Forcing, commémoration grecque, justice turque

Publié le par Famagouste

Le forcing turc contre la proposition de loi française.
Avant de revenir abondamment, la semaine prochaine, sur les réactions de la presse turque au déroulement de la journée du 18 mai à l’Assemblée nationale, voyons ensemble ce qui s’est passé durant ces derniers jours.
Côté politique, le Premier ministre turc a brandi la menace de sanctions économiques si la France adoptait la proposition de loi sur la pénalisation du négationnisme anti-arménien. « Notre patience risque de s’épuiser, a déclaré M. Erdogan, selon Zaman. Nous voulons conclure un accord, et nous continuerons à agir avec patience, mais j’ignore ce qui arrivera si le processus se poursuit en France. Nous n’adoptons pas une position d’hostilité ; cependant, nous pourrions appliquer nos propres sanctions. »
La semaine dernière, M. Erdogan a d’ailleurs rencontré, selon le Turkish Daily News, les représentants des compagnies françaises opérant en Turquie. Durant près d’une heure, il a tenté de convaincre les hommes d’affaires français d’œuvrer contre la proposition de loi.
Au niveau parlementaire, les quatre députés turcs qui se sont rendus la semaine dernière en France ont attiré l’attention de leurs interlocuteurs sur les « dégâts irréparables » que causerait l’adoption de la proposition de loi. Selon l’agence Anatolie, Mehmet Dülger et Musa Sivacioglu, de l’AKP, ainsi que Onur Öymen et Gulsun Bilgehan Toker, du parti d’opposition CHP, ont rencontré notamment le président de l’Assemblée nationale Jean-Louis Debré et le président de la Commission des Affaires étrangères Edouard Balladur.
Selon le Turkish Daily News, Mehmet Dülger a déclaré que cette proposition de loi était « contre la liberté d’expression », accusant les députés français d’agir par souci électoraliste. Quant à Onur Öymen, il a expliqué que la délégation parlementaire turque avait spécialement attiré l’attention des responsables français sur les appels lancés en Turquie au boycott des produits français. « La proposition de loi est contre la Convention européenne des Droits de l’Homme », a souligné M. Öymen, ajoutant que la Cour Européenne des Droits de l’Homme condamnerait la France pour violation de la liberté d’expression.
Justement, Riza Turmen, un juge turc siégeant à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, a prédit selon Zaman que si la proposition de loi française sur la pénalisation du négationnisme anti-arménien est adoptée, la Cour Européenne des Droits de l’Homme sera submergée de plaintes. L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme « garantit la liberté d’expression et de pensée », a souligné le juge Turmen, notant que tout individu qui serait poursuivi en vertu de la nouvelle législation anti-négationniste pourrait traîner la France devant la Cour européenne.
Face à la montée des tensions bilatérales, le président français aurait envoyé un signal se voulant apaisant à Ankara. Selon Hürriyet, lors d’un dîner organisé à Vienne en marge du sommet Union européenne-Amérique latine, Jacques Chirac a cherché à rassurer M. Erdogan dans les termes suivants : « L’agenda de l’Assemblée nationale est très chargé. La proposition de loi peut encore être rejetée lors d’un vote qui déterminera’ si oui ou non elle sera mise à l’ordre du jour de la séance du 18 mai. Elle pourrait ne pas être discutée ce jour-là. » Le président français, toujours selon la même source, aurait assuré le Premier ministre turc que le gouvernement français traiterait cette affaire en respectant au plus haut point la sensibilité de la Turquie sur cette question.
Un président de la République qui, comme nous vous l’avons indiqué dans nos journaux, est à l’origine du rejet le 10 mai, par la Commission des Lois, de l’examen de la proposition de loi socialiste sur la pénalisation de la négation du génocide arménien.
The New Anatolian revient sur les débats qui ont vu plusieurs députés UMP, au sein de la Commission des Lois, critiquer sévèrement la proposition de loi. « Alain Marsaud et Michel Piron, de l’UMP, sont opposés à la proposition de loi, note le journal turc, et Piron a souligné que tenter d’écrire l’histoire à l’aide des lois ne fera que discréditer “ l’histoire officielle ”. The New Anatolian est conscient de l’enjeu sur le plan politique : « La majorité des députés de l’UMP est opposée à la proposition de loi, mais si ces députés ne participaient pas à la séance [du 18 mai], elle devrait être approuvée par l’Assemblée nationale. Or, conclut le journal, l’UMP a annoncé qu’il n’y aurait pas de consigne de vote sur cette question. »
En Turquie, la société civile fait tout son possible pour mettre la pression sur la France. Parmi les dirigeants d’organisations non-gouvernementales, Musa Çam, secrétaire général de la Confédération des Syndicats des Travailleurs Révolutionnaires (le DISK), a averti que l’adoption de la proposition de loi porterait atteinte aux relations franco-turques. En visite vendredi dernier à Paris, où il a rencontré des représentants de syndicats français, M. Çam a affirmé selon le Turkish Daily News qu’au lieu de voter une loi sur les événements de 1915, il serait « plus correct de confier des travaux de recherche sur les allégations arméniennes à des historiens impartiaux ».
Quant à Ahmet Aksu, numéro un du syndicat des fonctionnaires (Memur-Sen), il a indiqué dans un communiqué que la France « devrait demander pardon à l’Algérie pour le génocide perpétré contre des dizaines de milliers d’Algériens en 1945, au lieu de reconnaître un prétendu génocide arménien qui n’a jamais eu lieu. Les produits et médicaments français, a-t-il ajouté, doivent être boycottés si la proposition de loi est adoptée ».
A Erzeroum, une association qui milite en faveur des victimes du « massacre perpétré par les Arméniens durant la Première Guerre mondiale » a lancé une pétition contre la proposition de loi. Süleyman Çighdem, l’un de ses responsables, a affirmé que voter cette proposition de loi, destinée selon lui à rallier les 400 000 voix arméniennes de France, « équivaudrait à nier l’histoire ». « Nous allons collecter en trois jours, a-t-il dit, les votes de 400 000 résidents d’Erzeroum et les envoyer au Parlement français, en réponse aux 400 000 voix arméniennes. »
La Turquie veut exercer une pression maximum sur la France. A Ankara, le Parti des Travailleurs de Turquie, le CHP (principal parti d’opposition) et des représentants d’organisations non-gouvernementales ont organisé un rassemblement devant l’ambassade de France. « La proposition de loi pénalisant toute négation de ce prétendu génocide attaque la Turquie », a déclaré Ferit Ilsever, le secrétaire général du Parti des Travailleurs, selon le Turkish Daily News. A Izmir, également, plusieurs dizaines de personnes ont protesté contre la proposition de loi française devant le Consulat de France. « La France ne peut être l’amie de la Turquie, en étant impliquée dans un projet visant à diviser la Turquie », a affirmé l’un des manifestants.
Mais le mouvement de protestation s’est exporté également en France, ces derniers jours. Lundi 15 mai, des membres du Parti des Travailleurs de Turquie et de l’Association de la Pensée kémaliste, qui avaient joué un rôle majeur dans le mouvement de Berlin, en mars dernier, ont organisé un rassemblement de protestation, non loin de l’Assemblée nationale. Au nombre de quelques dizaines, ils ont agité des drapeaux turcs et des banderoles portant l’inscription : “ Ne légiférez pas sur les mensonges de génocide ! ”.
Du côté des éditorialistes de la presse turque, la proposition de loi française continue plus que jamais de faire couler beaucoup d’encre. Dans un éditorial du Turkish Daily News intitulé “ Me jetterez-vous en prison, moi aussi ? ”, Yusuf Kanli part de la question posée par Abdullah Gül à Philippe Douste-Blazy, pour critiquer la proposition de loi française. « La validité de la question soulevée par Abdullah Gül est établie », écrit Yusuf Kanli, qui souligne qu’évoquer un “ prétendu ” ou un “ soi-disant ” génocide arménien « peut conduire quelqu’un en prison ».
Et s’il estime qu’au vu des derniers développements, il y a des raisons d’espérer, côté turc, que « le bon sens va finalement prévaloir au Parlement français », cela ne l’empêche pas d’affirmer que même en cas de rejet de la proposition de loi, les relations franco-turques en seront affectées par ce geste « opportuniste et contraire à l’éthique ».
La question arménienne renferme deux aspects, selon lui : le premier est politique, et le second historique. Le problème politique, qui concerne « les revendications territoriales arméniennes sur la Turquie », doit être réglé « par le dialogue entre la Turquie et l’Arménie ». Quant au second problème, celui des événements de 1915, il doit être confié « à une commission d’historiens et de chercheurs, que la Turquie et l’Arménie doivent établir ensemble ».
Mais Yusuf Kanli suggère « une autre manière » de résoudre le problème : que la Turquie ou l’Arménie, ou les deux Etats ensemble, portent la question devant la Cour Internationale de Justice de La Haye, et laissent cette dernière prendre sa décision après avoir consulté la documentation fournie par les deux parties.
Tout autre son de cloche, sur le fond comme dans la forme, dans les colonnes de Hürriyet, où Mehmet Yilmaz porte un regard très ironique sur la proposition de loi. « Si elle est adoptée, je vais à Paris !, écrit-il. Yilmaz s’imagine à Paris, devant le commissariat de police principal, tenant une banderole où l’on peut lire : “ Il n’y a pas eu de génocide arménien ! ”. « Si je faisais ça, ils m’attraperaient, me jugeraient et m’expulseraient du pays. Et alors moi, ayant minutieusement préparé mon dossier, je m’adresserais à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, où je recevrais des dommages et intérêts qui me permettraient de faire mon premier grand pas vers mes rêves de retraite. »
Plus sérieusement, Mehmet Yilmaz appelle les citoyens turcs à trouver des « moyens plus efficaces » que le boycott des produits français pour protester contre la proposition de loi. « N’oublions pas que beaucoup de produits que nous considérons comme français sont fabriqués en Turquie. Et il y a plus de 30 000 citoyens turcs employés à leur fabrication », souligne Mehmet Yilmaz.
Autre point de vue, enfin, celui de Sahin Alpay, dans Zaman, qui affirme qu’« il n’est pas possible de comparer ce qui est arrivé aux Juifs dans l’Allemagne nazie à ce qu’ont vécu les Arméniens dans les dernières années de la Turquie ottomane. Nulle part dans le monde ne se trouvera un historien sérieux pour affirmer que ce que les Nazis ont fait subir aux Juifs n’était pas un génocide. En revanche, il n’y a pas de consensus chez les historiens sur la question de savoir si le gouvernement ottoman a ordonné ou non l’extermination de ses sujets arméniens ». Sahin Alpay fait référence à « des historiens respectés, comme Bernard Lewis, Gilles Veinstein ou Günther Lewy, lesquels affirment qu’il n’y a pas de preuve de l’intention du gouvernement ottoman d’exterminer la communauté arménienne ». Pour le chroniqueur de Zaman, la proposition de loi française ne fera que « contribuer à empêcher de faire la lumière sur les événements de 1915-1916, attiser les inimitiés et les nationalismes ethniques ».
« Je n’ai aucun doute, écrit Sahin Alpay, qu’une partie des forces de sécurité ottomanes ait été engagée dans des massacres d’Arméniens en 1915-1916. Je n’ai aucun doute non plus que des gangs nationalistes arméniens aient provoqué les déportations qui ont abouti à la mort de centaines de milliers d’Arméniens innocents. Je crois fermement que d’un point de vue humain, il faut respecter la mémoire des Arméniens Ottomans massacrés, ainsi que celle des Turcs Ottomans tués par les nationalistes arméniens. Cependant, je ne suis pas convaincu que la décision du gouvernement ottoman de déporter les Arméniens, et la grande tragédie qui a suivi, constituent un génocide. » Et de conclure : « Je suis par conséquent, également, un négationniste. Je peux donc, moi aussi, être inculpé. »

La Grèce commémore le génocide des Grecs Pontiques.
Autre sujet de préoccupation pour Ankara en matière de génocide : la commémoration par Athènes du génocide des Grecs Pontiques, perpétré dans les années 1916-1923. Dimanche 14 mai, la ministre grecque des Affaires étrangères, Dora Bakoyannis, a soutenu la commémoration organisée à Thessalonique, en soulignant selon le Turkish Daily News que le gouvernement grec « reconnaît la nécessité de raviver la mémoire historique de l’hellénisme et de reconnaître la réalité du génocide des Grecs Pontiques ».
Les autorités grecques ont donc décidé de commémorer officiellement le génocide de cette population grecque de la région de la mer Noire, massacrée en même temps que les Arméniens de l’Empire ottoman. Le Parlement grec a choisi en 1994 la date du 19 mai comme “ Journée de commémoration du génocide perpétré par la Turquie contre les Grecs Pontiques ”.
C’est ainsi que les organisateurs de la journée de commémoration de Thessalonique ont reçu des messages du président grec Karolos Papoulias, du Premier ministre Costas Karamanlis et du leader de l’opposition George Papandreou.
Le président Papoulias a souligné que les Grecs Pontiques ont gardé vivante la mémoire de leur « patrie perdue », durant les 90 années qui se sont écoulées depuis « leur expulsion de leur patrie » en Anatolie. Le Premier ministre Karamanlis, quant à lui, a soulevé la question du soutien de la Grèce à la candidature turque à l’Union européenne, et indiqué que la Grèce soutenait les efforts des pays voisins en vue de l’adhésion, sans nommer la Turquie.
La semaine dernière, le ministère turc des Affaires étrangères avait exprimé sa déception face à la participation d’officiels du gouvernement grec, de parlementaires et de responsables militaires à la cérémonie d’inauguration du monument commémorant le génocide des Grecs Pontiques. Abdullah Gül avait averti à cette occasion que de tels gestes susciteraient une contre-offensive au sein de la société turque.
Cette commémoration du génocide des Grecs Pontiques, que la presse turque fait précéder, comme dans le cas arménien, de la mention “ soi-disant ”, est la dernière pomme de discorde entre Athènes et Ankara. Les relations entre les deux pays connaissent en effet certaines complications, depuis qu’Athènes réclame davantage de droits pour la minorité grecque orthodoxe de Turquie et que les questions territoriales ont refait surface en mer Egée. Au point que les deux pays sont incapables depuis plusieurs mois de fixer une date pour la visite en Turquie du Premier ministre grec Costas Karamanlis.

La justice turque se spécialise dans le vice de procédure.
La justice turque a abandonné les charges retenues contre Ibrahim Kaboglu et Baskin Oran. Inculpés d’« incitation à la haine » et d’« insulte à l’identité turque », les deux hommes ont été blanchis au motif que le ministère de la Justice n’a pas donné son aval au tribunal pour juger les prévenus.
Rappelons qu’Ibrahim Kaboglu, ancien président du Conseil consultatif pour la défense des droits de l’homme, et Baskin Oran, ancien président de la sous-commission en charge du rapport sur les minorités et les droits culturels, avaient été au centre d’une très vive polémique. Ils étaient accusés en effet d’avoir rédigé un rapport demandant aux autorités de reconnaître notamment les Kurdes comme minorités.
Désavoué par le gouvernement, auprès duquel était rattaché pourtant le Conseil consultatif pour la défense des droits de l’homme, ce rapport soutenait que la Turquie était en retard sur les normes universelles en matière de droits des minorités. MM. Kaboglu et Oran étaient dans le collimateur des milieux nationalistes, qui leur reprochaient de vouloir modifier la Constitution turque, laquelle pose le caractère indivisible de l’Etat.
Dans la presse turque, on retiendra la réaction de l’éditorialiste du Turkish Daily News, Yusuf Kanli, qui se dit « attristé » par ce jugement, car si les deux inculpés ont été acquittés, ils le doivent au fait que le gouvernement n’a pas autorisé le tribunal à poursuivre le procès. Yusuf Kanli « parie » même que MM. Kaboglu et Oran « partagent » son sentiment, car « ils perdent là une véritable plate-forme leur permettant de promouvoir la cause à laquelle ils ont voué leur existence ».
Décidément, la justice turque semble se spécialiser dans l’abandon de poursuites pour vice de procédure. Dans l’affaire Orhan Pamuk, le tribunal d’Istanbul avait rendu une ordonnance de non-lieu, le 23 janvier dernier, après réception d’un courrier du ministère de la Justice qui se déclarait non habilité, aux termes du nouveau Code pénal, à se prononcer sur cette affaire. Le 10 avril, rebelote : faute d’avoir établi le dossier d’accusation dans le délai requis de deux mois, la justice turque avait dû abandonner les poursuites engagées contre quatre des cinq journalistes de Radikal et Milliyet, qui avaient osé critiquer le report de la conférence arménienne de septembre 2005.
Un procédé récurrent, destiné à jeter un écran de fumée sur la multiplication des inculpations de défenseurs des droits de l’homme, sur la base du très décrié article 301 du Code pénal.

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