il n’y a rien de nouveau dans son discours, a-t-il estimé, hormis le passage sur les Musulmans, intégré à l’évidence pour choquer les fidèles musulmans. »
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, rappelle que la visite du Pape en Turquie a pour but « d’encourager le rapprochement entre les religions ». Mais les propos de Benoît XVI ont « remis en cause » ce voyage. « Si le Pr Ali Bardakoglu, connu pour son calme, a piqué une telle colère, imaginez-vous un instant ce que les fanatiques pensent à présent !, écrit Birand. Benoît XVI n’agit toujours pas en tant que Pape. Malheureusement, il continue à professer une idéologie. Sa pensée n’a pas progressé. C’est la raison pour laquelle, à ses yeux, c’est une énorme faute de faire de la Turquie musulmane un membre de l’Union européenne chrétienne. Il pense que les Musulmans ne comprennent que le langage de la force. Si Benoît XVI va se rendre en Turquie avec cet état d’esprit, il serait préférable pour lui qu’il ne vienne pas du tout. Une telle visite ferait plus de mal que de bien. »

301 : le “Bâtard” de la Turquie !
Le Parlement turc s’est réuni cette semaine en session extraordinaire, deux semaines plus tôt que prévu, pour débattre de la question des réformes exigées par l’Union européenne, avant la publication par Bruxelles du rapport controversé sur les progrès réalisés par la Turquie en vue de l’adhésion à l’Union. Un rapport qui sera publié comme l’a annoncé mardi 19 septembre la Commission européenne le 8 novembre prochain, au lieu du 24 octobre, officiellement en raison de problèmes techniques.
Mais ce report est sans doute également motivé par la volonté de donner davantage de temps à Ankara pour appliquer les réformes qui sont à l’ordre du jour. Parmi celles que Bruxelles espérait voir adoptées à la date du 1er octobre, figurent les mesures destinées à limiter les restrictions sur les droits de propriété des fondations religieuses non-musulmanes, le contrôle renforcé des dépenses militaires par le pouvoir civil, une plus grande transparence dans le financement des partis politiques et une intensification de la lutte contre la corruption.
Un vrai point noir continue d’obscurcir, néanmoins, les relations euro-turques : le maintien de l’article 301 du nouveau Code pénal sur le délit d’insulte à l’identité turque. Et les choses, visiblement, ne vont pas aller en s’arrangeant, puisque Cemil Çiçek, le ministre de la Justice et porte-parole du gouvernement, a annoncé clairement qu’il n’entrait pas dans les intentions du cabinet Erdogan de modifier ou de supprimer cet article si controversé.
L’écrivain Orhan Pamuk, le journaliste Hrant Dink et bien d’autres dans un passé récent, la romancière Elif Safak aujourd’hui, pour un ouvrage intitulé “Le Bâtard d’Istanbul” qui traite des relations arméno-turques, tous ont été ou sont sous le coup de poursuites judiciaires, sur la base de cet article 301, pour « insulte à l’identité turque ».
« 301 : le “Bâtard” de la Turquie ». C’est ainsi que Yusuf Kanli a titré son éditorial du Turkish Daily News. Par cette association pour le moins explicite, le journaliste exprime son désaccord avec Cemil Çiçek et les officiels de l’AKP, qui demandent un délai supplémentaire pour envisager, à la lumière de l’application de cet article 301, l’hypothèse de sa modification.
Pour Yusuf Kanli, cet article 301 est devenu le “bâtard de la Turquie”, car « ceux-là mêmes qui l’ont conçu et introduit dans la législation tentent aujourd’hui de l’ignorer ainsi que les problèmes qu’il crée pour la liberté de pensée dans ce pays ». Et d’ajouter que « non seulement les intellectuels mais aussi l’Association des Industriels et Hommes d’Affaires turcs (le TÜSIAD) ont appelé le gouvernement à prendre conscience qu’amender cet article est devenu vital pour le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ».
« Et nous voulons encore croire, ajoute-t-il sur un ton ironique, qu’à un moment ou à un autre des débats parlementaires, la majorité AKP se souviendra du “bâtard” qu’elle a enfanté et apportera une solution à ce problème, pour pouvoir dire que nous aurons montré à l’Europe les références démocratiques de ce pays ainsi que son engagement à défendre la liberté d’expression ! ».

L’appel d’Ankara à l’unité du monde turcophone.
Au moment même où se tenait à Erévan, du 18 au 20 septembre, la troisième Conférence Arménie-Diaspora, le monde turcophone se réunissait à Antalya, en Turquie, à l’occasion du 10e Congrès de l’Amitié et de la Coopération des Etats et Communautés turcophones. Selon le Turkish Daily News, ce congrès a réuni des représentants des anciennes Républiques soviétiques (Azerbaïdjan, Géorgie, Kazakhstan, Kirghizstan, Turkménistan et Tadjikistan), des pays de l’Europe orientale et des Balkans (Roumanie, Bulgarie, Macédoine, Bosnie et Albanie), des Etats du Golfe et de l’Asie centrale (Iran, Irak et Afghanistan), des pays occidentaux (Allemagne, France, Etats-Unis, Australie, Belgique et Suisse), mais aussi de Chypre-Nord occupée par la Turquie et enfin de différentes régions comme la Crimée, le Kosovo ou la Thrace occidentale.
Un Congrès qui a donné l’occasion à Recep Tayyip Erdogan d’établir une feuille de route pour les Etats turcophones. Sur le plan politique, il a appelé à l’établissement d’une Communauté des Etats turcophones. « Nous devrions renforcer notre solidarité sur la scène internationale, a souligné M. Erdogan. Nous devrions travailler en commun sur des questions telles que Chypre et le Karabagh. Nous devrions également consolider la coopération, dans le monde turcophone, entre les administrations locales et les organisations non gouvernementales. » Par ailleurs, le Premier ministre turc a souhaité « un accroissement des investissements mutuels ». « Nous devrions étendre les recherches dans le domaine culturel, réécrire notre histoire commune et l’enseigner dans les écoles. »
Le chef du gouvernement turc a rappelé que le monde turcophone « a dominé un énorme espace régional, avec ses ressources énergétiques, sa culture et sa population jeune ». Au moment où la recomposition du monde passe « par un processus qui pourrait s’avérer douloureux, avec de possibles dégâts, comme nous l’avons vu au Liban et en Palestine », il incombe à l’ensemble du monde turcophone de « transformer ces crises en fenêtres d’opportunités ».
C’est ainsi que la Turquie continue de soutenir les Républiques turcophones sur la scène internationale. « La levée du blocus injuste qui frappe la République Turque de Chypre du Nord est une cause nationale pour la Turquie », a déclaré M. Erdogan, qui a réitéré son soutien politique et économique à l’endroit des Turcs Meskhets, des Turcs de Crimée ou des Turcomans d’Irak.
Soulignant l’augmentation des échanges commerciaux entre la Turquie et les Républiques turcophones, M. Erdogan a rappelé l’ouverture de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, l’inauguration prochaine du gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzeroum et le lancement en 2007 du projet de ligne ferroviaire Kars-Akhalkalak-Tbilissi-Bakou.
Chez le ministre d’Etat Kürsad Tüzmen, l’enthousiasme exhale de forts relents panturquistes. « Avec les nouveaux partenariats entamés lors de ce Congrès, les frontières entre la mer Noire, la Caspienne et la Méditerranée vont disparaître, a-t-il dit selon Zaman. Nous allons transformer une région d’une superficie de 23 millions de km2en une zone de libre-échange. »
Moins euphorique, en revanche, est le ministre d’Etat turc Besir Alatay, qui espère que ce 10e Congrès, « très différent des précédents » par le nombre « beaucoup plus élevé » de ses participants, « favorisera l’établissement d’une coopération plus étroite » entre les composantes du monde turc. Car ces dernières, a-t-il concédé, n’ont pas réussi à développer une coopération satisfaisante depuis l’effondrement de l’ex-URSS.
Parmi les intervenants non-turcs à ce Congrès, on notera le discours du président azéri Ilham Aliev, qui a clamé que le monde turc ne peut être fort « qu’à la condition d’agir dans l’unité ». Vantant les vertus d’une coopération étroite entre la Turquie et les Républiques turcophones, il a notamment fait valoir que l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan prouvait à quel point les relations turco-azéries étaient importantes. Réaffirmant par ailleurs, à propos du conflit du Karabagh, que Bakou « ne permettra pas l’établissement d’un Etat arménien sur le territoire azerbaïdjanais », Ilham Aliev a indiqué que les Arméniens « réclament également des territoires à la Turquie ».
Cet appel d’Ankara à l’unité du monde turcophone n’est pas exempt d’arrière-pensées, pour certains journaux turcs. Cumhuriyet a estimé que la venue de M. Erdogan à Antalya et son discours sur l’impulsion à donner à la coopération au sein du monde turcophone visait à séduire les nationalistes, à un an des élections en Turquie. Le journal fait cependant remarquer, dans le même temps, que si la plupart des intervenants ont mentionné Atatürk pour ses remarques sur l’unité du monde turcophone, il n’en va de même de M. Erdogan, qui a passé sous silence, dans ses discours, le nom du Père fondateur de la République turque.

La question arménienne déplacée de la Première à la Deuxième Guerre mondiale dans les manuels scolaires turcs.
C’est le quotidien Vatan du lundi 18 septembre qui l’a révélé, en publiant les informations communiquées par le Professeur Irfan Erdogan, membre du Conseil de la Formation et de l’Education au ministère turc de l’Education nationale. « La question arménienne a été traitée jusqu’à présent, a-t-il indiqué, sous le chapitre consacré à la Première Guerre mondiale, en soulignant que 1915 – l’année de la déportation obligatoire des Arméniens – était le point de départ du problème. Mais ce n’est pas vrai. La question arménienne ne nous est apparue qu’après la Deuxième Guerre mondiale. Nous ne prétendons pas que la déportation obligatoire de 1915 n’a jamais eu lieu ; cependant, il a fallu attendre 50 ans pour que l’événement en lui-même devienne un problème pour la Turquie. Le récit doit refléter cette réalité. »
L’allusion au “trou” de 50 ans est claire : le professeur Irfan Erdogan souligne que la question arménienne est apparue comme telle, pour la Turquie, dès lors que l’Arménie soviétique, le 24 avril 1965, est descendue pour la rue pour commémorer les victimes du génocide arménien.
Suite à cette modification des programmes, indique le responsable du ministère de l’Education, la question arménienne sera désormais intégrée au chapitre des « menaces externes » contre la Turquie après la Deuxième Guerre mondiale.

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