L'UE évite - momentanément - une crise avec Ankara

Publié le par Famagouste

LUXEMBOURG (Reuters) - L'Union européenne a évité de justesse un psychodrame immédiat avec la Turquie, mais le reste de l'année 2006 risque malgré tout d'être riche en tensions, voire en crises graves, entre Bruxelles et Ankara.
Les ministres des Affaires étrangères des Vingt-Cinq sont parvenus à désamorcer à la dernière minute une mine chypriote qui aurait pu anticiper la "collision ferroviaire" prévue pour l'automne par le commissaire à l'Elargissement, Olli Rehn.
Chypre refusait de clôturer en l'état le premier des 35 chapitres des négociations d'adhésion entamées avec Ankara le 2 octobre dernier, qui concerne la science et la recherche.
Le contenu de ce chapitre ne posait aucun problème, puisque la Turquie se contente d'accepter la législation communautaire: il a d'ailleurs été ouvert et clôturé le même jour.
Mais les Chypriotes exigeaient d'y inclure une référence à l'obligation pour la Turquie de normaliser ses relations avec Nicosie, un véritable chiffon rouge pour Ankara.
La Turquie, qui occupe depuis 1974 la partie nord de Chypre, ne reconnaît pas le gouvernement de Nicosie et estime que la normalisation est liée à l'approbation d'un plan de réunification de l'Onu rejeté par les Chypriotes grecs en 2004.
Cette normalisation passe notamment par la mise en oeuvre du "protocole d'Ankara" qui l'oblige à ouvrir ses ports et aéroports aux bateaux et aux avions venant de Chypre, ce que la Turquie refuse pour l'instant tant que les produits chypriotes turcs ne peuvent transiter par la république de Chypre.
PAS DE PROGRÈS
"Depuis un an, la Turquie n'a pris aucune mesure pour mettre en oeuvre le protocole d'Ankara", a souligné le ministre chypriote des Affaires étrangères, George Iacovou.
Les 24 partenaires de Chypre, tout en soutenant sa demande sur le fond, ont estimé que le chapitre sur la science et l'éducation n'était pas le bon cadre pour cette référence, même si les critiques pleuvent sur les performances de la Turquie en matière de droits de l'homme et des minorités.
"C'est le seul chapitre sur lequel les négociations ont avancé avec la Turquie depuis octobre", a expliqué le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy.
A l'arrivée, une solution de compromis a été trouvée.
Nicosie n'a pas vraiment obtenu satisfaction, ce qui a permis d'éviter le pire: le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gul, s'est envolé pour le Luxembourg afin d'y participer au Conseil d'association UE-Turquie.
Mais le texte du chapitre sur la science et la recherche insiste sur le fait qu'un manquement de la Turquie à ses obligations "affectera les progrès généraux dans les négociations" et que la clôture sur la science et la recherche n'est que provisoire, en attendant un accord global.
L'Union européenne avertit donc la Turquie qu'elle pourrait freiner, voire suspendre les négociations d'adhésion en 2006 au cas où des progrès ne seraient pas réalisés par Ankara.
Ce genre d'épisode risque de donc de se répéter d'autant plus que des chapitres plus difficiles doivent être ouverts.
"On n'a encore rien vu", souligne un proche de Rehn. "Ce n'est que le début d'une année 2006 très, très agitée."
Douste-Blazy, a confirmé ce jugement devant la presse.
"C'est un très long chemin, très difficile, semé d'embûches", a-t-il déclaré après la réunion.
TENSIONS A VENIR
Un échec aurait provoqué une crise entre l'UE et la Turquie, mais Ankara a accepté de clôturer le chapitre dans ces conditions, puisque son ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gul, a accepté de venir à Luxembourg.
"Il n'y a pas d'obligation supplémentaire pour la Turquie", a déclaré l'ambassadeur turc auprès de l'UE, Volkan Bozkir.
La France, qui a retardé fin avril l'ouverture des négociations sur l'éducation et la culture en voulant y évoquer le respect des droits des minorités et des droits de l'homme avant de se rallier à un compromis, n'a pas suivi Chypre.
Pourtant, nombre de diplomates européens notent que Nicosie n'avait pas "complètement tort" de trouver incohérent que l'on clôture un chapitre de la négociation alors que la Turquie fait par ailleurs l'objet de vives critiques.
Jacques Toubon, un député européen de la majorité au pouvoir en France, a d'ailleurs regretté dans un communiqué que les Vingt-Cinq se laissent "imposer les conditions fixées par la Turquie en négligeant les intérêts mêmes de l'Europe".
"Cette décision va justifier encore davantage la défiance qu'une grande partie des citoyens de nos Etats membres éprouve à l'égard des dirigeants européens", a-t-il ajouté.
Mais l'UE a estimé qu'il ne fallait pas offrir un prétexte à Ankara: la clôture du chapitre des négociations sur la science et la recherche place clairement la balle dans le camp turc.
"Nous pensons que nous devrions donner un signal d'encouragement aujourd'hui et espérer que la Turquie aura ratifié le protocole (d'Ankara) avant la fin de l'année", sans quoi les vraies négociations ne pourront commencer, a expliqué le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Bernard Bot.
Les mois à venir seront d'autant plus tendus que plusieurs pays, dont la France, veulent reprendre le contrôle de l'élargissement après le rejet de la constitution européenne attribué en partie à la perspective d'adhésion de la Turquie.

par Yves Clarisse

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Publié dans Dans la presse

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