Attentat suite, proposition de loi anti-négationniste, ambassadeur amricain en Arménie, en bref
Tuerie du Conseil d’Etat : les Arméniens de Turquie en ligne de mire. L’onde de choc se prolonge en Turquie, où l’attaque contre le Conseil d’Etat a créé – comme nous vous le rapportions la semaine dernière – un véritable séisme politique.
Inévitablement, cette tuerie a relancé le débat sur laïcité et islamisme. Pour Ertughrul Özkök, dans Hürriyet, M. Erdogan est arrivé « à la croisée des chemins » (…) : « sans faire la paix avec ceux qui en Turquie sont préoccupés par la laïcité et leur mode de vie, il ne pourra poursuivre sa route. Ces gens-là ne représentent peut-être pas toute la Turquie, mais ils en constituent une partie », écrit Özkök.
Hassan Celal Güzel, dans Radikal, revient sur cette idéologie hybride combinant nationalisme et islamisme, qu’incarnerait l’auteur de l’attentat, Alparslan Arslan. Il rappelle que le président turc, Ahmet Necdet Sezer et le chef de l’opposition, Deniz Baykal, ont qualifié cet attentat d’attaque contre la République turque et son principe de laïcité.
Le chroniqueur de Radikal a noté que de nombreux journaux, responsables politiques et autres analystes ont essayé de dépeindre un « portrait stéréotypé » de l’assassin. « Par exemple, souligne-t-il, un journal a écrit qu’il était un fervent pratiquant qui priait tous les jours et dont la sœur porte le voile islamique. Le nouveau type de synthèse idéologique entre le nationalisme turc et l’islamisme a été utilisé pour la première fois en 1978, pour distinguer les éléments réactionnaires strictement fondamentalistes de ceux qui sont inspirés à la fois par l’islam et le nationalisme turc. »
A Ankara, il est évident que la vie politique va être durablement marquée par cet attentat et ses conséquences. Avant son départ pour l’Allemagne, le Premier ministre Erdogan a déclaré que la tuerie du Conseil d’Etat n’était rien moins qu’un complot fomenté par un groupe cherchant à créer le chaos et l’instabilité. Il a accusé le chef de l’opposition, Deniz Baykal, d’avoir trempé dans ce complot ; ce à quoi le leader du CHP a répondu en qualifiant de « non-sens » l’accusation du Premier ministre.
Quelques jours plus tard, dans le prolongement de sa réaction initiale, M. Baykal a estimé que le régime laïc était en danger. Le chef de l’opposition a accusé le gouvernement d’être engagé dans un processus de transformation du système éducatif, de l’économie, des organisations non gouvernementales et des médias, et d’ouvrir la voie à des changements dans la république laïque. S’appuyant sur les propos du chef d’état-major de l’armée turque, le général Hilmi Özkök, qui demandait la semaine dernière à la population de « continuer à manifester son émotion », Deniz Baykal a appelé « tous les citoyens à protéger le pays ».
Dans la presse, le quotidien Vatan relaye les accusations de complot avancées par la direction de l’AKP, qui voit dans la tuerie du Conseil d’Etat une « profonde conspiration » visant à faire tomber l’administration Erdogan. L’objectif central des conspirateurs « est de pousser l’AKP à organiser des élections anticipées en créant un climat de crise, et ainsi d’envoyer quelqu’un de leur choix au Palais présidentiel de Çankaya ».
Pendant ce temps-là, l’enquête se poursuit, et deux noms sont venus s’ajouter à ceux qui formaient la liste des personnes déjà impliquées ou suspectées.
Le premier est celui d’Ayhan Parlak. Selon Zaman, Parlak était un échelon en dessous de Muzaffer Tekin dans l’organigramme du groupe qui a planifié la tuerie du Conseil d’Etat. Suspecté d’être le chef du gang, Tekin, rappelons-le, est cet ancien lieutenant-colonel de l’armée turque, qui a joué un rôle majeur au sein de l’organisation de l’Etat profond à Chypre, mais qui est lié aussi tant à des personnalités impliquées dans le scandale de Susurluk qu’à une coalition exaltant les vertus de l’expansionnisme turc.
Selon certaines sources, l’ordre d’agir aurait été donné à Arslan, l’auteur de l’attentat, par Muzaffer Tekin via Ayhan Parlak. Mais Parlak s’est enfui à l’étranger, souligne Zaman, en prenant l’avion à l’aéroport d’Istanbul au lendemain de l’attaque contre le journal Cumhuriyet, dont le lien avec la tuerie du Conseil d’Etat est désormais établi.
Mais même si l’on a perdu provisoirement la trace de Parlak, l’on a appris des choses intéressantes sur ses états de service grâce au quotidien Radikal. Celui-ci, en effet, revient sur les conversations téléphoniques entre les membres du gang, que les écoutes de la police ont pu « presque totalement décoder ». C’est ainsi qu’Ayhan Parlak aurait appelé l’auteur de la tuerie Alparslan Arslan et l’ancien militaire Muzaffer Tekin respectivement 67 et 49 fois. Tekin et Arslan se seraient parlés seulement à deux reprises, les deux fois à l’automne 2005. Arslan, toujours lui, se serait entretenu avec Osman Yildirim, un autre suspect qui a été arrêté à Ankara, à 288 reprises entre novembre 2005 et mai 2006.
Autre détail intéressant : le nom du leader du Parti des Travailleurs de Turquie, Dogu Perinçek, apparaît lui aussi dans le relevé des écoutes téléphoniques, puisque Muzaffer Tekin aurait ainsi passé un coup de fil à Perinçek, à une date qui n’est pas précisée. Or, comme chacun le sait, Dogu Perinçek est la cheville ouvrière de la manifestation négationniste de mars dernier à Berlin, et est poursuivi par la justice suisse pour propos négationnistes sur le génocide arménien.
Le deuxième nom qui est apparu ces derniers jours est celui d’un cinquième suspect, arrêté en fin de semaine dernière. Il s’agit d’un certain Erhan Timuroghlu, qui serait l’un des quatre individus à avoir jeté des grenades contre le bureau d’Istanbul du journal Cumhuriyet, avec Alparslan Arslan, l’auteur de l’attentat contre le Conseil d’Etat, ainsi que deux autres individus actuellement sous les verrous. Accusé de tentative de renversement de l’ordre constitutionnel, Erhan Timuroghlu risque la prison à vie, comme les quatre autres suspects appréhendés à ce jour.
Mais surtout, le quotidien Yeni Safak révèle que Timuroghlu a fait des déclarations fracassantes durant ses interrogatoires. Selon lui, si l’objectif de l’attentat était de tuer Mustafa Birden, le président de la 2e Chambre du Conseil d’Etat, qui s’est prononcée en février dernier contre le port du voile, les organisateurs de la tuerie avaient également prévu de mettre Istanbul à feu et à sang, en prenant notamment la communauté arménienne pour cible. « Nous avions prévu de tuer des Arméniens, a-t-il avoué. Si Arslan n’avait pas été arrêté, nous aurions organisé de nombreuses autres attaques à Istanbul. Nous aurions tué des Arméniens à Istanbul, mais avec son arrestation, tous nos plans sont tombés à l’eau. »
Des propos particulièrement inquiétants, que d’autres informations auraient plutôt tendance à corroborer. Selon Radikal, la défense de Muzaffer Tekin serait prise en charge par l’avocat ultranationaliste Kemal Kerinçsiz, très connu aujourd’hui en Turquie pour le rôle qu’il a joué dans les affaires judiciaires liées à la question arménienne ou au génocide arménien. Kemal Kerinçsiz est l’avocat qui a intenté les procès contre Orhan Pamuk et Hrant Dink, mais aussi celui qui avait obtenu l’annulation, le 22 septembre dernier, de la conférence arménienne, avant que ses organisateurs ne se replient deux jours plus tard sur l’Université privée de Bilgi ; dans le même ordre d’idées, il est également l’avocat qui avait intenté le procès contre les cinq journalistes de Radikal et Milliyet, qui s’insurgeaient précisément contre l’annulation de cette conférence. Or, selon Radikal, « Tekin, avant les événements (comprenez les attaques contre le Conseil d’Etat et le journal Cumhuriyet), a parlé huit fois avec Kerinçsiz ».
Et ce n’est pas tout. Il y a moins de deux mois, la presse turque se faisait l’écho de l’inauguration d’un monument érigé à la mémoire de Kemal Bey, le bourreau de Yozgat pendant le génocide arménien. Un monument érigé précisément à l’endroit où il avait été pendu, 87 ans plus tôt. Et si le monument en question a curieusement disparu au lendemain de son inauguration officielle, une photo prise le jour de la cérémonie d’inauguration ne manquera pas néanmoins de susciter une certaine inquiétude, au regard des aveux de Timuroghlu.
Sur cette photo se trouvent cinq personnes : Muzaffer Tekin, suspecté d’être le chef du gang du Conseil d’Etat, Veli Küçük, impliqué dans le scandale de Susurluk, qui avait mis en lumière en 1996 les liens entre la mafia, la police et les forces de sécurité turques, Kemal Kerinçsiz, l’avocat ultranationaliste engagé dans tous les procès anti-arméniens en Turquie, Namik Kemal Zeybek, ancien ministre de la Culture proche de l’extrême-droite, qui s’était signalé en affirmant que toute la civilisation mondiale était issue de la civilisation turque, et un cinquième individu qui n’est pas nommé, mais qui est présenté comme un membre du Parti des Travailleurs de Dogu Perinçek, le négationniste à l’initiative du mouvement de Berlin, poursuivi en Suisse pour négation du génocide arménien.
Un cocktail ultranationaliste on ne peut plus dangereux, qui n’a plus rien à prouver sur son pouvoir de nuisance.
La proposition de loi anti-négationniste : prudence côté turc. Semih Idiz, dans Milliyet, revient à froid sur la situation créée par le dénouement de la journée du 18 mai, à l’Assemblée nationale, autour de la proposition de loi sur la pénalisation du négationnisme. « J’avais dit auparavant que la proposition de loi visant à criminaliser la négation du soi-disant génocide arménien serait adoptée par le Parlement français. Or, nous ne pouvons pas dire qu’elle ne l’a pas été, écrit le chroniqueur de Milliyet. En d’autres termes, nous ne pouvons pas dire que le bon sens l’a emporté. Les observateurs pensent que la proposition de loi sera adoptée, si elle est mise aux voix. A présent, l’on dit qu’elle sera mise à l’ordre du jour de l’Assemblée d’ici à la fin de l’année. »
Pour illustrer l’« insatisfaction » des Arméniens de France, Semih Idiz rappelle que Patrick Devedjian a fustigé le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, jugeant « contraire à l’éthique » de justifier un appel à rejeter la proposition de loi par les intérêts politiques et économiques importants qui lient la France à la Turquie.
« Cependant, les Français sont préoccupés par leur économie, souligne le journaliste. Les observateurs éclairés savent que le commerce extérieur et les investissements étrangers sont très importants pour leur économie. En d’autres termes, ils sont conscients que les paroles de Douste-Blazy ne sont pas du vent. Quant à Devedjian l’“éthique”, à la lumière de l’attitude de la France à l’égard de l’Algérie, il sait également que la proposition de loi n’est pas du tout éthique. »
Un Patrick Devedjian quelque peu raillé par le journaliste turc, lorsqu’il s’oppose de façon « insensée » aux historiens hostiles aux lois mémorielles, en déclarant que « l’histoire n’est pas la propriété privée des historiens ».
« A voir les commentaires des Arméniens de France, ce problème est plus politique qu’historique, estime Semih Idiz. C’est la raison pour laquelle les Arméniens sont contre la proposition de la Turquie, soutenue par Douste-Blazy, de créer une commission d’historiens. Ils tentent de faire de la démagogie. C’est pourquoi la Turquie doit s’en tenir à sa proposition. Mais Ankara ne déploie pas beaucoup d’efforts en ce sens. Le fait que les Arméniens n’aient pas atteint leur but cette fois-ci ne change pas grand-chose à la situation, car il y a des tiers qui veulent utiliser cette question pour leurs propres intérêts. »
L’ambassadeur américain en Arménie renvoyé pour UN mot de trop : génocide.
On le savait depuis un moment déjà : la mission de John Evans en qualité d’ambassadeur des Etats-Unis en Arménie était vouée à une fin assez rapide, en raison de ses propos tenus en février 2005 sur le génocide arménien. La nouvelle de son remplacement par Richard Hoagland, un diplomate de carrière actuellement ambassadeur des Etats-Unis au Tadjikistan, n’a donc surpris personne.
Ümit Enginsoy, dans le Turkish Daily News, revient sur cette affaire, en soulignant d’emblée que le président américain George Bush a « renvoyé » M. Evans, qui avait « qualifié de génocide les massacres d’Arméniens durant la Première Guerre mondiale, en violation de la politique américaine ». Le quotidien turc cite sans le nommer un analyste américain proche du dossier. « Après ses remarques l’année dernière qui avaient suscité une réaction au Département d’Etat et en Turquie, Evans avait eu une seconde chance, a souligné l’analyste en question ; mais il a continué à s’écarter de la ligne politique officielle des Etats-Unis, travaillant pratiquement comme membre à part entière des organisations arméniennes porteuses d’un ordre du jour spécifique. Il a donc été rappelé. »
Le Turkish Daily News fait observer qu’après avoir qualifié les événements de 1915 de « génocide », John Evans, averti par le Département d’Etat, avait dû corriger sa première déclaration, en indiquant qu’elle ne reflétait que son opinion personnelle. « Sous la pression de la Turquie, note le Turkish Daily News, le Département d’Etat avait alors exigé de John Evans une nouvelle “correction”, laissant entendre que ses premières déclarations ne correspondaient pas à la politique américaine. Les Etats-Unis, ajoute le quotidien turc, à travers les déclarations présidentielles faites chaque année, qualifient les massacres d’Arméniens de tragédie, et non de génocide. »
Un renvoi de John Evans, note le Turkish Daily News, qui a provoqué un véritable « soulèvement » parmi les membres pro-arméniens du Congrès américain. Plus de 60 parlementaires ont ainsi envoyé une lettre de protestation à la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice. Emmenés par Ed Markey, un parlementaire démocrate du Massachusetts, ils ont dénoncé « la prétendue influence de la Turquie dans cette décision de renvoi ».
Le quotidien turc se fait l’écho également de la colère des Arméniens des Etats-Unis. Il cite Aram Hamparian, le directeur exécutif de l’ANCA (l’équivalent du CDCA aux Etats-Unis), qui a souligné que l’ambassadeur Evans a été rappelé « pour avoir honoré l’engagement renié par son président ». Aram Hamparian a également déploré le « manque de courage » de l’administration Bush, qui n’a « pas eu l’honnêteté de dire franchement les raisons de ce renvoi ».
Le Turkish Daily News précise que le Département d’Etat, par la voix de Sean McCormack, a indiqué que M. Evans quittait son poste « après deux ans de service, soit moins que les trois années habituelles », mais « n’a pas reconnu que les commentaires de l’ambassadeur sur le génocide avaient joué un rôle dans son remplacement ». « Tous les officiels dont la nomination passe par la confirmation du Sénat servent à la discrétion du président et du secrétaire d’Etat », a déclaré le porte-parole du Département d’Etat. « Cela veut dire, souligne le quotidien turc, que George Bush et Condoleezza Rice ne voulaient plus des services de John Evans. »
Le Turkish Daily News rappelle ensuite que l’Association pour les services étrangers américains – une union de diplomates de carrière – avait décidé dans un premier temps de remettre le Prix Christian Herter à John Evans, pour récompenser son courage au sein des services étrangers américains. L’Association s’était ravisée par la suite, ajoute le Turkish Daily News, au motif que John Evans ne répondait pas aux critères de sélection. Une décision critiquée par les organisations arméniennes, qui « dénonceront le rôle joué par la Turquie dans cette affaire ».
EN BREF…
* Selon le quotidien Zaman, le ministère turc des Affaires étrangères a confirmé mercredi 31 mai que la Turquie menait des pourparlers avec l’Arménie, en dépit de « l’attitude inflexible de cette dernière sur la question de la normalisation des relations bilatérales ». Namik Tan, le porte-parole de la diplomatie turque, a annoncé que les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont déjà tenu trois séries de pourparlers au niveau de leurs sous-secrétaires d’Etat adjoints. « Les préparatifs pour un quatrième round sont en cours », a indiqué Namik Tan. Il a ajouté que le succès des pourparlers dépendait de l’Arménie, qui devrait adopter une approche « plus souple et constructive », et agir « en accord avec le droit international », afin de surmonter les problèmes bilatéraux et régionaux.
* Un deuxième monument à la mémoire des victimes du génocide des Grecs Pontiques a été inauguré par la municipalité de Kordelio, non loin du premier monument érigé le 7 mai dernier à Salonique. Selon Zaman, le maire de Kordelio Stathis Lafazanidis a pris part à la cérémonie, accompagné par un certain nombre de ministres et de députés. Le quotidien turc rappelle qu’en 1994, le Parlement grec avait décidé de faire du 19 mai le jour de commémoration de ce « soi-disant génocide », ajoutant que cette année, des drapeaux turcs avaient été brûlés durant les défilés organisés à Athènes. « L’initiative visant à déclarer Salonique et Izmir villes jumelées avait été suspendue après l’inauguration du monument », souligne Zaman.