Minorités, Attaque contre une église, problème arménien

Publié le par Famagouste

La question des minorités, l’obsession du régime.
Le procès d’Ibrahim Kaboglu et Baskin Oran, que la justice turque accuse d’« incitation à la haine » dans un rapport sur les minorités, s’est ouvert en Turquie. Commandé en 2004 par le Bureau du Premier ministre, ce rapport, qui préconisait d’octroyer davantage de droits aux minorités, a été au centre d’une vive polémique en Turquie autour de l’identité turque.
Or, Ibrahim Kaboglu, l’un des deux inculpés, était lui-même le directeur du Conseil consultatif pour la Défense des Droits de l’Homme rattaché au bureau du Premier ministre, un organisme établi pour donner à la société civile son mot à dire sur les efforts à entreprendre pour améliorer la situation des droits de l’homme en Turquie. Quant à Baskin Oran, il était le directeur de la sous-commission des Droits de l’Homme et l’auteur de ce rapport, qui a entraîné la vive polémique que l’on sait.
Aux termes de l’accusation, en effet, le Procureur chargé d’instruire le dossier reprochait aux deux hommes d’avoir divisé les minorités en fonction de leur ethnie, de leur religion et de leur langue. Il estimait que la redéfinition du concept de minorité, telle qu’elle est proposée dans le rapport très controversé de MM. Kaboglu et Oran, pourrait constituer une menace pour l’intégrité du pays. Le Procureur d’Ankara se demandait pourquoi le rapport proposait le concept d’identité supranationale de « citoyens de Turquie », au lieu de décrire tous les citoyens de Turquie comme des Turcs. Du coup, un vif débat s’était instauré en Turquie, où MM. Kaboglu et Oran étaient accusés de vouloir modifier l’article 3 de la Constitution turque : « L’Etat turc, avec son pays et sa nation, est indivisible. Sa langue officielle est le turc. »
Devant ses juges, Ibrahim Kaboglu a rejeté les accusations formulées à son encontre ainsi qu’à celle de M. Oran, ajoutant qu’il s’était contenté de porter un regard critique sur la question des minorités et de faire certaines suggestions. « C’est très triste, a-t-il déclaré. Je suis traduit en justice pour avoir défendu l’indépendance du système judiciaire et la liberté d’expression. » Il répondait au Procureur Nadi Türkaslan, qui indiquait dans le dossier d’accusation que MM. Kaboglu et Oran devaient être poursuivis pour leurs propos « incendiaires ».
Dans la presse turque, Hassan Cemal, de Milliyet, ramène le débat autour du concept de « citoyens de Turquie » proposé par Baskin Oran. Il souligne que selon ce dernier, une telle proposition rendrait la Turquie « mieux armée contre le séparatisme ». « C’est son opinion, note le chroniqueur, mais personne n’est obligé de la partager. » Et si le Conseil présidé par Ibrahim Kaboglu a approuvé le rapport par 24 voix contre 7, il n’en demeure pas moins que lorsque son contenu a été rendu public, « les nationalistes et les néo-fascistes ont protesté, puis des charges ont été retenues contre les accusés, qui risquent jusqu’à cinq ans de prison ».
Des accusés qui disent avoir rempli correctement leur mission, comme le relève Hassan Cemal. Pour Baskin Oran, « en Turquie, ceux qui n’accomplissent pas leurs devoirs ne sont jamais punis. On nous avait commandé de rédiger ce rapport. Nous l’avons fait. Ce rapport n’insulte personne. J’ai le droit d’écrire ce que je veux dans le cadre de la loi. Je suis payé par l’Etat pour le faire ».
Mais les choses ne sont pas si simples en Turquie, pour le journaliste de Milliyet. « Il y a beaucoup de choses en Turquie qu’on a du mal à comprendre », écrit-il, ajoutant que « certains sont effrayés par la démocratie et l’Etat de droit ». Ce combat pour la démocratie requiert « vigueur, détermination et patience », selon Hassan Cemal, qui veut néanmoins terminer sur une note optimiste : « Le nombre de ceux qui tombent amoureux de la démocratie, au sein de la bureaucratie, de l’appareil judiciaire et de la classe politique augmente de jour en jour. »
Plus sévère contre la Turquie, l’éditorialiste du Turkish Daily News Yusuf Kanli explique que la justice turque veut faire payer les deux accusés pour l’audace dont ils ont fait preuve. « Qu’ont-ils dit dans ce rapport qui leur vaut des poursuites pour “ incitation à la haine et à l’inimitié ” ? », se demande le journaliste sur un ton ironique. « Leur faute principale a été de presser le gouvernement d’accorder davantage de droits aux minorités. Mais ils lui ont également demandé de reconnaître officiellement comme minorités certains groupes musulmans, comme les Kurdes et les Alévis. Naturellement, cela allait à l’encontre d’une idée bien établie, qui veut que tous les Musulmans vivant dans ce pays soient des “ Turcs ”et qui limite le statut de minorité aux seuls groupes non-musulmans. Le procureur avait raison. Ils ont fait certaines observations “ incendiaires ”. Et comme si cela ne suffisait pas, ils ont ajouté dans leur rapport que la Turquie devrait accorder les mêmes droits aux non-Musulmans, et qu’on ne devrait pas empêcher ces derniers d’accéder à des emplois dans des secteurs ou des ministères dits sensibles, comme l’armée, la police ou le ministère des Affaires étrangères. »
Pour Yusuf Kanli, « personne dans la Turquie de 2006 ne devrait être exposé à des poursuites pour avoir exprimé ce genre d’idées ». Et pour que la Turquie accède au rang de « société démocratique moderne », il est « nécessaire de se ressaisir ». Car un pays « en conflit avec son peuple, avec son histoire, avec ses voisins et souffrant de paranoïa vis-à-vis du Traité de Sèvres et de l’Occident ne pourra atteindre un tel but ».
Ce débat restera d’actualité, selon lui, quelle que soit l’issue des négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. « Pour créer une meilleure démocratie et étendre les droits et les libertés, nous devons suivre la voie des réformes législatives et changer de mentalité, écrit l’éditorialiste. Nous devons comprendre que ce procès n’est pas celui de Kaboglu et Oran ; il s’attaque à ceux qui demandent un plus grand respect des droits de l’homme et des libertés individuelles. »

Attaque de l’Eglise arménienne de Césarée : le gouverneur dément.
Le Patriarche des Arméniens de Turquie, Mesrob II, a condamné l’attaque dont l’Eglise arménienne de Césarée a été la cible la semaine dernière. « C’est un droit démocratique naturel pour les Musulmans d’exprimer leur indignation contre ces caricatures provocatrices, mais je ne peux pas comprendre que l’on commette des actes de violence contre des lieux de culte chrétiens dans notre pays. La violence, sous toutes ses formes, est injuste et devrait être condamnée », a déclaré le Patriarche selon le Turkish Daily News.
Rappelons que des inconnus ont tiré dix balles sur la porte de l’église Sourp Krikor Loussavoritch, en scandant des slogans anti-chrétiens et en criant “ Allah est grand ! ”. Mais des faits démentis par le gouverneur de la région, Osman Günesh, au lendemain du communiqué du Patriarche Mesrob II. « Ces affirmations ne correspondent pas à la réalité », a déclaré le gouverneur, selon l’agence Anatolie. Pour M. Günesh, si le Patriarche des Arméniens de Turquie a eu cette réaction, c’est parce qu’il a été mal informé. « Je ne pense pas qu’il ait eu de mauvaises intentions, a estimé le gouverneur. Il a dû publier le communiqué avec de bonnes intentions. »
M. Günesh a ajouté que les informations faisant état du changement de la porte de l’église sont fausses. « Il n’y a eu aucun problème dans le passé. Nous vivons comme des frères. Ceux qui veulent aller à l’église y vont. Personne n’est embêté », a affirmé le gouverneur de Césarée, selon le Turkish Daily News. M. Günesh a juste concédé que la police s’est rendue à l’église le 9 février dernier, pour vérification, après la plainte déposée par un de ses responsables, pour des coups de feu tirés contre l’église. « Bien que l’on ait trouvé deux trous causés par des impacts de balles au-dessus de la porte de derrière, il n’a pas été possible de déterminer quand ces tirs ont eu lieu », a soutenu le gouverneur, qui a écarté toute attaque récente contre l’église. « En outre, a-t-il ajouté, il est exclu que des gens aient scandé des slogans anti-chrétiens et crié “ Allah est grand ! ”. »
Le même soir, le Patriarche Mesrob II a téléphoné à un responsable du ministère de la Sécurité de la région de Césarée, pour obtenir davantage d’informations et savoir notamment si l’auteur des coups de feu avait été interpellé. Selon le quotidien des Arméniens de Turquie Marmara, le représentant du ministère lui a indiqué que l’incident a eu lieu le week-end précédent, en pleine nuit, à 1 h 30 du matin. Un seul voisin de l’église, du côté de la porte extérieure, aurait entendu le bruit des coups de feu, et sept impacts de balles provenant d’un fusil auraient été retrouvés sur la porte de l’église. Mais selon le responsable de la Sécurité turque, personne dans le voisinage de l’Eglise n’a entendu crier des slogans anti-chrétiens. Le représentant du ministère a ajouté que l’église se trouve dans le quartier excentré de Djafar Bey, à Césarée, où de tels incidents « ont lieu fréquemment ».
Des explications jugées insuffisantes par le Patriarche, qui ne croit pas à l’absence de lien entre les coups de feu tirés sur l’église et les manifestations de protestation contre les caricatures. Durant les 25 dernières années, a-t-il souligné, aucun incident de ce genre ne s’était produit à Césarée. « Pourquoi cela arrive maintenant, se demande Mesrob II, au moment où le monde islamique exprime sa colère contre les caricatures publiées en Occident ? Qu’on ait utilisé un revolver ou un fusil de chasse importe peu ! Ce que je vois, c’est que le gouverneur a officiellement déclaré qu’aucun coup de feu n’avait été tiré sur la porte de l’église. Depuis quand trouve-t-on normal de tirer sur des lieux de culte ? Ces incidents prouvent une fois de plus la nécessité d’œuvrer pour une meilleure compréhension entre les religions et les cultures. »
Difficile de donner grand crédit, en effet, aux démentis des officiels, dans le climat agité qui prévaut actuellement autour de l’affaire des caricatures de Mahomet. Le 5 février, un prêtre catholique italien était abattu dans sa propre église, à Trabzon. Un adolescent âgé de 16 ans a été arrêté pour ce meurtre, sans que son mobile n’ait pu être clairement établi. Un assassinat que la presse turque a immédiatement relié à la crise des caricatures.
Par ailleurs, il y a deux semaines, un prêtre catholique slovène exerçant dans l’ouest de la Turquie a déclaré qu’il avait été harcelé et menacé par un groupe de jeunes gens criant “ Allah est grand ! ”. L’ecclésiastique a ajouté que ces individus n’ont fait aucune allusion aux caricatures du prophète Mahomet.

Le problème arménien dans Radikal (suite).
« De toute façon, les Arméniens auraient été déportés, même s’ils ne s’étaient pas soulevés » : telle est la conclusion de l’historienne turque Ayché Hür, dans une interview accordée au quotidien Radikal, qui a commencé – nous l’évoquions la semaine dernière – à publier une série d’articles sur le problème arménien.
Pour Ayché Hür, les archives du début du XXe siècle des grandes puissances montrent que « l’objectif principal des autorités était de nettoyer la population arménienne d’Anatolie ». Selon Ayché Hür, la Turquie a pris part à la Première Guerre mondiale pour deux raisons : d’une part, pour éviter la capitulation imposée par les alliés et de l’autre, pour ne pas mettre en œuvre les réformes promises aux Arméniens. « Khalidé Edip raconte dans ses Mémoires qu’il a été décidé de lancer une opération de purification ethnique pour mettre fin à la suprématie des Arméniens sur le plan économique », souligne Ayché Hür.
Elle s’inscrit en faux, par ailleurs, contre la thèse de la collusion entre les Arméniens d’Anatolie et l’armée russe, car les Arméniens servant dans l’armée russe étaient des Arméniens d’Arménie, qui vivaient depuis près de mille ans aux côtés des Russes. « Quand bien même les militants politiques arméniens auraient trahi l’Etat turc, celui-ci n’aurait jamais dû expulser tous les Arméniens du pays. En réalité, dit-elle, c’est le grand projet pantouranien conçu par Ziya Gökalp et transformé en mouvement politique par les Ittihadistes qui se cache derrière tout cela. Car les Arméniens étaient le gros obstacle à la réalisation de ce projet. »
Aujourd’hui, poursuit l’historienne, la Turquie, avec sa politique de négation, est perçue dans le monde scientifique et dans les milieux politiques comme un pays qui « apprend à réinterpréter l’histoire ». « La stratégie de la Turquie ne s’articule pas autour de la question de savoir s’il y a eu génocide ou pas ; elle vise non seulement à affirmer qu’il n’y a eu aucun crime, mais aussi à prétendre que ce sont les Arméniens qui ont perpétré un génocide contre les Musulmans. Dans ce pays, une génération a grandi sans éprouver la moindre douleur pour ce qui est arrivé, allant même jusqu’à dire : “ s’il le faut, je ferai la même chose ”. »
Le peuple turc, souligne Ayché Hür, ne veut pas affronter le fait que les principaux acteurs du crime commis contre les Arméniens ont joué leur rôle dans le processus de création de la République turque. « Si la Turquie demandait sincèrement pardon et rétablissait les Arméniens dans leur dignité individuelle et nationale bafouée, elle accomplirait un grand pas en avant. »

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