Chypre :le Plan B de l'Europe, Abdullah Gül, Liban, Irak
Chypre : le “Plan B” de l’Europe.
Les mois passent, et la question chypriote fait toujours du surplace. On le sait, le blocage tourne autour de l’ouverture des ports et aéroports turcs aux Chypriotes grecs. Ankara, qui subit la pression de Bruxelles sur cette question, refuse de céder tant que les sanctions imposées aux Chypriotes Turcs ne seront pas allégées.
Pour éviter une crise latente, qui pourrait déboucher, tôt ou tard, sur un risque de suspension des négociations euro-turques, Bruxelles a lancé une initiative : selon le Turkish Daily News, qui s’appuie sur un article du Financial Times, un plan B, concocté par la présidence finlandaise de l’Union et la Commission européenne, serait actuellement à l’étude. Olli Rehn, le Commissaire européen à l’Elargissement, tenterait de persuader Ankara et Nicosie de porter cette question des ports et aéroports devant la Cour européenne de Justice. L’objectif, pour la Commission européenne, serait de geler cette question jusqu’au-delà des élections législatives prévues l’an prochain en Turquie, lorsque les deux parties auront « des possibilités de négociation plus étendues ».
Une option que n’a pas rejetée Ali Babacan, le chef-négociateur de la Turquie pour les pourparlers d’adhésion, lors de ses entretiens de la semaine dernière, à Bruxelles, avec Olli Rehn. « Nous nous refusons à dire non à toute solution alternative, a-t-il dit, mais il faut prendre le temps, bien entendu, d’en discuter les détails. » Une chose est sûre : la “ligne rouge” à ne pas franchir, pour Ankara, c’est l’ouverture unilatérale de ses ports et aéroports aux Chypriotes Grecs. Olli Rehn, pour sa part, a pressé la Turquie d’accélérer ses réformes politiques et d’ouvrir ses ports aux navires chypriotes grecs, avant la publication par Bruxelles, le 24 octobre prochain, de son rapport annuel sur les progrès d’Ankara en vue de l’adhésion à l’UE.
Ali Babacan a d’ailleurs indiqué qu’Olli Rehn se rendrait en Turquie début octobre, juste avant la publication de ce rapport, ajoutant qu’il irait lui-même de nouveau à Bruxelles d’ici à la fin de l’année. Enfin, toujours selon le chef-négociateur d’Ankara, Ali Babacan et Olli Rehn ont discuté également du Neuvième train de Mesures d’Harmonisation avec la législation européenne, qu’Ankara doit adopter incessamment, à la faveur d’une session extraordinaire du Parlement.
Un Olli Rehn qui tente donc d’établir une passerelle entre Ankara et Nicosie, autour de ce plan B sur Chypre. Dans cette perspective, toujours selon le Turkish Daily News, le Commissaire européen à l’Elargissement devait rencontrer en fin de semaine, à Bruxelles, le chef de la diplomatie chypriote George Lillikas.
Les « mesures de précaution » d’Abdullah Gül.
Venu prendre part à l’ouverture officielle de l’atelier culturel “Europe-Méditerranée-Golfe”, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, était à Paris cette semaine au moment où les autorités françaises et arméniennes présentaient “l’Année de l’Arménie”. Lors d’une conférence de presse qui a suivi sa rencontre avec son homologue français Philippe Douste-Blazy et la ministre déléguée aux Affaires européennes Catherine Colonna, Abdullah Gül a souligné selon le quotidien Zaman que la Turquie n’interviendrait pas dans les relations de la France avec des pays tiers. Il a ajouté que la question arménienne « ne porterait pas atteinte » aux relations franco-turques, qui ont connu « une amélioration significative dans la période récente ».
Le chef de la diplomatie turque, qui a affirmé que « plus de 400 000 Turcs » vivent sur le territoire français, a appelé Paris et Ankara à prendre « des mesures de précaution pour prévenir de possibles troubles entre les communautés arméniennes et turques du pays ». Soulignant que la candidature de la Turquie à l’adhésion à l’Union européenne était « utilisée comme instrument de propagande dans la politique intérieure française », Abdullah Gül a indiqué qu’il respectait néanmoins les démocraties pluralistes. « La démocratie a ses forces et ses faiblesses. Tout cela est naturel », a-t-il déclaré selon Zaman.
Pratiquement dans le même temps, lors de la conférence de presse de présentation de “l’Année de l’Arménie” en France, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, était interrogé par un journaliste, qui lui demandait s’il n’y avait pas contradiction pour Paris à organiser “l’Année de l’Arménie” en France, pendant qu’Ankara préparait de son côté “l’Année de la France” en Turquie. Selon Zaman, le chef de la diplomatie française a répondu « sèchement » à la question posée, en soulignant qu’il ne fallait pas « mélanger politique et culture ».
Liban : un choix aussi risqué que nécessaire.
Une équipe de reconnaissance dirigée par le général Tahir Bekiroglu est arrivée à Beyrouth cette semaine, pour évaluer la situation sur le terrain avant le déploiement des troupes turques intégrées à la force de paix des Nations unies. Accompagnée par un groupe de diplomates du ministère des Affaires étrangères, cette équipe, constituée d’environ 20 officiers des forces aériennes, terrestres et navales, devait se rendre, selon le Turkish Daily News, au quartier général de la FINUL, à Nakoura. L’unité de reconnaissance devait notamment procéder à des évaluations techniques dans les ports de Beyrouth, Sidon et Tyre, ainsi qu’au sud de la rivière Litani, où des forces terrestres seront probablement déployées, selon l’agence Doghan.
La motion adoptée par le Parlement turc sur l’envoi de troupes au Liban souligne les quatre volets de la mission qui attend les militaires turcs : 1. envoyer une force navale chargée de patrouiller en Méditerranée orientale ; 2. contribuer à la formation de l’armée libanaise ; 3. fournir une assistance humanitaire au pays ; 4. assurer un soutien logistique à d’autres nations engagées dans la force de paix, en leur ouvrant l’accès à deux ports et à deux aéroports turcs.
Le feu vert donné la semaine dernière par le Parlement d’Ankara à l’envoi de soldats turcs au Liban a suscité de nombreuses réactions, tant en Turquie qu’à l’étranger. Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, qui s’est rendu à Ankara dans le cadre d’une tournée dans les pays de la région, a soutenu la décision turque et réaffirmé que les soldats de la force internationale n’ont pas pour mission de désarmer le Hezbollah. « Je peux vous dire que les deux parties sont extrêmement satisfaites du déploiement de vos troupes », a déclaré Kofi Annan, avant d’ajouter que les soldats de la force de paix vont au Liban « pour travailler avec l’armée et le gouvernement libanais, en vue d’asseoir leur autorité sur l’ensemble du territoire ». Un secrétaire général de l’ONU qui a estimé à 1 000 environ le nombre de soldats turcs qui seront intégrés à la force de maintien de la paix.
A Washington, également, on se réjouit de la décision d’Ankara. Pour le Département d’Etat, elle reflète « l’engagement de la Turquie en faveur de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient ».
Quant à la France, elle salue le vote du Parlement d’Ankara par l’intermédiaire de son ambassadeur en Turquie Paul Poudade. « La Turquie a bien fait de se joindre à la Force Intérimaire des Nations unies au Liban », a-t-il déclaré selon le quotidien turc The New Anatolian du lundi 11 septembre.
Dans la presse turque, les réactions fusent de toutes parts, avec un net soutien, dans l’ensemble, à l’engagement d’Ankara. Parmi ceux qui accueillent favorablement la décision du Parlement, Ismaïl Küçükkaya, du quotidien Aksam, a estimé que celle-ci était « digne de l’histoire, de la grandeur et des responsabilités de la Turquie ». Comme nombre de ses confrères, il a critiqué la « faiblesse » des arguments de l’opposition ainsi que ses objections fondées sur « des faits erronés ». Pour le journaliste d’Aksam, la décision d’Ankara « va influer sur le cours des vingt prochaines années ».
Dans Milliyet, Taha Akyol salue également le vote du Parlement, en citant Murat Karayalçin, le leader du Parti Social-Démocrate (le SHP), qui a regretté que la contribution de la Turquie ne soit pas plus conséquente. Pour le chef du SHP, l’Europe, qui s’est contentée du rôle de spectateur en Bosnie et au Kosovo, agit cette fois-ci de façon beaucoup plus active. S’intégrer à la force de paix permettra à la Turquie de « prendre le dessus dans sa lutte contre le terrorisme ». Et pour le combattre efficacement, souligne Taha Akyol, la Turquie doit avoir « une position forte sur la scène internationale et améliorer ses relations avec la communauté internationale ».
D’autres chroniqueurs, toujours favorables, émettent néanmoins des réserves. Pour Cengiz Çandar, journaliste à Bugün, le débat sur l’envoi de troupes turques au Liban aura été « démagogique et éloigné des réalités ». Il aurait fallu, selon lui, se déterminer uniquement en fonction « d’objectifs stratégiques et de considérations liées à la sécurité nationale ». Partant du constat de Joschka Fischer, l’ancien chef de la diplomatie allemande, qui estime que le Moyen-Orient est la région « la plus importante du monde en termes de sécurité », Cengiz Çandar soutient l’envoi de troupes turques au Liban, pour que la Turquie « puisse jouer un rôle actif sur la scène politique internationale ».
Mehmet Ocaktan, dans le quotidien progouvernemental Yeni Safak, se plaint que l’importance stratégique de la Turquie dans la région ait été évacuée des discussions, qui ont tourné à un « show politique ». Il critique les mauvais arguments de l’opposition, qui savait que la Turquie « ne pouvait se permettre le luxe de dire “non” à une force de maintien de la paix construite sous l’égide des Nations unies ». Refuser l’envoi de troupes aurait été équivalent à dire « je ne me sens pas lié par les accords internationaux, je n’ai aucune considération pour le point de vue de l’ONU sur la scène internationale, comme le fait l’Iran ».
Enfin, certains journalistes se projettent déjà dans le futur. Mümtaz’er Türköne, dans Zaman, estime qu’en envoyant une majorité d’éléments des forces navales, la Turquie « contribuera à diminuer le risque d’affrontements avec le Hezbollah ». Pour le réduire davantage, dit-il, Ankara devrait s’engager résolument dans la reconstruction des infrastructures du Liban détruites par les attaques israéliennes. Par ailleurs, des initiatives visant à « élaborer des solutions diplomatiques pour le règlement de la question palestinienne et tenter d’alléger la pression exercée sur le Hamas » pourraient compenser la présence de troupes turques au Liban. Dernier élément à prendre en compte, selon le chroniqueur de Zaman : la Turquie ne doit pas oublier que derrière cette guerre entre Israël et le Hezbollah, il y a l’affrontement entre les Etats-Unis et l’Iran. Toute tension qui apparaît dans cette région du monde doit être appréhendée, du point de vue turc, « à l’aune du conflit entre Washington et Téhéran », selon le journaliste de Zaman.
Autre projection sur la période à venir : le papier de Mehmet Ali Birand dans le Turkish Daily News, qui évoque une « répétition générale » avant les élections de l’an prochain. « Chacun s’est déterminé en fonction de son ordre du jour », souligne Birand. Le débat sur l’envoi de troupes au Liban fut « un test sur la cohésion interne de l’AKP ». Résultat : le groupe AKP « a montré son unité », car le nombre de votants opposés au déploiement fut inférieur aux prévisions. Mais M. Erdogan a connu « moins de réussite » avec l’opinion publique, dont il n’est pas parvenu à obtenir le soutien. « Personne ne sait dans quelle mesure cela affectera le résultat des élections, souligne Birand, mais il est évident que l’opposition à l’AKP croît dans le pays. » Et du côté de l’opposition, c’est le même constat d’échec : incapable de fédérer la colère populaire, elle n’a fait « qu’embrouiller un peu plus les choses » dans l’esprit de l’opinion publique.
« Tout va dépendre à présent de ce qui va se passer au Liban, écrit Birand. Si ceux qui veulent créer des problèmes en Turquie lancent une attaque contre les troupes turques déployées au Liban et que des victimes commencent à revenir au pays, ce sera l’enfer. L’AKP sera touchée, avec les élections qui approchent. L’opposition éliminera l’AKP. Ma seule crainte est de voir ceux qui veulent créer des problèmes en Turquie comploter contre nos soldats au Liban. Je suis sûr que certains vont tenter de le faire. Il ne faudra pas tomber dans ce piège. »
Oui au Liban, non à l’Afghanistan.
Alors que l’OTAN est aux prises avec les Talibans, dans les affrontements les plus durs que l’Afghanistan ait eu à subir depuis la chute de l’ancien régime, la Turquie serait sollicitée, selon certaines sources diplomatiques, pour envoyer des troupes dans le sud du pays, où les combats font rage. L’Alliance atlantique a été surprise, aux dires mêmes de sa hiérarchie militaire, par l’intensité des attaques des Talibans, qui ont coûté la vie à un nombre assez élevé de soldats de la coalition.
Selon le Turkish Daily News, le général James L. Jones, haut responsable de l’OTAN, a bien demandé aux pays membres de l’Alliance atlantique de dépêcher des renforts dans la région sud ravagée par la guerre, mais sans nommer de pays en particulier. Quant au Colonel Brett Boudreau, porte-parole de l’OTAN, il a chiffré à 2 000 hommes le nombre de soldats supplémentaires dont l’Alliance atlantique a besoin pour combattre les Talibans.
Notons que la Turquie, à ce jour, étudie déjà la possibilité d’envoyer une équipe chargée de la reconstruction de la province de Vardak, située à 35 km de la capitale Kaboul. Une Turquie dont les soldats sont déjà engagés en Afghanistan, dans le cadre de l’ISAF, la force internationale sous commandement de l’OTAN.
Interrogé sur le fait de savoir si oui ou non la Turquie avait été sollicitée, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a souligné qu’« aucune requête » ne lui était parvenue en ce sens. Un démenti confirmé par Namik Tan, le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, qui a expliqué qu’il n’entrait pas dans les intentions d’Ankara de s’engager dans de nouvelles missions en d’autres points de l’Afghanistan.
Quant à l’armée, elle se situe sur la même longueur d’onde. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision NTV, le général Yashar Büyükanit, le tout nouveau chef d’état-major, a été très clair : « Pas un seul soldat des forces armées turques n’ira en Afghanistan pour lutter contre le terrorisme. »
Une requête de l’OTAN vivement critiquée par l’opposition turque, quand bien même le pouvoir y a opposé un refus catégorique. Deniz Baykal, le chef du CHP, qui était déjà hostile à l’envoi de troupes turques au Liban, a souligné que l’armée turque n’était pas « une force de réserve dans laquelle on puiserait à chaque fois que l’Occident serait en difficulté ».
Après la décision d’Ankara sur le Liban, les remarques du chef de l’opposition turque sur l’Afghanistan soulignent l’acuité du débat qui secoue la Turquie sur son engagement militaire dans les points chauds de la planète. Pour le quotidien turc Radikal, maintenant que les forces de l’OTAN ont subi de lourdes pertes dans les combats contre les Talibans, les hauts responsables de l’Alliance « commencent à faire pression sur la Turquie pour qu’elle envoie des troupes contre les Talibans ». Radikal cite un diplomate de haut rang, à Kaboul, qui aurait déclaré : « Nous avons besoin des Turcs pour pouvoir expliquer que la guerre en Afghanistan n’est pas une guerre menée par les infidèles contre l’Islam. »
Cumhuriyet, pour sa part, ironise sur la requête de l’OTAN, au moment où les affrontements avec le PKK, en Turquie, reprennent de plus belle. Déjà fermement opposé à l’envoi de troupes turques au Liban, le journal, sous la plume d’Ilhan Selçuk, a fait la suggestion suivante aux responsables de l’Alliance atlantique : « L’OTAN a demandé à la Turquie d’envoyer des troupes supplémentaires en Afghanistan pour combattre le terrorisme. Or, nous subissons chez nous le pire des terrorismes (comprenez le PKK). N’avons-nous pas besoin d’une force de paix des Nations unies ? L’OTAN devrait envoyer des troupes dans le Sud-Est de la Turquie. »
Irak : la patience d’Ankara s’épuise.
Pas question de céder sur le drapeau ! Tel est le message envoyé par Massoud Barzani, le leader kurde d’Irak du Nord, après la polémique qui a éclaté suite à sa décision du 1er septembre de remplacer le drapeau irakien par celui des Kurdes sur les bâtiments de tous les organismes gouvernementaux. Selon l’agence turque Doghan, dans une lettre adressée au président du Parlement irakien Mahmoud Meshadani, le leader kurde irakien invite les députés à discuter de la question du drapeau et à rechercher une solution sur la base de l’article 12 de la Constitution irakienne.
Celle-ci prévoit en effet l’adoption d’un nouveau drapeau et d’un nouvel hymne national, mais en attendant que le Parlement se penche sur la question, le Premier ministre Nuri al-Maliki a ordonné que tous les bâtiments gouvernementaux continuent d’arborer le drapeau en vigueur sous l’Ancien Régime.
La décision de Massoud Barzani – comme nous vous l’avions rapporté la semaine dernière – avait suscité une vive réaction à Ankara, où Abdullah Gül, dénonçant une « décision dangereuse », avait appelé les autorités irakiennes à engager une action contre les instructions de Massoud Barzani. La crainte d’assister en spectateurs impuissants à la sécession progressive de l’entité kurde d’Irak du Nord, qui pourrait faire tache d’huile en Turquie, pousse les dirigeants turcs à réclamer des mesures contre le PKK aux autorités de Bagdad et de Washington.
Pour Ankara, il est clair que l’Irak du Nord est devenu le sanctuaire du PKK. « La direction du PKK est basée en Irak du Nord », affirme Hayati Güven, le directeur général du département de la Sécurité au ministère turc des Affaires étrangères, selon le Turkish Daily News. « Le PKK recrute et endoctrine des terroristes là-bas, pour les envoyer ensuite en Turquie, ajoute M. Güven, soulignant qu’environ 2 000 militants du PKK seraient actuellement sur le territoire turc, et de 3 000 à 3 500 basés en Irak du Nord.
Appelant à la fermeture des camps du PKK et à l’arrestation puis l’extradition de ses leaders, le responsable turc déplore que le PKK « [jouisse] d’une totale liberté d’action et de circulation en Irak du Nord, faute d’avoir pris des mesures efficaces ». Ankara, qui reproche à l’Irak et aux Etats-Unis leur laxisme dans la lutte contre l’organisation séparatiste kurde, critique également les pays d’Europe occidentale pour les mêmes raisons. « Le PKK figure sur la liste des organisations terroristes établie par l’Union européenne, rappelle Hayati Güven, mais de nombreux pays en font une interprétation très restrictive, et d’autres n’honorent pas leur parole. Du coup, nous n’avons pas obtenu de résultats solides en Europe. » Le responsable turc appelle justement les pays européens à abandonner leur politique de « double standard » et à coopérer avec Ankara contre le PKK, qui menace « la stabilité de la Turquie, de la région et du monde ».
Ce n’est pas un hasard si ces appels du pied d’Ankara se font de plus en plus pressants. On assiste en effet, depuis quelques mois, à une recrudescence des affrontements en Turquie entre l’armée turque et le PKK. Aux dires mêmes de Hayati Güven, 91 membres des forces de sécurité turques ont été tués lors d’attaques menées par le PKK durant les sept premiers mois de l’année. Pour le seul mois de juillet, le bilan s’est élevé à 25 morts parmi les forces de sécurité.
C’est ce bilan inquiétant pour les autorités turques qui a incité ces dernières à menacer ouvertement de frapper le PKK jusqu’en Irak si Washington ne s’active pas davantage pour endiguer la menace terroriste. Réponse des Etats-Unis : le Département d’Etat a nommé en août dernier Joseph Ralston, un général à la retraite de l’US Air Force, au poste de coordinateur anti-PKK. « Nous pensons que la nomination d’une personnalité d’un si haut calibre aidera les Etats-Unis à mieux coordonner leur action », a déclaré Hayati Güven.
Des Etats-Unis qui s’opposent à toute intervention militaire turque en Irak du Nord, préférant opter pour une action conjointe contre le PKK, dans le cadre d’un mécanisme tripartite mis sur pied l’an dernier par les Etats-Unis, la Turquie et l’Irak. Joseph Ralston, le nouveau coordinateur anti-PKK nommé par Washington, s’est rendu cette semaine à Ankara, pour discuter avec les dirigeants turcs des mesures à prendre pour lutter contre l’organisation séparatiste kurde. Joseph Ralston y a rencontré notamment le général Edip Baser, cet ancien commandant en chef (jusqu’en 2002) des forces terrestres aujourd’hui à la retraite, qu’Ankara a décidé de nommer à un poste identique de coordinateur anti-PKK pour la Turquie.
Les autorités turques ont signifié au coordinateur américain qu’il était temps pour l’Irak de lutter concrètement contre le PKK, quelles que soient les difficultés qu’une telle action pourrait entraîner. « L’organisation terroriste a accès à des stocks d’armes qui devraient être sous le contrôle du gouvernement irakien », a souligné le ministre turc de l’Intérieur Abdülkadir Aksu.
De son côté, Joseph Ralston n’a pas évoqué de mesure spécifique contre le PKK, mais a précisé que les Etats-Unis cherchent à prendre « des mesures efficaces rapidement applicables ». Après des discussions avec le Premier ministre Erdogan, M. Ralston devait se rendre à Bagdad, où selon la chaîne de télévision NTV, Américains et Irakiens devaient discuter de la nomination d’un coordinateur anti-PKK pour l’Irak.
Une nomination qui pourrait être une nouvelle source de tension, si comme le craint Ankara, ce coordinateur anti-PKK pour l’Irak était désigné par le gouvernement autonome du Kurdistan irakien. Cela ne ferait que compliquer les choses pour Ankara, dont la patience visiblement s’épuise. La Turquie assiste sans pouvoir l’endiguer à la montée en puissance des Kurdes d’Irak du Nord, et elle ne peut rien non plus contre l’installation du PKK dans cette région. Elle est l’otage de la politique américaine, dont Joseph Ralston est l’incarnation, lorsqu’il affirme clairement au micro de NTV que Washington « n’a aucune intention de lancer une opération militaire contre le PKK [en Irak du Nord] ».