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Ararat diffusé à la télévision turque : un « nouveau tabou arménien brisé ».
Ararat, le film d’Atom Egoyan, a donc bien été diffusé, le 13 avril, par la chaîne de télévision privée turque Kanal Türk. Comme nous l’avons souligné sur cette antenne, tant dans nos journaux que dans le Cartes sur Table de samedi dernier, certains passages du film ont néanmoins été censurés, et le présentateur, juste avant sa diffusion, a averti les téléspectateurs qu’Ararat avait pour but de véhiculer la « propagande arménienne ». Par ailleurs, rappelons également que Hrant Dink, invité à participer au débat qui allait suivre la diffusion du film, a finalement refusé d’y prendre part, au motif que les propos calomnieux tenus par le présentateur à l’égard du film et de son réalisateur ne laissaient augurer rien de bon quant à la nature et au déroulement du débat.
Dans la presse turque, on retiendra le papier de Mehmet Ali Birand, intitulé “ Un nouveau tabou arménien a été brisé ”, publié samedi 15 avril dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News. Si le célèbre chroniqueur estime que Kanal Türk a brisé un tabou en diffusant Ararat, cela ne l’empêche pas de dire qu’il n’aime pas ce film. Motifs invoqués par le journaliste : « Le scénario est trop compliqué, il est clair qu’il vise à séduire la Diaspora arménienne, la position turque est diluée dans l’histoire et le film est basé sur l’affirmation qu’un génocide a bien eu lieu ».
« Je suis de ceux qui croient que les événements de 1915 ne peuvent être qualifiés de génocide », poursuit Birand. Il se dit « perturbé » par certains passages du film, qui « déforment les événements et présentent les faits de manière émotionnelle et abstraite ». C’est un « échec », affirme-t-il, en termes de propagande, et il a d’ailleurs « été critiqué par la Diaspora arménienne ».
Mais le propos du journaliste est ailleurs. Il veut louer avant tout l’initiative de Kanal Türk, qui a « fait le bon choix ». « Cela prouve, écrit-il, que ce film peut être montré en Turquie, où l’on ne croit pas aux allégations arméniennes de génocide, et que la diffusion d’un film de propagande peut être perçue de façon normale par la société, quand bien même il créerait un malaise. »
Birand rappelle alors que « tout le monde avait été effrayé » lors de la sortie du film. « En interdisant sa projection, nous avions créé inutilement un tabou. » Kanal Türk a « fait preuve de courage », pour Birand. Quant au débat qui a suivi, il a permis « d’appréhender les événements du point de vue turc ».
On notera ici avec intérêt que cette manière de présenter le débat comme la réponse des Turcs à la « propagande arménienne » permet d’éluder en une phrase les passages censurés du film, l’avertissement préalable du présentateur, les raisons du refus de Hrant Dink de prendre part à la discussion et enfin le problème posé par le caractère négationniste d’un débat qui n’a rien de contradictoire. « Au final, conclut Birand, la terre n’a pas tremblé et le public a suivi tout cela avec maturité. C’était donc possible. (…) Tuncay Özkan (le patron de Kanal Türk) a réalisé une première qui mérite nos félicitations. »
Autre son de cloche avec Gündüz Aktan, ex-ambassadeur de Turquie à Londres et ancien membre de la défunte Commission de réconciliation arméno-turque, qui met en perspective mémoire et histoire, dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News. Il s’élève contre le fait que la « mémoire transmise » par le film « grossit exagérément ce qui est arrivé aux Arméniens », en représentant les Turcs comme « des monstres inhumains et racistes ». Selon lui, on essaie de faire croire que « pour se débarrasser de la crise d’identité pathologique » engendrée par cette mémoire, il est « nécessaire de dire que le monstre a commis un “génocide” ».
Pour Gündüz Aktan, les « incidents arméniens », comme il les nomme, sont à l’origine d’un « conflit majeur entre mémoire et histoire ». La mémoire arménienne, aujourd’hui, est fondée sur « les souvenirs d’événements qui ont été transmis à quatre, voire à cinq générations consécutives ». Mais les souffrances des Turcs sont « ignorées », poursuit Gündüz Aktan, qui reproche aux Arméniens « d’oublier qu’ils cherchaient à obtenir l’indépendance et que leurs groupes armés ont assassiné des Turcs pour atteindre leur objectif ». « Leur mémoire s’est construite sur la condamnation de la partie turque et la recherche d’une revanche, écrit-il. Ainsi les Arméniens font leur histoire à partir d’une mémoire qui les éloigne des faits historiques. » Et Gündüz Aktan, en s’appuyant sur le mouvement initié en France par les historiens hostiles aux lois mémorielles, conclut par l’interrogation suivante : « Ce conflit peut-il être résolu ailleurs que dans les tribunaux ? ».
Entre l’Iran et les Etats-Unis, la Turquie navigue en eaux troubles.
L’attitude de l’Iran ne contribue pas à établir un climat de confiance : telle est la réaction d’Ankara après que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a annoncé que son pays avait « rejoint le club des puissances nucléaires », en étant parvenu pour la première fois à produire de l’uranium enrichi. « Il serait bon pour l’administration iranienne, a souligné Namik Tan, le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, qu’elle coopère en toute transparence avec l’Agence internationale pour l’énergie atomique, à chacune des étapes et sur tous les aspects de son programme nucléaire, afin de répondre pleinement aux attentes et aux demandes de la communauté internationale. »
Une crise du nucléaire iranien qui pourrait entraîner des répercussions notables dans les relations entre Washington et Ankara. Dans l’édition du 17 avril du magazine américain The New Yorker, le célèbre journaliste Seymour Hersh affirme que les Etats-Unis développent actuellement leurs activités clandestines en Iran, dans l’optique d’une possible attaque aérienne de grande envergure. Selon ses informations, l’US Air Force dresse actuellement des listes de cibles à atteindre sur le territoire iranien, et des unités de combat ont été dépêchées sur place pour collecter des informations et établir des contacts avec des minorités ethniques opposées au régime. Des informations démenties par le président Bush, qui les a qualifiées de « spéculation folle ».
Spéculation ou pas, il est établi que les Etats-Unis attendent de la Turquie qu’elle se range clairement à leurs côtés dans la crise du nucléaire iranien. Dès lors, tout porte à croire que Seymour Hersh ne raconte pas n’importe quoi, lorsqu’il prédit au micro de la chaîne de télévision turque NTV que les Etats-Unis « vont exercer une grosse pression sur la Turquie et les militaires turcs, pour les contraindre à faire des choses indésirables pour une majorité de la population turque ».
Le Centre d’Etudes Stratégiques et Internationales de Washington ne va pas aussi loin, mais estime cependant que « l’alliance turco-américaine va subir un nouveau test majeur sur l’Iran, après l’Irak ». « Quand bien même l’administration Bush s’abstiendrait de recourir à l’option militaire, la crise semble déjà avoir un impact majeur sur les relations avec la Turquie et l’AKP au pouvoir », souligne le Centre d’Etudes. Il lui semble « improbable » que Washington demande à Ankara un soutien direct dans le cadre d’une possible action militaire, car la « priorité absolue » aujourd’hui à Washington est de s’assurer qu’Ankara « prend progressivement ses distances avec le régime de Téhéran, et renonce à s’engager dans une entreprise de médiation », notamment après la venue de la délégation du Hamas à Ankara.
Néanmoins, le Centre d’Etudes souligne que les pressions américaines exercées sur la Turquie pour l’obliger à s’associer à la campagne menée contre l’Iran ne seraient pas du goût de l’AKP, dont les fondements de la politique étrangère seraient remis en cause sur deux points : 1. le développement de bonnes relations avec tous les voisins de la Turquie ; 2. la volonté d’agir comme médiateur entre l’Occident et le monde islamique.
Par ailleurs, d’un point de vue économique, le coût d’une confrontation directe entre Washington et Téhéran serait difficile à supporter pour Ankara : « l’Iran, qui est une source importante d’approvisionnement en gaz pour le marché turc de l’énergie, envoie également près d’un million de touristes chaque année en Turquie, et fait office de pays de transit pour les produits du commerce turc destinés à l’Asie centrale ».
Le Centre d’Etudes Stratégiques et Internationales de Washington n’a pas tort, lorsqu’il affirme que les relations américano-turques vont subir un test majeur à l’épreuve de la crise iranienne. Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision turque NTV, le leader du Hezbollah iranien, Sayyid Muhammed Bager Kharrazi, a menacé les Etats-Unis de lancer des attaques-suicides s’ils s’engagent dans une campagne militaire contre l’Iran, et a averti la Turquie qu’elle subirait le même sort si elle coopérait avec les Etats-Unis. « Nous exercerons des représailles contre tous ceux qui soutiendront notre agresseur », a prévenu le chef du Hezbollah iranien. « Si nos installations nucléaires sont attaquées, les commandos du Hezbollah attaqueront les installations nucléaires situées en Europe et aux Etats-Unis », a-t-il ajouté.
Des menaces proférées juste après la publication par la presse turque d’informations faisant état du projet américain d’établir des bases aériennes et navales en Turquie. Selon Aksam, des paysans vivant près de la frontière turco-iranienne ont fait l’objet de mesures d’expropriation, dans la perspective de la construction d’un futur aéroport. En outre, selon Cumhuriyet, les Etats-Unis chercheraient à établir trois bases navales sur les côtes égéenne et méditerranéenne de la Turquie. Une information démentie à la fois par l’ambassade américaine à Ankara et le ministère turc des Affaires étrangères.
La Turquie est prise entre deux feux dans cette affaire. Elle ne tient pas à subir les pressions de son allié américain, mais une percée de l’Iran ne serait pas sans conséquence non plus. Mehmet Ali Birand, dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News, tente d’esquisser les contours de ce que pourrait être le nouveau paysage régional si l’Iran réalisait ses objectifs. « L’Irak pourrait être gouverné par les Chiites, écrit-il, dans un sens favorable à l’Iran et non aux Etats-Unis. A l’avenir, les Chiites pourraient peser plus lourd que les Sunnites dans la région. L’Iran pourrait offrir une protection au Hamas, et devenir par-là même un pays-clé dans le règlement du problème palestinien. Il pourrait utiliser le Hezbollah pour dominer le Liban, et étendre éventuellement son influence en Syrie. Il pourrait également devenir l’acteur le plus influent sur la question kurde. Il pourrait éliminer d’un trait la Turquie en termes d’influence régionale, et lui demander de se plier à ses exigences. » « En résumé, conclut Birand, l’Iran pourrait devenir le “voyou” de la région. »
Le football facteur de rapprochement entre Israéliens et Palestiniens, version alla turca.
La Turquie au secours du Hamas, suite : le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a profité la semaine dernière de l’ouverture, à Istanbul, d’une réunion de l’Union des Parlements des pays membres de l’Organisation de la Conférence islamique, pour critiquer la décision de l’Union européenne de couper l’aide financière directe fournie au gouvernement palestinien dominé par le Hamas. « Nous estimons que l’embargo économique imposé au peuple palestinien est injuste, a déclaré M. Erdogan. Nous pensons qu’y renoncer contribuerait à la paix au Moyen-Orient. » Le chef du gouvernement turc a appelé les pays islamiques à exprimer leur solidarité avec le peuple palestinien, et a émis l’espoir qu’« une chance importante de parvenir à la paix au Moyen-Orient n’[ait] pas été gaspillée ».
Une paix au Moyen-Orient, qui sera sans doute au centre des discussions entre les dirigeants turcs et Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, qui doit effectuer une visite en Turquie les 24 et 25 avril prochains.
Jamais à court d’idées, visiblement, pour concrétiser une aspiration à endosser le rôle de médiateur entre Israéliens et Palestiniens, la partie turque, après l’accord signé en janvier dernier sur la relance de l’activité de la zone industrielle d’Erez, dans la bande de Gaza, s’engage à présent dans la promotion du football comme facteur de rassemblement entre Israéliens et Palestiniens. En effet, la seule compagnie turque spécialisée dans la construction en Israël, Yilmazlar, œuvre à sa manière en faveur de la paix, comme le rapporte le Turkish Daily News, en sponsorisant la première équipe de football israélo-palestinienne créée en Israël.
« Notre soutien à une paix entre Israéliens et Palestiniens est la raison majeure pour laquelle nous sponsorisons cette équipe », a confié Ahmet Reyiz Yilmaz, le président de la compagnie Yilmazlar, au quotidien turc. « Ce qui est intéressant à relever, ici, c’est qu’Israéliens et Palestiniens jouent ensemble dans cette équipe, qui dispute le championnat israélien de deuxième division. Par exemple, a ajouté M. Yilmaz, de nombreux responsables politiques ont pris l’équipe comme modèle d’une paix israélo-palestinienne durant la campagne électorale du mois dernier en Israël. » Une équipe de football aux accents judéo-arabes, qui a établi ses quartiers dans la petite ville d’Abu Gosh, située près de Jérusalem.
Quant à la compagnie Yilmazlar, elle a été créée en Turquie en 1986. En dépit de la récession qui a frappé le marché israélien de la construction dans les années 90, la compagnie a survécu pour devenir aujourd’hui l’une des principales sociétés du pays spécialisées dans la construction. « En 1996, rappelle son président, il y avait plus de vingt compagnies turques opérant en Israël, mais la plupart d’entre elles ont dû se retirer en raison de la crise économique qui a touché le secteur de la construction. »
Depuis son implantation en Israël, Yilmazlar a bâti des dizaines de milliers de logements, et a été associé à la construction d’une centaine de bâtiments étatiques et industriels. En signe de reconnaissance à ses services rendus à l’économie locale, le Conseil d’Affaires Israël-Turquie, qui est chargé de promouvoir le développement des relations économiques entre les deux pays, a désigné Ahmet Reyiz Yilmaz “ Homme de l’Année 2005 ”, et décerné à Yilmazlar le titre de “ Compagnie de l’Année ”.
EN BREF…
- Reporters sans frontières a salué la décision de la justice turque d’abandonner les poursuites à l’encontre de quatre des cinq journalistes de Radikal et Milliyet, non sans déplorer que les charges retenues contre Murat Belge n’aient pas été annulées. « Nous avions appelé le 8 février dernier, par un communiqué, à l’annulation des poursuites, et nous réitérons cet appel aujourd’hui en faveur du chroniqueur de Radikal, qui encourt une longue peine d’emprisonnement », souligne le communiqué de RSF. Selon le Turkish Daily News, la Turquie a gagné quinze places en 2005 à l’indice de liberté de la presse, mais occupe néanmoins le 98e rang dans le monde, sur les 167 pays que compte la liste de Reporters sans frontières.
- Ankara a expulsé Jonathan Sugden, le représentant en Turquie de l’organisation humanitaire Human Rights Watch, officiellement pour des problèmes de visa. Détenteur d’un visa de touriste, Jonathan Sugden a été arrêté selon Zaman à la gendarmerie de Karliova, dans la région de Bingöl, alors qu’il enquêtait sur les violations des droits de l’homme commises par les troupes paramilitaires et les miliciens locaux, sous couvert de lutte contre le PKK. « Le désir de camoufler des violations des droits de l’homme est encore très fort, en dépit d’une évolution récente vers une plus grande transparence », a souligné Holly Cartner, la directrice du département Europe et Asie centrale de Human Rights Watch.
- 52% des Turcs craignent que l’Union européenne ne cherche à démembrer la Turquie : tel est l’enseignement principal d’un sondage réalisé par l’Université de Bilgi, et dont les résultats ont été publiés dans le mensuel turc Tempo. Plus de la moitié des personnes interrogées affirment que le nationalisme connaît une recrudescence actuellement en Turquie, en raison « du processus d’adhésion à l’Union européenne, de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et de la reprise par le PKK de ses actions terroristes ». On notera enfin que pour 37% des sondés, la religion d’un pays candidat à l’adhésion à l’UE ne doit pas être prise en compte.