La justice turque s'acharne contre des intellectuels et des journalistes

Publié le par Famagouste

Le Père Noël m'a apporté un drôle de cadeau cette année", sourit Hrant Dink. Dans son bureau à la rédaction d'Agos, le directeur de l'hebdomadaire publié en turc et en arménien semble totalement désabusé. A la veille de Noël, cet intellectuel d'origine arménienne a appris qu'il était à nouveau l'objet d'une inculpation, la troisième quelques mois, un véritable acharnement judiciaire.

 

Le 7 octobre, il a été condamné à une peine de six mois de prison avec sursis pour "insulte à l'identité turque". En février 2006, un deuxième procès l'attend, pour le même motif. Enfin, c'est pour avoir critiqué la première décision de justice, et pour avoir déclaré que s'il n'obtenait pas gain de cause en appel il serait obligé de quitter le pays, qu'il est à nouveau inculpé.

"Je n'ai pas peur d'aller en prison. C'est mon honneur qui est en jeu et je ne peux pas accepter d'être accusé d'insulter le peuple turc", proteste le journaliste. Malgré les menaces, il a cosigné lundi 26 décembre, avec 168 intellectuels et artistes turcs, une lettre ouverte au gouvernement lui demandant d'abroger purement et simplement les articles 301 et 305 du code pénal, jugés incompatibles avec le principe de liberté d'expression. En vertu de ces articles, des poursuites peuvent être engagées contre tout auteur de critiques de "l'identité turque", du gouvernement, des institutions ou de l'armée.

 

AFFAIRE ENTRE PRO ET ANTIEUROPÉENS

Hrant Dink, figure de la communauté arménienne d'Istanbul, est un symbole à abattre pour les nationalistes turcs les plus radicaux, qui s'engouffrent dans cette faille du code pénal. Depuis quelques semaines, des cas similaires contre des intellectuels se multiplient. A tel point que le commissaire européen à l'élargissement, Olli Rehn, a souligné que, "considérant le nombre de poursuites récentes, il semble que le nouveau code pénal n'accorde pas de protection suffisante à la liberté d'expression".

 

Environ soixante-dix éditeurs, écrivains ou journalistes sont actuellement mis en cause. Le plus célèbre d'entre eux, le romancier Orhan Pamuk, a vu son procès repoussé au 7 février. Il est accusé d'avoir enfreint l'article 301 du code pénal en déclarant, dans un hebdomadaire suisse, que "sur ces terres (la Turquie), 1 million d'Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués". Une "insulte à l'identité turque".

Ohran Pamuk fait lui aussi l'objet d'une nouvelle enquête, pour "insulte à l'armée", après des propos publiés dans le quotidien allemand Die Welt. Le 22 décembre, Zulfuk Kisanak, auteur des Villages perdus, un ouvrage sur l'évacuation de 3 000 villages kurdes par l'armée durant le conflit qui l'opposait aux séparatistes kurdes du PKK ( Parti des travailleurs du Kurdistan), a été condamné à cinq mois de prison. Sa peine s'est finalementcommuée en une amende à payer d'un montant de 1 850 euros .

Une procédure vise également cinq journalistes de renom, parmi lesquels Murat Belge, un fervent partisan de la détente sur la question arménienne.

Dernier avatar de cette offensive judiciaire, le parquet d'Istanbul a annoncé, mardi 27 décembre, avoir ouvert une enquête contre l'eurodéputé néerlandais Joost Lagendijk. Au début du procès d'Orhan Pamuk, auquel il a assisté, M. Lagendijk avait vivement critiqué, le 16 décembre, l'armée et la justice turques.

Ces procédures en série ont quasiment toutes été ouvertes par un même petit groupe d'avocats ultranationalistes. Les mêmes qui avaient tenté de faire interdire, en vain, la tenue en septembre d'une conférence universitaire sur "les Arméniens à la fin de l'Empire ottoman", soutenue par le gouvernement. "Toute une partie de la Turquie est antieuropéenne, explique Hrant Dink. Cette affaire est une querelle entre pro et antieuropéens. C'est le tableau qu'on peut dresser de la Turquie."

Le Monde - 29 décembre 2005 - Guillaume Perrier

 
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Publié dans Dans la presse

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