Ouverture officielle des négociations, Tensions entre le gouvernement et l'armée, le Président turc en Israël, Turquie et loi anti-négationniste en France, une chroniqueuse turque devant la justice, e
L’ouverture officielle des négociations d’adhésion entre l’Union européenne et la Turquie.
C’est fait : les négociations sont ouvertes, depuis lundi, entre Bruxelles et Ankara. Mais au forceps ! Après des débats très serrés sur Chypre, Nicosie a finalement levé ses objections à l’ouverture des pourparlers. Il a fallu pour cela réunir deux conditions :
1) que Bruxelles mentionne l’obligation pour Ankara d’ouvrir ses ports et aéroports aux Chypriotes Grecs ;
2) que Bruxelles fasse référence à une déclaration de septembre 2005, appelant la Turquie à reconnaître la République de Chypre et à normaliser ses relations avec elle.
George Iacovou, le chef de la diplomatie chypriote, qui a battu le fer pendant des heures avec la présidence autrichienne de l’Union, s’est dit satisfait d’avoir obtenu gain de cause. « La Turquie doit remplir chacune des conditions qui lui sont posées », a-t-il souligné, selon le Turkish Daily News. Rappelons que la Turquie doit en principe, d’ici à la fin 2006, appliquer le Protocole additionnel sur l’extension de l’Union douanière à Chypre, sur la base d’un rapport que la Commission européenne rendra public à l’automne.
Plus généralement, l’Union européenne n’a pas ménagé ses critiques à l’égard de la Turquie, qui se voit reprocher un ralentissement des réformes exigées dans le cadre de l’intégration européenne. Dans le document présenté à Luxembourg, lors de la réunion du Conseil d’Association Turquie-UE, Ankara a été épinglé notamment sur les sujets suivants :
- le rôle de l’armée, qui doit faire preuve de « davantage de transparence » dans la conduite de la politique de sécurité ;
- l’affaire de Semdinli, qui doit être jugée « conformément aux principes de l’Etat de droit et de l’indépendance du système judiciaire » ;
- les rapports persistants sur la torture et les mauvais traitements dans le pays ;
- la liberté d’expression, entravée par l’existence de l’article 301 du Code pénal ;
- la liberté religieuse, à propos de laquelle l’UE a pressé la Turquie de rouvrir le séminaire grec orthodoxe de Heybeliada et d’améliorer la situation de la communauté alévie ;
- les droits culturels, dont l’obligation de lever les obstacles à l’autorisation d’émissions radio-télévisées en d’autres langues que le turc ;
- les “crimes d’honneur”, qui continuent à être commis en dépit des sanctions sévères prévues par le nouveau Code pénal ;
- les tensions croissantes dans le Sud-Est, qui suscitent « la condamnation sans équivoque du PKK », mais aussi de « toutes les provocations », d’où qu’elles viennent.
Des critiques qui ne semblent pas ébranler outre-mesure les dirigeants turcs. Le chef de la diplomatie Abdullah Gül et le ministre d’Etat Ali Babacan, également chef-négociateur pour les pourparlers avec l’UE, se sont rendus à Luxembourg, lundi 12 juin, pour assister avec leurs homologues européens à la réunion consacrée aux pourparlers sur le chapitre “Science et Recherche”, le premier des 35 qui seront abordés durant la phase de négociations. Avant son départ pour Luxembourg, Abdullah Gül a souligné que ce processus avait « ses hauts et ses bas », mais que l’important était « de ne pas dévier de l’objectif final » (comprenez l’adhésion). A cet effet, il a réaffirmé la volonté du Parlement turc d’adopter avant l’interruption estivale le neuvième train de mesures d’harmonisation aux normes européennes.
Dans la presse turque, les éditorialistes tentent d’analyser cette nouvelle étape du dialogue euro-turc. Yusuf Kanli, dans l’éditorial du Turkish Daily News, n’est visiblement pas rassuré. Il pense que la route des négociations sera semée d’embûches, et prédit que dès l’automne, Bruxelles rappellera Ankara à ses obligations sur le Protocole additionnel et l’ouverture des ports et aéroports aux Chypriotes Grecs. Pour le journaliste turc, le compromis obtenu avec la délégation chypriote doit « servir d’avertissement à la Turquie », qui rencontrera « de sérieux problèmes » tant qu’elle ne se conformera pas à ses obligations sur Chypre.
Autre son de cloche, le même jour, dans le même journal, avec Mehmet Ali Birand, qui semble gagné par un certain optimisme, contrairement à son confrère. Pour lui, la question de Chypre est instrumentalisée par les Européens, qui l’utiliseront contre la Turquie uniquement quand bon leur semblera. Il appelle les Turcs à ne pas faire preuve d’impatience, à ne pas se décourager, « à chaque fois qu’un petit problème surviendra », car la route sera « très longue ». D’autant que la Turquie « progresse » sur la voie de l’intégration, « en dépit de tous les obstacles qu’elle rencontre ».
Mehmet Ali Birand demande aux Turcs de modifier leur manière d’accueillir les critiques des Européens. « Ces critiques ne s’arrêteront jamais, dit-il. Même lorsque nous serons devenus membres, nous continuerons à les entendre. C’est comme cela que l’on fonctionne au sein de l’UE. On s’autocritique et on critique les candidats. Ne nous énervons pas ! Ce qui est important, c’est le volume et la profondeur des critiques. » Et il conclut par cette exhortation : « Habituons-nous au mode de vie européen ! ».
Tensions entre le gouvernement et l’armée : on joue la carte de l’apaisement.
Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et le chef d’état-major des forces armées turques, le général Hilmi Özkök, se sont rencontrés la semaine dernière pour évoquer l’enquête sur le gang Atabey, dont le projet d’attentat contre le Premier ministre a été déjoué par la police. Quatre membres au moins du gang étant ou ayant été membres de l’armée, certains médias s’étaient alors emparés de l’affaire pour présenter le raid policier comme une sorte d’opération contre l’armée, suspectée de jouer un rôle trouble dans cette affaire, comme dans la tuerie du Conseil d’Etat.
Hürriyet note que durant cette entrevue d’une heure et demie, le Premier ministre a exprimé son « malaise » devant le traitement de certains médias, qui ont choisi de prendre l’armée pour cible. Selon le quotidien turc, M. Erdogan a assuré le général Özkök que l’administration dominée par l’AKP n’avait « rien à voir avec l’enquête ».
Une rencontre Erdogan-Özkök qui visait sans doute aussi à apaiser plus généralement le climat plutôt tendu de ces dernières semaines entre le gouvernement et l’armée. Rappelons tout d’abord qu’après l’attaque contre le Conseil d’Etat, le général Özkök avait encouragé la population à continuer de manifester son émotion ; une exhortation très peu appréciée par M. Erdogan, dont les ministres avaient été violemment pris à partie durant les obsèques du juge tué par le jeune avocat islamiste.
Rappelons également qu’une polémique avait surgi au début de l’enquête sur le gang Atabey, lorsque l’armée avait reproché à la police de ne pas l’avoir informée avant les médias de l’arrestation des officiers militaires. Le porte-parole de la police, qui avait démenti toute tension entre la police et l’armée, avait souligné que ces deux dernières menaient l’enquête de façon coordonnée.
C’est d’ailleurs ce qu’il a répété le week-end dernier, lors du briefing hebdomadaire de la police. Ismaïl Çaliskan s’est dit également troublé par les fuites volontairement divulguées à la presse, dès le déclenchement de l’opération contre le gang Atabey. Il a précisé qu’une enquête avait été ouverte pour tenter de déterminer l’origine de ces fuites.
Du côté du gouvernement et de la police, on joue donc visiblement la carte de l’apaisement. Mais les questions restées en suspens demeurent comme une épine plantée dans le pied des leaders de l’administration Erdogan. L’une d’entre elles symbolise parfaitement l’ensemble de ces interrogations : pourquoi le capitaine Murat Eren, le militaire le plus en vue appréhendé dans le cadre de l’enquête, a-t-il dit aux procureurs militaires que le gang Atabey envisageait bien de plastiquer les magasins possédés par Cüneyt Zapsu, le conseiller politique de M. Erdogan, avant d’affirmer qu’il n’en a jamais eu l’intention devant les procureurs civils ?
Si l’on n’en sait guère plus, à ce stade de l’enquête, une chose semble sûre, néanmoins : ces intrigues, provocations et suspicions en tout genre ont bien du mal à cacher le bras de fer à peine déguisé qui oppose le gouvernement islamiste et l’Etat profond, particulièrement soucieux d’empêcher la possible victoire d’un Recep Tayyip Erdogan à l’élection présidentielle de l’an prochain.
Le président turc en Israël : la visite du Hamas en Turquie, c’est un coup de l’AKP, pas de l’Etat !
Le président turc Ahmet Necdet Sezer s’est rendu la semaine dernière en visite officielle en Israël, une semaine après la venue en Turquie de Tzipi Livni, la ministre israélienne des Affaires étrangères. Des allées et venues qui traduisent assurément une volonté commune de recadrer des relations bilatérales quelque peu altérées par la visite surprise à Ankara, en février dernier, du dirigeant du Hamas Khaled Mashaal.
Parmi les temps forts de la visite du président turc en Israël, on notera outre le dépôt d’une gerbe à Yad Vashem, le mémorial du génocide juif à Jérusalem, son intervention au Parlement israélien, la Knesset, durant laquelle il a appelé Israéliens et Palestiniens à œuvrer en faveur d’un règlement négocié « sur la base de la feuille de route, avec pour objectif la coexistence pacifique de deux Etats ». Dans cet ordre d’idées, Ahmet Necdet Sezer a appelé le Premier ministre israélien Ehud Olmert à engager des discussions « le plus rapidement possible » avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas.
La Turquie se considérant comme « amie des deux parties », elle assume la « responsabilité » de les aider à progresser sur la voie de la paix, a souligné le président turc, selon le Turkish Daily News. « La Turquie veut faire tout son possible, a-t-il ajouté, pour aider son amie Israël à construire une paix durable avec ses voisins. »
Un discours du président turc à la Knesset, qui marque sans doute une étape importante dans l’évolution des relations israélo-turques. Des officiels israéliens ont fait valoir, selon le Turkish Daily News, que s’adresser à la Knesset était « un honneur réservé aux présidents importants ». L’ancien président américain Bill Clinton et l’ancien président turc Süleyman Demirel sont parmi les chefs d’Etat à s’être exprimés à la tribune du Parlement israélien, note le quotidien turc.
L’intervention du président turc Sezer a été vivement applaudie par les députés israéliens. Ces derniers ont d’ailleurs enfreint par la même occasion les règles du protocole, qui présuppose en principe un devoir de réserve devant les orateurs se succédant à la tribune, comme l’a souligné Pinhas Avivi, l’ambassadeur d’Israël en Turquie.
En toile de fond, il y a le refus du président turc de rencontrer des membres du gouvernement du Hamas durant sa visite officielle en Israël, quatre mois après la venue à Ankara de la délégation de l’organisation palestinienne. A l’époque, Khaled Mashaal, qui était à la tête de la délégation, avait été reçu par le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, en dépit des appels lancés par Israël à boycotter le Hamas.
Un refus bien accueilli par la partie israélienne : interrogé par la chaîne de télévision turque NTV, un officiel israélien a estimé sous couvert d’anonymat que cette décision servirait les intérêts à long terme du peuple palestinien.
Mais surtout, ce refus a été l’occasion pour le président turc de se démarquer de la politique de l’AKP. Selon le quotidien turc Sabah, le président turc a clairement indiqué à son homologue israélien Moshe Katsav que « le Hamas n’a pas été invité par l’Etat mais par l’AKP. En dépit du fait qu’ils sont au pouvoir (comprenez l’AKP), l’invitation ne reflète pas la politique de l’Etat sur cette question ».
On le voit, toutes les occasions sont bonnes pour marquer une différence. Sur les problèmes intérieurs, comme les affaires du Conseil d’Etat et du gang Atabey, ou sur les dossiers de politique étrangère, comme la question du Hamas, les gardiens du temple atatürkien laïc font de plus en plus entendre leurs voix. Tout devient sujet à discorde, entre des islamistes de plus en plus dans le collimateur de l’Etat profond, et ce dernier, qui n’est pas décidé à voir ses prérogatives rognées à un an d’échéances électorales décisives.
Certes le président turc a refusé de rencontrer des membres du gouvernement du Hamas, mais il a eu un entretien dans les territoires palestiniens avec Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne. Durant sa conversation avec le numéro un palestinien, qui a marqué la dernière étape de sa visite officielle, M. Sezer a appelé tous les groupes palestiniens à agir « dans l’unité et de façon réaliste ». « Nous croyons qu’une position réaliste basée sur le dialogue contribuerait à trouver une issue à la situation actuelle », a souligné M. Sezer selon le Turkish Daily News, dans une allusion aux fortes tensions inter-palestiniennes et à la détérioration du niveau de vie des Palestiniens.
Mahmoud Abbas, pour sa part, a souligné que M. Sezer et lui-même étaient parvenus à un consensus sur la nécessité de résoudre le conflit israélo-palestinien par la voie des négociations, en retournant dans un premier temps à la table des pourparlers. Mahmoud Abbas a ajouté enfin que le président turc s’est engagé à continuer d’œuvrer pour alléger les difficultés économiques des Palestiniens.
Rappelons à cet effet qu’en janvier dernier, les ministres turc et israélien des Affaires étrangères avaient signé un mémorandum sur la relance de l’activité économique de la zone industrielle d’Erez, dans la bande de Gaza – un processus qui sera mené sous le contrôle de l’Union des Chambres turques d’Import-Export.
Après les visites rapprochées de la chef de la diplomatie israélienne en Turquie et du président turc en Israël, les relations bilatérales semblent à la relance. Et notamment dans le domaine de la défense. Selon Milliyet, le général Yashar Büyükanit, chef d’état-major des forces armées terrestres, va se rendre en Israël le mois prochain, pour discuter des développements de la situation régionale ainsi que des relations militaires turco-israéliennes.
Israël et la Turquie, rappelons-le, ont signé un accord de coopération militaire en 1996. Depuis cette date, Israël a modernisé pour Ankara pratiquement 200 tanks M-60 et des dizaines d’avions de combat, et les deux pays ont fabriqué en outre des missiles air-sol. Au total, depuis la signature de cet accord, les ventes d’armes israéliennes à la Turquie se sont élevées à environ deux milliards et demi d’euros.
Que doit faire la Turquie contre la proposition de loi anti-négationniste en France ? Trois semaines après la journée du 18 mai, le journaliste Mehmet Ali Birand tente d’esquisser la stratégie à adopter pour la Turquie, dans les mois à venir, afin d’éviter l’adoption de la proposition de loi française pénalisant les négationnistes du génocide arménien.
Dans un papier intitulé « Qu’est-il arrivé à la proposition de loi arménienne ? », paru le 9 juin dans la rubrique “Opinions” du Turkish Daily News, le chroniqueur turc tente d’abord d’expliquer pourquoi et comment la Turquie a réussi à renverser une situation plutôt compromise. Il y voit cinq raisons essentielles :
1. L’Elysée et le gouvernement étaient « ouvertement contre la proposition de loi », tant pour laisser l’histoire aux historiens que pour ne pas risquer une détérioration des relations entre Paris et Ankara, liés par un volume des échanges commerciaux de 10 milliards d’euros ;
2. Autre facteur décisif : la mobilisation des milieux d’affaires français, qui ont « persuadé les parlementaires qu’ils s’engageaient sur la mauvaise voie » ;
3. Les publicités placées dans les journaux français par les organisations économiques turques et les ONG turques en général, qui ont envoyé des délégations à Paris pour expliquer la position de la Turquie, ont également joué un rôle important ;
4. Le gouvernement turc, « à la différence de ce qui avait été fait jusqu’à présent, a tenté d’influer en coulisses sur le cours des choses ». Ankara et l’ambassade de Turquie à Paris, note Birand, ont joué « très finement », sans jamais dire : “ Si vous faites ceci, nous répondrons comme cela ” ;
5. Les intellectuels français « ne sont pas restés silencieux ». Du coup, les médias français « ont pris leurs distances avec la proposition de loi ».
Après avoir souligné que celle-ci a été « laissée en suspens », Mehmet Ali Birand se hasarde à un pronostic : « Elle pourrait revenir en novembre, mais cela semble improbable. » Le journaliste turc se garde néanmoins de tout triomphalisme. « Nous commettrions une lourde erreur si nous disions que notre boulot est terminé, car nous serions alors de nouveau confrontés à l’avenir à un scénario similaire. »
Mehmet Ali Birand admet que la proposition de loi française est « très importante » ; car « si elle avait été adoptée, d’autres auraient suivi », dit-il. Pour preuve le fait qu’après son examen par les députés français, « des initiatives semblables ont vu le jour en Belgique et aux Pays-Bas ».
« Pour régler ce problème, ou au moins alléger la pression exercée sur la Turquie, il y a des choses que nous devons faire », prévient Ali Birand. Des actions qui doivent aller dans trois directions, selon lui :
« 1. La Turquie doit continuer de soutenir sa proposition de création d’une commission d’historiens. Elle doit frapper aux portes et épuiser toutes les possibilités pour y parvenir. Elle a besoin de partisans. La proposition a déjà suscité un certain intérêt. Il faudrait empêcher les Arméniens d’esquiver la question de cette commission. N’oubliez pas le fait que la Diaspora arménienne sait que les découvertes de cette commission porteront atteinte à ses efforts ; c’est pourquoi elle fait tout ce qu’elle peut pour ignorer cette proposition.
2. Des mesures en vue de stimuler les relations avec l’Arménie doivent être envisagées. Une nouvelle position doit être prise à l’égard de ce pays. Agir comme si rien ne s’était passé, comme nous le faisons actuellement, ne sera pas du tout profitable à la Turquie.
3. Il faut promouvoir le développement des relations franco-turques dans le monde des affaires. Les politiques et les médias n’ont pas vu l’importance de telles relations. N’oublions pas le fait que la France est le pays-clé. Gagner le soutien de la France nous permettra de toucher le reste de l’Europe. »
« Peut-on poursuivre en justice les personnages d’un roman ? ».
Elif Safak, chroniqueuse dans plusieurs journaux turcs et écrivain, est traduite en justice sur la base de l’article 301, pour insulte à l’identité turque. Objet du délit : son roman “Baba ve Pic” (Père et Bâtard), qui relate l’histoire des liens entre deux familles – l’une turque et l’autre arménienne – sur une période de 90 ans.
Elif Safak, dont le procès s’est ouvert il y a une semaine, est attaquée par l’avocat ultranationaliste Kemal Kerinçsiz, à l’origine de tous les procès anti-arméniens récents en Turquie (Orhan Pamuk, Hrant Dink, conférence arménienne d’Istanbul). Nazlan Ertan, du journal The New Anatolian, cite les phrases sorties de la bouche des personnages sur lesquelles s’appuie Kemal Kerinçsiz pour attaquer Elif Safak en justice : « Je suis le petit-fils d’une famille dont les enfants ont été massacrés par les bouchers turcs », mais aussi : « J’ai été élevé dans l’obligation de renier mes racines et de dire que le génocide n’a pas eu lieu ».
Invitée à s’expliquer devant ses juges, Elif Safak a estimé qu’extraire certaines phrases d’un roman pour attaquer son auteur en justice n’est ni un procédé légal ni une bonne manière de représenter avec précision l’histoire décrite dans le roman. « Si un personnage dans un livre décrit un meurtre ou en commet un, cela signifie-t-il que l’auteur l’approuve ? », s’est interrogée l’écrivain.
D’où cette question surréaliste, posée de façon pour le moins ironique par Nazlan Ertan, du New Anatolian : « Peut-on poursuivre en justice les personnages d’un roman ? ».
Une question que Yusuf Kanli reprend à son compte, dans son éditorial du Turkish Daily News du lundi 12 juin, en posant d’emblée, tout aussi ironiquement : « Prochainement, notre grand pays pourrait entrer dans le Guinness des Records, comme le tout premier pays à avoir fait une découverte judiciaire – en l’occurrence la poursuite et la condamnation de personnages d’un roman. »
Dans ce contexte, le délit d’insulte à l’identité turque est « un non-sens total ». « Je ne peux condamner l’avocat Kerinçsiz et les individus porteurs de cette mentalité, qui représentent une minorité négligeable dans le pays, dit Yusuf Kanli. Le problème est d’avoir un système judiciaire donnant la possibilité à ces gens-là de nuire à ceux qui produisent des œuvres intellectuelles, ou qui tentent d’étendre la liberté d’expression et toutes les libertés qui constituent la colonne vertébrale de toute société démocratique. »
Et l’éditorialiste d’ironiser cette fois sur le gouvernement de l’AKP, le ministère de la Justice et le système judiciaire turc qui jouent « une partie de ping-pong » autour des procès intentés sur la base de l’article 301. « Jusqu’à présent, souligne Yusuf Kanli, ils se sont débrouillés pour à la fois maintenir les prévenus en liberté et conserver ces articles dans le Code pénal. » L’éditorialiste attend toujours du gouvernement « qu’il respecte ses engagements pris devant la nation », et conclut par une question : « Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül n’ont-ils pas promis que si l’application des articles dont nous nous plaignons s’avérait problématique pour les libertés individuelles, ils les modifieraient ? ».
EN BREF…
Murat Belge, chroniqueur au quotidien Radikal, a été blanchi la semaine dernière de l’accusation d’insulte au système judiciaire turc, deux mois après l’abandon des charges qui pesaient sur les trois journalistes de Radikal Ismet Berkan, Haluk Sahin et Erol Katircioglu, ainsi que sur le journaliste de Milliyet Hassan Cemal. La justice turque reprochait à Murat Belge, comme à ses collègues, d’avoir critiqué par voie de presse la décision suspendant dans un premier temps, le 22 septembre 2005, l’organisation de la conférence arménienne d’Istanbul, qui allait finalement avoir lieu, deux jours plus tard, à l’Université privée de Bilgi. Murat Belge, pour ses deux articles incriminés, risquait jusqu’à dix ans de prison. Le Turkish Daily News fait observer que le jugement disculpant Murat Belge intervient après les sévères critiques émises à la fois par l’Union européenne et le gouvernement turc, lequel avait « soutenu l’événement (sous-entendu la conférence arménienne) pour montrer sa tolérance à l’égard des points de vue dissidents ».