Déclarations de Chirac à Erevan, projet de loi français contre le négationisme turc

Publié le par Famagouste

Les déclarations de Jacques Chirac à Erévan, vues d’Ankara.
« Dépôt de gerbes au monument du génocide », dans Hürriyet ; « le génocide comme préalable à l’adhésion à l’Union européenne », dans Sabah ; « pour adhérer à l’UE, la Turquie doit reconnaître le génocide », dans Milliyet ; « à Erévan, Chirac recourt à la provocation en exigeant de la Turquie la reconnaissance du génocide », lit-on dans Zaman ; enfin, pour Günesh, « le valet des Arméniens (donc Jacques Chirac) a de nouveau mis en avant un préalable ».
On le voit, la presse turque a réagi plutôt vigoureusement aux propos du président français à Erévan. A la veille de sa visite, déjà, les journaux turcs comme Hürriyet se demandaient si Jacques Chirac allait parler d’un « génocide arménien ». Mais le chef de l’Etat français est sans doute allé au-delà des craintes que la Turquie nourrissait avant son arrivée en Arménie.
La réaction de Posta, dans son édition du 2 octobre, est révélatrice à cet égard. « Chirac a été encore plus audacieux hier » (donc dimanche), écrit le journal par comparaison avec la conférence de presse du samedi, durant laquelle « il avait posé le préalable de la reconnaissance du génocide arménien à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ». Pour étayer son propos sur l’audace présidentielle, le journal Posta s’est référé au discours du chef de l’Etat français, dans lequel celui-ci a décrit l’Arménie comme « la terre où se trouve le Mont Ararat, qui a abrité l’Arche de Noé ».
Dans Milliyet, Taha Akyol, qui s’appuie sur une analyse antérieure de Farid Zakaria, du journal américain Newsweek, compare Jacques Chirac à « un vieux dinosaure épuisé, qui ne comprend pas les réalités du monde d’aujourd’hui ». La phrase de Jacques Chirac sur le préalable de la reconnaissance du génocide arménien pour l’entrée dans l’UE « confirme l’analyse de Zakaria », souligne Taha Akyol. « Le vieux dinosaure, qui n’a pas la moindre idée de ce que les concepts d’histoire, de science et de liberté recouvrent dans le monde d’aujourd’hui, mais qui a la prétention d’agir dans la lignée du grand De Gaulle, utilise le lobby arménien à des fins de politique intérieure. Il croit pouvoir gagner un allié pour la France dans le Caucase », écrit Taha Akyol, en parlant de l’Arménie. Le journaliste de Milliyet admet que le Caucase est une région importante du point de vue de sa géopolitique et de ses ressources pétrolières. « Cependant, fait-il observer, le geste de Chirac est un non-sens, car il s’appuie sur deux millions d’Arméniens au prix d’un affrontement avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. »
Suat Kiniklioglu, qui s’est exprimé dans les colonnes du Turkish Daily News, tente de décrypter les intentions de Jacques Chirac. Pour le président français, cette visite poursuivrait quatre objectifs : « 1. Elle permet d’accroître un soutien politique crucial à une Arménie dirigée par un petit clan nationaliste, qui étouffe la démocratie et a détourné le débat sur la politique extérieure d’Erévan. Grâce au clan Kotcharian, la politique étrangère de l’Arménie s’appuie sur la reconnaissance par la Turquie d’un “génocide” ; quelque chose qui n’arrivera pas, mais cela aidera Kotcharian à prolonger son règne d’oligarque ; 2. La France offre un soutien politique à un pays qui occupe 20% du territoire azerbaïdjanais, dont sept districts à l’extérieur du Haut-Karabagh, et récompense par-là même une attitude politique intransigeante ; 3. La France stoppe les progrès précaires enregistrés sur la scène intérieure turque à propos de la question arménienne. 4. En liant la question arménienne à l’adhésion de la Turquie à l’UE, la France provoque une grave détérioration des relations franco-turques, avec des répercussions potentielles sur les intérêts économiques. »
Suat Kiniklioglu, qui confie s’être rendu en Arménie à trois reprises durant ces trois dernières années, souligne qu’à chaque fois, il a rencontré « de jeunes Arméniens enthousiastes et talentueux, qui veulent établir des relations normales avec la Turquie ». Ces jeunes Arméniens « voient leur avenir dans l’Europe, se retrouvent dans le mode de vie occidental et aspirent à faire partie’ de la famille européenne ». Or, estime-t-il, la visite de Jacques Chirac « n’a servi qu’à réduire au silence ces Arméniens progressistes et à conforter ceux qui dirigent l’Arménie d’une poigne de fer et vont finalement l’isoler du reste du monde ».
Après avoir rappelé les propos tenus par Jacques Chirac à Erévan, Mehmet Ali Birand, toujours dans le Turkish Daily News, écrit : « Peu importe ce que Chirac dit. Il y a une chose que nos amis européens doivent comprendre : la Turquie ne reconnaîtra jamais les allégations arméniennes de génocide. La Turquie pourra peut-être accepter beaucoup de choses, mais rien, ni même l’adhésion à l’Union européenne, ne fera dire à la Turquie qu’elle a commis un crime tel qu’un génocide. »
Le Turkish Daily News se fait l’écho de la réaction d’Olli Rehn, le Commissaire européen à l’Elargissement, aux propos du président français. « La position de l’UE sur cette question, a déclaré Olli Rehn, est que la reconnaissance du génocide arménien n’est pas une condition préalable à l’adhésion. » Olli Rehn soutient la proposition turque de création d’une Commission mixte d’historiens turcs et arméniens, car « c’est un bien meilleur moyen pour traiter de cette question historique très sensible que de lancer des ultimatums ».
Zaman, de son côté, souligne que Louis Michel, le Commissaire européen chargé du Développement et de l’Aide humanitaire, a dénoncé « ceux qui veulent modifier les règles du jeu durant la partie ». L’ancien chef de la diplomatie belge faisait allusion, bien entendu, à la phrase du président français sur le préalable à l’adhésion d’Ankara à l’UE. Or, la Turquie est « très importante » aux yeux de Louis Michel. « Il suffit de jeter un coup d’œil aux points d’intersection des tracés énergétiques pour le comprendre », a-t-il déclaré. Estimant que l’UE a davantage besoin de la Turquie que l’inverse, Louis Michel a fait valoir qu’Ankara a joué un rôle-clé dans les crises survenues en Irak, en Iran et au Moyen-Orient.
Quant au ministère turc des Affaires étrangères, il a finalement réagi mardi 3 octobre aux déclarations de Jacques Chirac, auquel il reproche son incohérence, au regard de l’attitude qu’il avait adoptée l’an dernier au sujet de la loi sur la colonisation. « Il n’est pas possible, souligne le communiqué du ministère, d’accepter la manière dont Jacques Chirac décrit les incidents survenus en 1915 dans les conditions de la Première Guerre mondiale et à propos desquels de nombreux historiens apportent des interprétations extrêmement différentes aux allégations arméniennes de génocide. » Le ministère turc des Affaires étrangères rappelle que l’an dernier, au moment de la loi sur la colonisation, Jacques Chirac avait « défendu le point de vue que la recherche historique doit être laissée aux seuls historiens ».
Bien évidemment, dans ce contexte, on se projette à Ankara sur le 12 octobre, date du retour à l’Assemblée nationale française de la proposition de loi socialiste sur la pénalisation des négationnistes du génocide arménien.
Au lendemain de la déclaration de Jacques Chirac à Erévan appelant la Turquie à reconnaître le génocide arménien pour pouvoir entrer dans l’Union, certaines sources diplomatiques au ministère turc des Affaires étrangères faisaient savoir au Turkish Daily News que « même si la proposition de loi était adoptée, il ne [serait] pas possible pour la Turquie d’accepter de telles accusations ». Les officiels turcs, qui précisent qu’Ankara contacte les responsables français « à tous les niveaux » pour éviter l’adoption de la loi, appellent le « lobby arménien » à « abandonner les manœuvres en coulisses » et à « se présenter avec des arguments concrets appuyés par des faits historiques ». Pour les responsables turcs, l’Arménie, qui a pour objectif « la reconnaissance de ses accusations de génocide par des pays tiers », tente de « porter atteinte aux relations bilatérales entre la Turquie et des pays tiers, pour marquer des points sur la scène politique ».
Mehmet Ali Birand, dans le Turkish Daily News, se demande « comment une poignée d’Arméniens arrive à persuader le monde entier qu’il faut croire à leurs allégations de génocide. (…) Ils ont d’abord assuré l’adoption par certains Parlements de résolutions reconnaissant que les Arméniens ont été victimes d’un génocide. Ils ont convaincu un grand nombre de gens. Et maintenant, ils travaillent à poursuivre en justice ceux qui nieraient leurs allégations. »
Le journaliste turc tente de comprendre les motivations de ceux qui « acceptent les revendications arméniennes ». « Nous haïssent-ils à ce point, s’interroge-t-il, ou représente-t-on une menace tellement énorme qu’ils instrumentalisent les allégations arméniennes pour faire pression sur nous ? Cela sent la théorie du complot, non ? ».
En tout cas, souligne Birand, face aux Arméniens qui « travaillent depuis 90 ans à la satisfaction de leurs revendications », qui « font des films et publient des ouvrages sur le sujet », les Turcs sont restés « silencieux dans leur coin ». « Nous n’avons même pas discuté de cette question entre nous. Nous avons agi comme si nous avions quelque chose à cacher », déplore Birand.
Et il se pose les questions suivantes : « Ne faudrait-il pas élaborer une nouvelle stratégie pour contrer ces allégations ? Au lieu de fouiller dans le passé, d’accuser les Arméniens de mensonge et de soutenir que les principales victimes ont été les Turcs, n’est-il pas temps d’agir en accord avec la nouvelle donne d’aujourd’hui et d’ouvrir une nouvelle page ? ». Le journaliste appelle les Turcs « à agir avec la tête, sans se laisser submerger par les émotions ». « Car sinon, prévient-il, un jour nous nous retrouverons sur une route à sens unique, sans retour possible. »

L’armée turque et l’AKP engagés dans un bras de fer sans merci.
Les tensions entre les islamistes de l’AKP et les militaires, qui se considèrent comme les gardiens du temple laïc, ne font que s’exacerber au fil de l’évolution des pourparlers euro-turcs. L’attentat perpétré au Conseil d’Etat, le 17 mai dernier, a eu pour effet de durcir le bras de fer entre l’AKP et l’Etat profond, lequel estime que la République turque laïque fondée par Atatürk est en danger. La semaine dernière, dans notre édition du “Zoom”, nous vous décrivions la passe d’armes entre Hans-Jörg Kretschmer, le chef de la Délégation de la Commission européenne en Turquie, et le numéro deux de l’armée, le général Ilker Basbugh, autour du rôle des militaires dans la vie publique en Turquie. Répondant à M. Kretschmer, qui reprochait à l’armée de « [jouer] son propre jeu en dehors du contrôle des autorités civiles », le responsable militaire turc avait répondu que « l’armée ne peut ignorer les attaques lancées contre le caractère unitaire et laïc de l’Etat », face à l’influence grandissante de communautés religieuses véhiculant un islam jugé réactionnaire.
Cette semaine, la polémique a pris une nouvelle ampleur, avec la montée au créneau du président turc Sezer et du chef d’état-major des armées, le général Büyükanit. Dimanche 1er octobre, le président de la République, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire, y est allé de son message devant les députés, selon le Turkish Daily News : « Le péril islamiste réactionnaire est l’une des menaces qui pèsent sur notre sécurité intérieure. Ceux qui ne perçoivent pas la réalité de cette menace devraient analyser les développements survenus durant ces vingt dernières années en Turquie, pour voir à quel point la vie sociale et la vie privée ont évolué. » Pour le président Sezer, « la menace réactionnaire n’a pas abandonné son objectif de modifier les caractéristiques fondamentales de l’Etat ». Or, poursuit-il, « le principe de laïcité est le cœur de toutes les valeurs qui constituent la République de Turquie ». En lançant cet avertissement à peine voilé’ au gouvernement islamiste de Recep Tayyip Erdogan, Ahmet Necdet Sezer a pris soin en outre de se ranger clairement du côté des militaires, soulignant que ceux-ci jouissaient du soutien de la nation.
Et l’armée, justement, ne va pas tarder à emboîter le pas au président : dès le lendemain, lundi 2 octobre, devant le Commandement de l’Académie militaire, le général Yashar Büyükanit, chef d’état-major des forces armées, accusait le gouvernement d’encourager le fondamentalisme islamique et rejetait les critiques de Bruxelles sur l’influence trop grande de l’armée dans la vie politique turque. « N’y a-t-il pas ceux qui à chaque occasion expriment le besoin de redéfinir la laïcité ?, s’est-il interrogé, selon le Turkish Daily News. N’occupent-ils pas les plus hautes positions au sein de l’Etat ? Si vous ne pouvez pas répondre par la négative à ces questions, alors il y a bien une menace fondamentaliste islamique en Turquie, et toutes les mesures doivent être prises pour contrer cette menace. »
Les propos du général Büyükanit résonnaient comme en écho à ceux tenus la semaine dernière par trois militaires turcs de haut rang, qui avaient affirmé que sans une armée indépendante, la Turquie basculerait vers un islam radical.
Mais le chef d’état-major de l’armée turque répondait aussi et surtout directement au Premier ministre, qui avait déclaré la veille aux journalistes, dans l’avion qui l’emmenait vers les Etats-Unis, qu’il ne croyait pas à l’existence d’une menace islamiste en Turquie. « Il faut éviter les déclarations qui créeraient des tensions dans les milieux économiques et politiques, et il faut traiter cette question avec délicatesse, a souligné M. Erdogan, selon Milliyet. J’ai dit cela à Büyükanit, et il est d’accord. »
Face aux critiques de Bruxelles, et en particulier celles de Hans-Jörg Kretschmer, qui reprochait à l’armée de jouer « son propre jeu en dehors du contrôle des autorités civiles », le général Büyükanit s’est demandé selon le Turkish Daily News « pourquoi cet officiel de l’Union européenne se préoccupe de l’éducation religieuse, des droits culturels et des universités ». « Il se préoccupe du fait, ajoute-t-il, que l’armée turque est l’institution la plus respectée dans le pays. Ceux qui font de telles déclarations ont-ils un ordre du jour caché ? Nous devrions tous avoir les réponses à ces questions. »
Autre cible visée par le chef d’état-major des forces armées : la Fondation turque pour les Etudes en Sciences sociales et économiques (le TESEV), une boîte à idées qui mène des recherches dans le domaine politique et que Yashar Büyükanit, sans la nommer, a stigmatisée’ pour son dernier rapport intitulé “Almanach Turquie, 2005 – Politique de sécurité et manquements démocratiques”.
Pour le général turc, ce rapport sur la position sociale des militaires est truffé d’erreurs factuelles. Yashar
Büyükanit prétend en outre que 9 des 22 chapitres de ce rapport publié par le TESEV ont été préparés par l’Académie de Police. « Les activités des militaires sont évaluées dans ce rapport qui a été présenté le 22 septembre 2006, souligne le chef d’état-major de l’armée. Les propos tenus durant sa présentation par les intervenants locaux et étrangers sont allés au-delà des limites de la tolérance et de la politesse. » Toutefois, si ce rapport a bien été présenté le 22 septembre 2006, le général Büyükanit fait observer qu’il a été publié en mai 2006, pour être présenté étrangement quelques mois plus tard, soit juste avant la date prévue pour la publication par l’Union européenne du rapport sur les progrès de la Turquie sur la voie de l’adhésion.
Le TESEV a répondu aux attaques du général. Volkan Aytar, l’un de ses responsables, a rejeté l’accusation de Yashar Büyükanit sur la date de présentation du rapport. Il a précisé que si l’almanach a été lancé en juin 2006, la réunion d’Ankara du 22 septembre dernier n’a eu pour seul but que de présenter sa version traduite (comprenez en anglais, probablement). Jugeant « malheureuses » les observations du général Büyükanit, Volkan Aytar a souligné que le TESEV mène des recherches de longue date, en vue d’alimenter le débat sur les manquements démocratiques dans le domaine de la sécurité. « Les remarques de M. Büyükanit sont injustes », a déclaré le responsable du TESEV, qui a défendu le Professeur Ümit Cizre, du Département des Sciences Politiques de l’Université de Bilkent, en sa qualité de directeur de l’almanach.
Les discours du président de la République et du chef d’état-major des forces armées occupent une place de choix dans les principaux titres de la presse turque. Dans un papier intitulé “Les cibles du discours du chef d’état-major des armées”, Fikret Bila, du quotidien Milliyet, a souligné’ que le général Büyükanit a répondu à des déclarations récentes du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, du président de l’Assemblée nationale Bülent Arinç et du président irakien Jalal Talabani, mais aussi qu’il a critiqué l’Union européenne et quelques pays d’Europe pour leur manière d’appréhender le terrorisme et le rôle des forces armées turques. « Les problèmes mis en avant par Büyükanit et le style qu’il a employé indiquent, conclut Fikret Bila, que les forces armées turques ne resteront pas indifférentes aux déclarations et aux actes hostiles au système laïc, à l’unité nationale et aux forces armées turques. »
Dans Radikal, Murat Yetkin souligne que le discours du général Büyükanit était « rempli de critiques tacites mais fortes à l’adresse du gouvernement – des critiques principalement centrées sur la laïcité, le PKK et la lutte contre le séparatisme kurde, ainsi que sur les déclarations condamnant les forces armées turques ». Au-delà du « vif désaccord » entre le gouvernement et les militaires sur la question du fondamentalisme, Murat Yetkin retient que ce discours « s’adressait aux dirigeants américains » avant la rencontre de Washington entre MM. Bush et Erdogan. Et les Etats-Unis peuvent tirer une double conclusion des propos du général Büyükanit : 1) Si vous prenez au sérieux l’appel au cessez-le-feu du PKK et élaborez une politique calquée là-dessus, sachez que les forces armées turques ne s’inscriront pas dans cette politique ; 2) Il n’est pas de votre intérêt d’affaiblir le pouvoir des forces armées turques dans le pays. Pour Murat Yetkin, les observations du général Büyükanit pourraient avoir « de sérieuses répercussions non seulement sur la politique intérieure, mais aussi sur la politique étrangère de la Turquie, avant les élections présidentielles et législatives de 2007 ».
Dans Zaman, Tamer Korkmaz critique le général Büyükanit pour avoir dit qu’une menace fondamentaliste pesait sur le pays. « Y a-t-il eu des développements laissant apparaître l’existence d’une menace fondamentaliste ? Non, écrit le journaliste. Ces tentatives visant à raviver la menace fondamentaliste peuvent être décrites comme une réponse en forme de réflexe, en vue de préserver la suprématie des militaires dans certains domaines. »
Toujours dans Zaman, on peut lire aussi un point de vue tout à fait différent : dans un article intitulé « Quelle laïcité ? », le chroniqueur Mumtazer Türköne admet qu’une menace pèse sur le principe de laïcité en Turquie. Toutefois, selon lui, il ne faut pas en chercher l’origine dans la religion ou l’existence de plusieurs confessions différentes dans le pays, mais plutôt « dans les croyances philosophiques réactionnaires, le concept des Lumières qui remonte au 18e siècle et un positivisme primaire qui n’a pas réussi à survivre au 19e siècle ».
Vakit, le journal islamiste, estime que le général Büyükanit s’est montré « plus raisonnable » que le président Sezer, quand bien même Yashar Büyükanit a évoqué « une menace réactionnaire imaginaire ».
Mais un chroniqueur du même journal, du nom d’Abdurrahman Dilipak, a critiqué quant à lui les avertissements sur la menace réactionnaire et l’accent mis sur la laïcité dans les récents discours du président Sezer et des généraux Basbugh et Büyükanit. Pour le chroniqueur de Vakit, « il n’est pas possible de s’attaquer aux défis du 21e siècle à l’aide de concepts et d’institutions inventés ou créés à la fin du 19e siècle et pendant les années de guerre ».
Quant au quotidien progouvernemental Yeni Safak, il a bien entendu accordé une large place aux déclarations des militaires. Dans un papier intitulé “Pourquoi les militaires s’intéressent-ils tant à la politique ?”, Mehmet Ocaktan souligne que les forces armées turques, après le remplacement du général Hilmi Özkök à leur tête par le général Yashar Büyükanit, « ont retrouvé leur envie de dominer, héritée de l’époque ottomane ». Cette envie se caractérise « par le désir d’avoir son mot à dire dans tous les domaines de la vie politique ».
Fehmi Koru, toujours dans Yeni Safak, aborde la question d’une tout autre perspective. Si le général Büyükanit se plaint que certaines forces demandent à redéfinir la laïcité, que certains milieux n’ont pas pris conscience de la « menace réactionnaire sérieuse » qui pèse sur la Turquie, ou que l’OTAN et l’Union européenne rechignent à soutenir la Turquie dans sa lutte contre le terrorisme, Fehmi Koru y voit les signes « du mécontentement des militaires turcs face à l’évolution actuelle du monde et aux résultats de la mondialisation ». Il ajoute que « si personne ne semble prêter une oreille attentive aux avertissements de l’armée sur la menace réactionnaire, c’est parce que le concept (de menace réactionnaire) n’est pas pertinent à l’échelle globale ». Et si le soutien de la communauté internationale fait défaut à la Turquie dans sa lutte contre le terrorisme, cela signifie que « le système global n’approuve pas les méthodes utilisées par la Turquie pour combattre le terrorisme ».
Oktay Eksi, dans Hürriyet, s’attarde quant à lui sur les déclarations faites par le Premier ministre Erdogan au sujet du fondamentalisme islamique, dans l’avion qui l’emmenait vers les Etats-Unis. Le chef du gouvernement avait affirmé que la menace croissante posée par le fondamentalisme islamique est « un sujet fabriqué de toutes pièces, qui est en réalité un concept politique imaginaire ». Pour Oktay Eksi, ces propos de M. Erdogan « ont clairement montré qu’il n’a pas pris la mesure de la gravité des préoccupations des généraux de l’armée ».
Il rappelle que c’est le Premier ministre en personne qui a supprimé une structure chargée de surveiller l’activité des fondamentalistes, laquelle avait été mise en place du temps de l’un de ses prédécesseurs, Bülent Ecevit. Oktay Eksi ajoute que Ömer Dinçer, l’homme que M. Erdogan a choisi pour être son sous-secrétaire, « veut, plus que tout autre, établir un Etat religieux dans ce pays ». « Depuis que le Premier ministre a bloqué les canaux d’obtention de l’information sur les activités des fondamentalistes en Anatolie, il n’a naturellement aucune idée de la menace croissante qu’ils font peser », écrit le journaliste.
Ce débat qui envahit littéralement la scène politique intérieure en Turquie se développe dans un climat de pré-campagne pour les élections présidentielles de mai prochain. Dans Vatan, Güngör Mengi loue Ahmet Necdet Sezer, un président connu « pour sa position intransigeante sur la laïcité ». « La Turquie, écrit-il, pourrait ne plus entendre pendant les prochaines années les paroles d’un président aussi sensible que Sezer sur la question de la laïcité. Dans sept mois, un président qui ne reconnaîtra pas l’existence de la menace fondamentaliste aura remplacé Sezer. »
Asli Aydintashbash, dans Sabah, s’inquiète de la montée des tensions entre le gouvernement et l’armée. « A Ankara, chacun se demande ce qui se passe », souligne le chroniqueur, qui observe « un durcissement croissant dans le ton », malgré les appels répétés des uns et des autres à la stabilité. « La plupart des observateurs sont convaincus, écrit-il, que le moment de la confrontation est venu entre l’armée et le gouvernement. » S’appuyant sur une source importante qu’il ne cite pas, Asli Aydintashbash souligne que la principale raison pour laquelle les militaires se sentent tellement désarçonnés’ par cette « menace croissante posée par l’islam réactionnaire » tient à la possibilité que le Premier ministre Erdogan se présente à l’élection présidentielle. Selon la même source, il suffirait que M. Erdogan annonce son intention de ne pas briguer la présidence de la République pour désamorcer immédiatement les tensions. « Mais il ne le dira pas », affirme la source en question.
D’autres sources prétendent que ce n’est pas la perspective de l’élection présidentielle qui rend les militaires si irritables, mais plutôt les tentatives de pénétration des groupements religieux à l’intérieur des forces armées. « La période qui s’ouvre devant nous, écrit le journaliste de Sabah, va être façonnée à l’aune des développements de la dynamique interne à la Turquie, et non pas en fonction de l’évolution des problèmes internationaux. »
Dans son papier intitulé “Büyükanit réprimande l’AKP”, publié par le Turkish Daily News, Mehmet Ali Birand prédit que le discours prononcé par Büyükanit « soit sera oublié soit changera la donne dans le pays ». « Tout dépendra, écrit-il, de ce qui va se passer durant les élections présidentielles et législatives de l’année prochaine. Les blocs ont été formés. L’un d’eux est constitué par le Parti Républicain du Peuple (le CHP), les forces armées turques et le président Ahmet Necdet Sezer. » L’autre camp, ajoutera-t-on dans le prolongement de la pensée de Birand, regroupe les islamistes et sympathisants de l’AKP. « Si les deux parties campent fermement sur leurs positions et ne montrent aucun signe de souplesse, je pourrai dire, conclut le journaliste turc, que des jours sombres attendent notre pays. »

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