"Crypto-Arméniens", Roj-TV, politique régionale, crimes "d'honneur"

Publié le par Famagouste

« Les Crypto-Arméniens parmi nous ».
C’est sous ce titre assez évocateur que le journal d’Istanbul Milli Gazete publie un papier sur un sujet qui refait surface, à intervalles de plus en plus fréquents, dans l’actualité.
Dans la presse turque, en effet, on lit assez souvent, aujourd’hui, les confidences de ceux qui se découvrent, sur le tard, une grand-mère arménienne ou des ancêtres arméniens remontant à la période du génocide. S’il paraît difficile, au stade actuel des recherches, d’évaluer le nombre exact de ces personnes porteuses d’une ascendance arménienne plus ou moins taboue, chacun s’accorde à dire que leur présence pourrait constituer un enjeu important, dans les années à venir, dans une Turquie obnubilée par son rapport à ses minorités, en cette période d’intégration européenne.
C’est pourquoi Milli Gazete annonce la couleur dès l’entame de l’article : « Les descendants des “Crypto-Arméniens” qui ont dissimulé leur identité et se sont fait passer pour musulmans pour échapper à la migration forcée mise en œuvre durant les déportations imposées en 1915 retournent à présent vers leur véritable identité. »
Selon le Pr Salim Cohce, connu pour ses recherches sur les Arméniens, ces “Crypto-Arméniens” qui passent pour des Musulmans conservent néanmoins leurs traditions. Soulignant que des études ont été menées sur le sujet dans la période récente, il a lancé un avertissement : dans un futur proche, dit-il, ces Crypto-Arméniens seront utilisés pour réaliser les rêves des Arméniens.
Un problème qu’il considère comme une bombe à retardement, surtout lorsqu’il affirme au magazine Aksiyon que « le nombre des Arméniens convertis à l’islam suite à la déportation fut d’environ 100 000 ».
Actuellement, il y aurait « 40 000 Crypto-Arméniens » vivant en Turquie, selon une étude intitulée “ Les Arméniens en Turquie aujourd’hui ”, publiée en anglais en 2002 par le Dr Tessa Hofmann, qui a servi d’“ expert-témoin ” dans les auditions des citoyens turcs d’origine arménienne demandeurs d’asile politique en Allemagne. Des “Crypto-Arméniens” qui, selon le Pr Salim Cohce, seraient plus de 3 500 dans la seule ville de Malatya.
A Malatya, justement, les “Crypto-Arméniens” et Arméniens convertis ont intensifié leurs activités depuis 1995, affirme le professeur turc ; au point qu’en 2003, quelque 120 personnes d’origine arménienne, porteuses de noms musulmans, ont présenté une pétition pour la réouverture de l’église de Cavusoglu. Selon le Pr Cohce, un travail souterrain est effectué, par l’entremise de citoyens d’origine arménienne, pour récupérer d’anciens biens.
Soulignant qu’il existe également, parmi les convertis, des personnes réellement devenues musulmanes, qui vivent en accord avec les principes de l’islam, Salim Cohce indique que les autres – donc les “Crypto-Arméniens” – n’ont pas fait l’objet d’une surveillance étatique particulière, dans la mesure où ils n’étaient pas perçus comme une menace. Du coup, ils ont « manipulé » les statistiques sur leur nombre exact.
Pour Salim Cohce, ces “Crypto-Arméniens” vont donc constituer un danger dans les années à venir. « Des efforts sont déployés, affirme-t-il, pour leur rappeler leur identité. Une aide financière leur est fournie. Je pense qu’à l’image de l’émergence du PKK après l’ASALA, ces gens seront utilisés à des opérations de “terrorisme urbain”, en Turquie, durant l’ère post-PKK. Ils pourraient apparaître dans les années 2010. De même, je crois qu’en se remémorant leurs origines arméniennes, ces personnes finiront par réclamer, à l’avenir, des terres et des compensations financières à la Turquie. »

Télévisions kurdes : Roj TV et les autres.
Les chaînes de télévision locales en Turquie vont pouvoir émettre dès ce mois-ci des programmes en kurde et d’autres langues minoritaires. La nouvelle a été annoncée le 28 décembre dernier par Zahid Akman, le président du Conseil Suprême de la Radio-Télévision.
En 2002, la Turquie avait modifié sa législation en vue d’autoriser la diffusion de ces programmes, mais les stations locales désireuses d’émettre se plaignaient régulièrement d’obstacles bureaucratiques dressés sur leur route. Et le Turkish Daily News de citer l’exemple de Gun TV, une chaîne de télévision basée à Diyarbekir, qui tente sans succès depuis deux ans d’émettre des programmes en kurde, comme le rappelle son directeur général Cemal Doghan. « Nous avons fourni tous les documents requis, mais l’on nous a répondu que notre candidature était incomplète. Ils ne nous diront pas quels sont les documents manquants. »
Et en ce début d’année, ce n’est pas l’annonce du président du Conseil Suprême de la Radio-Télévision qui va dissiper les craintes des responsables de certaines chaînes, qui redoutent l’apparition de nouveaux obstacles pour des médias que le gouvernement soupçonne de collusion avec le PKK.
Néanmoins, cette annonce est considérée comme un événement « très important », pour le journaliste Mehmet Ali Birand. Dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News, il estime que le Conseil Suprême de la Radio-Télévision a pris « la bonne décision ». Il s’appuie sur les e-mails et les fax qu’il a reçus en provenance du Sud-Est du pays. Lesquels disent ceci, en substance : « Nous ne sommes pas des sympathisants du PKK, mais nous regardons encore Roj TV. Parce qu’il n’y a pas d’autres chaînes de télévision qui émettent en kurde. Roj TV diffuse également de la musique kurde, des informations locales et des manifestations culturelles. Soit vous autorisez Roj TV à émettre, soit vous autorisez d’autres chaînes à diffuser des programmes en kurde. »
Pour Birand, la position systématiquement adoptée dans le passé a montré ses limites. « Nous avons toujours cru que l’autorisation de diffuser des émissions en kurde allait entraîner une multiplication des appels à l’indépendance et un renforcement du PKK. Nous avons même considéré comme une menace le fait de diffuser des émissions en kurde et de parler le kurde. Résultat : Roj TV (la télévision privée pro-kurde basée à Copenhague, qu’Ankara accuse d’être une caisse de résonance du PKK) a gagné du terrain, et tout le monde, qu’on l’aime ou pas, la regarde dans le Sud-Est. Si une chaîne de télévision peut attirer un si large auditoire, personne ne pourra convaincre qui que ce soit, et particulièrement le Danemark, qu’elle est le porte-parole d’une organisation terroriste. »
La semaine dernière, 56 maires de villes du Sud-Est issus des rangs du Parti pour une Société Démocratique (le DTP pro-kurde) ont demandé par courrier au Premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen de ne pas fermer la chaîne de télévision si controversée. « Supprimer la voix de Roj TV équivaudrait à perdre un vecteur important de lutte pour la démocratie, les droits de l’homme et les libertés fondamentales », écrivent les signataires, selon la chaîne de télévision NTV. Ils espèrent qu’un jour, Roj TV sera l’une des nombreuses chaînes de télévision kurde qui émettra avec le soutien du gouvernement turc, depuis Istanbul, Ankara ou Diyarbekir.
Réaction immédiate de la justice turque : selon la chaîne de télévision CNN-Türk, le Procureur de Diyarbekir a décidé d’ouvrir une enquête criminelle à l’encontre des 56 signataires, dont le maire de Diyarbekir, Osman Baydemir, qui a personnellement envoyé la lettre au Danemark, au nom de tous les maires.
De son côté, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a estimé selon Hürriyet que les 56 maires signataires « se comportent de façon irresponsable, à un moment où ils devraient faire preuve d’un sens des responsabilités ».
La Turquie presse les autorités danoises d’interdire Roj TV – qui émet depuis mars 2004 – pour ses liens présumés avec le PKK. En novembre dernier, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan avait boycotté une conférence de presse conjointe avec son homologue danois, pour protester contre la présence de reporters de Roj TV. Mais M. Rasmussen avait défendu leur présence, au nom du respect de la liberté d’expression.
En ces premiers jours de 2006, le Danemark, qui a reçu d’Ankara des informations censées prouver les liens entre Roj TV et le PKK, n’a toujours pas réagi au contenu de la lettre des 56 maires. Selon le Turkish Daily News, Michaël Ulveman, le conseiller de presse du Premier ministre danois, s’est contenté de dire, mardi 3 janvier, que le bureau de M. Rasmussen avait bien reçu une lettre des 56 maires kurdes datée du 27 décembre dernier.
Une lettre qui a fait réagir Mehmet Ali Birand, dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News du mercredi 4 janvier. Pour le célèbre journaliste, on assiste désormais à un « bras de fer » entre la Turquie et le mouvement pro-kurde. « Après la réception de cette lettre, écrit Birand, il devient impossible pour le Danemark de fermer Roj TV. Le Danemark ne peut ignorer les appels lancés par les représentants démocratiques d’une partie de la population de Turquie, simplement pour calmer Ankara. »
Sur le plan politique, l’analyse du chroniqueur est claire : « Les 56 maires ont indirectement soutenu une chaîne de télévision qui reflète les opinions du PKK. L’influence du PKK dans la région du Sud-Est est passée une fois de plus au rang d’évidence. Cela montre qu’une organisation que nous percevons comme un groupe terroriste n’est pas considérée de la même manière par les gens de la région. Qu’allons-nous faire, à présent ? Allons-nous retenir des charges criminelles contre les maires signataires et les envoyer en prison ? ».
Certes, Mehmet Ali Birand aurait préféré que les 56 maires envoient une lettre d’avertissement à Roj TV, plutôt que d’adresser un courrier au Premier ministre danois. Mais aujourd’hui, il demande aux maires de la région et au mouvement pro-kurde de « faire cause commune » pour « mettre fin au terrorisme ». « Si le PKK doit continuer le terrorisme, le mouvement pro-kurde doit s’y opposer, conclut-il. Si l’on se fixe cette ligne de conduite, la région retrouvera la paix. Dans le cas contraire, nous souffrirons tous. »

Ankara joue l’équilibriste sur l’échiquier régional.
La Turquie a démenti les informations selon lesquelles les Etats-Unis chercheraient à obtenir l’accord d’Ankara pour lancer des attaques contre l’Iran à partir de bases situées sur le territoire turc. Le bureau du Premier ministre a qualifié de « spéculations » les informations du Jerusalem Post, qui affirmait il y a quelques jours que les Etats-Unis et l’OTAN coordonnaient actuellement leurs préparatifs en vue d’une possible attaque américaine contre l’Iran. Selon l’agence Anatolie, le ministère des Affaires étrangères a souligné que les problèmes doivent être résolus « par le dialogue et la négociation ». « La région n’a pas besoin de nouveaux problèmes, et chacun devrait assumer ses obligations à cet égard », a ajouté le communiqué de la diplomatie turque.
Etrange coïncidence : au moment où se multipliaient ces informations sur une possible mise à disposition du territoire turc pour une attaque américaine contre l’Iran, l’ambassadeur de Turquie à Bagdad, Ünal Çeviköz, était la cible d’un attentat dans la capitale irakienne. Un attentat qui n’a fait aucun blessé, mais qui ressemble fort à « une embuscade tendue par des professionnels », selon le ministère turc des Affaires étrangères.
Et une embuscade suffisamment grave, pour que Cemil Çiçek, le ministre de la Justice et porte-parole du gouvernement, établisse un lien de cause à effet entre les informations sur les projets américains et l’attaque de la voiture de l’ambassadeur de Turquie en Irak. « Ces informations infondées transforment la Turquie en cible pour les organisations terroristes et les groupes prônant la violence », a-t-il déclaré selon le Turkish Daily News.
La Turquie est donc sous pression sur l’échiquier régional. Soucieuse de devenir un acteur de plus en plus influent dans la région, elle est tiraillée entre son partenariat stratégique avec les Etats-Unis et Israël, et sa volonté de ne pas s’aliéner ses relations avec ses deux grands voisins iranien et syrien.
Des voisins qui lui renvoient volontiers l’ascenseur. Si dans l’édition de la semaine dernière, nous évoquions l’aide proposée par l’Iran, selon des médias turcs, en vue d’alléger l’isolement de Chypre-Nord, cette semaine, c’est la Syrie qui s’est signalée à l’attention de la Turquie. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision turque Sky-TV, le président Bachar El-Assad a en effet annoncé qu’il comptait se rendre en Turquie, début 2006, à l’invitation du président Sezer et du Premier ministre Erdogan.
Une invitation que le ministère turc des Affaires étrangères n’a pas confirmée, soulignant qu’une telle visite n’était pas prévue à ce jour.
Néanmoins, on notera que le président syrien a mis l’accent sur la consolidation des relations syro-turques, ajoutant dans une allusion évidente à l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri, que « la Turquie juge injuste le traitement réservé à la Syrie ».
Récemment, Ankara avait proposé à Damas d’organiser les auditions des officiels syriens, dans le cadre de l’enquête des Nations unies, dans la province du Sud-Est anatolien de Gaziantep. Une proposition qu’Abdullah Gül, le chef de la diplomatie turque, avait transmise personnellement à Bachar El-Assad, en novembre dernier, lors d’une visite surprise effectuée à Damas. Et quand bien même la Commission d’enquête indépendante de l’ONU avait refusé la proposition turque, le président syrien avait jugé l’offre d’Ankara « très courageuse », notant qu’aucun autre Etat n’avait fait de proposition similaire à la Syrie.
Ankara et Damas ont opéré un net rapprochement, depuis un ou deux ans, sur la scène régionale. Au moment où les relations avec Washington sont plutôt compliquées, dans une région aux équilibres bouleversés par l’invasion de l’Irak, la Turquie a besoin de la Syrie, qu’elle considère comme une fenêtre ouverte sur le monde arabe, dans lequel la diplomatie turque veut réaliser une percée. De l’autre côté, la Syrie, incontestablement dans l’œil du cyclone américain, veut se ménager une ouverture vers l’Europe, et joue à cet effet la carte de la Turquie, engagée dans son processus d’intégration européenne.

Le crime d’honneur, un acte horriblement normal.
« Tomber amoureuse, perdre sa virginité, sortir sans permission et parler à un homme sont des actes jugés déshonorants dans le Sud-Est et l’Est de l’Anatolie » : telles sont les principales conclusions livrées par le rapport de la Commission parlementaire sur les crimes d’honneur, dont la chaîne de télévision turque NTV s’est fait l’écho.
Selon les résultats de l’enquête, 83,7% des personnes interrogées estiment normal de punir les filles incapables de défendre leur honneur. A la question “ qu’est-ce que l’honneur ”, 32,9% répondent « ma femme, ma sœur, ma mère, ma famille », 18,4% les obligations religieuses, 13,7% l’honneur de l’homme, 10,2% la chasteté de la femme et 5,7% la virginité. Qu’est-ce qu’un comportement déshonorant ? C’est l’adultère qui arrive en tête pour 48,5% des sondés, devant les actes déshonorants suivants : perdre sa virginité (10,6%), tomber amoureuse (9%), parler à un homme (7%), sortir sans permission (5%), avoir une attitude suscitant les commérages (4,3%), parler dans le dos des gens (1,2%), et enfin se promener sans porter le voile (1,2%).
Quant à la femme, elle a le devoir d’écouter, d’être soumise et d’accepter les punitions. Il incombe à tous les membres masculins de la famille – et non aux seuls père et frère aîné – de défendre l’honneur de la femme.
Mais lorsque l’échec est au rendez-vous, parmi les punitions autres que la mort infligées à la femme qui perd son honneur, on notera qu’on pourra la priver de nourriture, l’enfermer dans la grange ou l’étable, lui couper le nez, lui raser la tête, l’empoisonner ou la pousser au suicide.

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