La Turquie face à la crise libanaise
Enverra ? N’enverra pas ? La question de l’envoi de troupes turques au Liban occupe largement le devant de la scène à Ankara. Juste avant son départ pour Damas, dernière étape de sa tournée proche-orientale, Abdullah Gül, le chef de la diplomatie turque, a déclaré que la décision serait annoncée très prochainement. Des officiels du ministère des Affaires étrangères ont indiqué pour leur part que la décision pourrait être arrêtée d’ici à la fin de cette semaine.
La Turquie a déjà exprimé son désir d’envoyer des soldats au sein de la force de maintien de la paix des Nations unies ; elle attend simplement de connaître les détails sur le déploiement et le mandat de cette force, avant de donner le feu vert à ses troupes.
Dans un entretien accordé au quotidien Sabah, Abdullah Gül estimait en fin de semaine dernière que l’envoi de troupes turques au Liban était une question de prestige. « Des pays comme l’Espagne, le Pakistan, l’Italie et la Malaisie ont déclaré qu’ils enverraient des troupes au Liban, a déclaré Abdullah Gül. Si nous restons en dehors de ce processus, en tant qu’héritier d’un Etat qui a gouverné cette région pendant des siècles et qui est le pays le plus fort et le plus stable du Moyen-Orient, notre prestige en prendrait un sérieux coup. Notre présence là-bas serait une bonne décision pour tout le monde. » Interrogé par le journaliste Fatih Altayli à son retour du Liban, le chef de la diplomatie turque avait toutefois opposé un refus catégorique à tout engagement de troupes turques dans des opérations de désarmement du Hezbollah.
Un refus qu’Abdullah Gül a réitéré, selon le Turkish Daily News, juste avant son départ pour Damas. Cette visite d’Abdullah Gül en Syrie était donc la dernière étape d’une tournée proche-orientale, qui a conduit le chef de la diplomatie turque successivement en Israël, dans les territoires palestiniens et au Liban.
Juste avant de décider si oui ou non elle va envoyer des troupes au Liban, la Turquie a abattu la carte syrienne, pour afficher un certain optimisme quant à l’avenir du processus de paix au Proche-Orient. A son retour de Damas, Abdullah Gül, résolument enthousiaste, a estimé au vu de ses entretiens avec les dirigeants syriens, selon le Turkish Daily News, qu’il existait à présent « une grande opportunité de réactiver le processus de paix dans la région ».
Cette déclaration du chef de la diplomatie turque a fait curieusement écho au refus catégorique exprimé lundi 22 août par Ehud Olmert, le Premier ministre israélien, de relancer les négociations de paix avec la Syrie, aussi longtemps que Damas « soutiendra le terrorisme ». Notons que les derniers pourparlers de paix israélo-syriens remontent à janvier 2000, et qu’ils concernaient le sort du plateau du Golan, dont Damas réclame à Tel-Aviv la restitution.
Tel-Aviv, justement, où la visite d’Abdullah Gül, dans le cadre de sa tournée au Proche-Orient, a donné l’occasion aux dirigeants turcs et israéliens d’évoquer la question de la participation de troupes turques au sein d’une force de maintien de la paix au Liban. « J’espère que la Turquie jouera un rôle important dans la force multinationale au Sud-Liban », a déclaré Ehud Olmert à la radio israélienne, selon Hürriyet, à l’issue de son entrevue avec Abdullah Gül. « La Turquie jouit de la confiance d’Israël et peut jouer un rôle stabilisateur dans la région », a-t-il ajouté.
De son côté, le chef de la diplomatie turque a demandé à Israël de cesser de recourir à un usage disproportionné de la force. Un Abdullah Gül qui a profité de son passage en Israël pour avoir une rencontre secrète avec les familles des soldats israéliens enlevés par le Hamas et le Hezbollah. Selon Hürriyet, les familles des trois soldats ont demandé à Abdullah Gül de vérifier si les captifs sont sains et saufs. Le chef de la diplomatie turque leur a promis qu’il ferait son maximum.
Avant même que la décision d’Ankara ne soit officiellement arrêtée, on attendait avec une certaine impatience la réunion lundi 21 août du Conseil national de sécurité de Turquie (le MGK), qui avait inscrit la question de l’envoi de troupes turques à son ordre du jour. Toutefois, dans son communiqué publié au terme de la réunion, le MGK allait s’abstenir de donner une indication précise sur ce que sera la décision d’Ankara. Il appelait plutôt à l’intensification des efforts diplomatiques pour la paix et la stabilité régionales, et soulignait l’importance d’un règlement négocié.
Dans la presse turque, les commentaires vont bon train sur cette question de l’envoi de troupes turques au Liban. Fehmi Koru, du quotidien progouvernemental Yeni Safak, note que le gouvernement a exprimé sa volonté d’intégrer la force multinationale. Dans un parallèle avec la crise irakienne, il note que de nombreux observateurs regrettent à présent le refus d’Ankara, le 1er mars 2003, d’envoyer des troupes en Irak aux côtés des Etats-Unis. « De nombreux partisans de cette décision sur l’Irak soulignent aujourd’hui, à propos du Liban, qu’il existe une résolution des Nations unies qui devrait renforcer notre volonté de participer à la force multinationale. Parmi ces gens, écrit Fehmi Koru, l’on trouve plusieurs membres du gouvernement qui avaient joué un rôle déterminant dans la décision de ne pas aider les Etats-Unis au moment de l’invasion de l’Irak. »
« Vouloir contribuer à une force internationale déployée au Liban peut se comprendre du point de vue du gouvernement, qui mène une politique étrangère multidimensionnelle. Cependant, avant d’arrêter la décision finale, certains problèmes devront être abordés », souligne Fehmi Koru. Lequel doute que la résolution onusienne ne fasse pas mention du désarmement du Hezbollah, contrairement à la volonté d’Ankara, qui souhaite éviter toute confrontation militaire avec l’organisation libanaise.
Dans Cumhuriyet, Ali Sirmen fait un autre parallèle – bien plus lointain celui-là – avec les dernières années de l’Empire ottoman. Pour le journaliste de Cumhuriyet, les propos d’Abdullah Gül sur le prestige dont jouirait la Turquie en envoyant des troupes au Liban font penser à la Première Guerre mondiale, lorsque l’Empire ottoman « fut entraîné dans le conflit aux côtés de l’Allemagne pour regagner une partie de son prestige », avec le « résultat catastrophique » que l’on sait.
Qu’arrivera-t-il si des soldats turcs sont enrôlés au sein de la Force des Nations unies pour le Liban ? Comment réagira le peuple libanais ? Deux questions que pose Ertughrul Özkök dans Hürriyet. Pour le chroniqueur turc, la réponse la plus significative à cette double interrogation est venue durant le dîner organisé par le Premier ministre libanais Fouad Siniora, à Beyrouth, à l’occasion de la visite du chef de la diplomatie turque Abdullah Gül.
A ce dîner, précise le journaliste de Hürriyet, le chef du gouvernement libanais avait convié les ministres des Affaires étrangères de Turquie, de France, du Pakistan et de Malaisie, ainsi que neuf ministres de son cabinet. Au centre des entretiens : la force de maintien de la paix à envoyer au Liban. Fouad Siniora a souligné à cette occasion que la présence de soldats turcs au sein de cette force était une nécessité. Et lorsque Abdullah Gül a demandé à Fouad Siniora comment le peuple libanais réagirait à la présence de soldats turcs sur son sol, le chef du gouvernement libanais a fait la réponse suivante, selon Hürriyet : « Même le ministre arménien de notre cabinet veut la venue des soldats turcs ! ». Une réponse qui a causé la surprise du ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, toujours selon Ertughrul Özkök.
Lequel poursuit : « Mais avant que l’effet de surprise ne soit passé, Siniora a sorti un autre coup de son chapeau, en appelant le ministre arménien de son cabinet à la table où était assis Abdullah Gül. Prenant le ministre arménien par le bras, Siniora lui demanda : “ Vous voulez également la venue des soldats turcs, non ? ”. Et le ministre arménien répondit par l’affirmative. Bien entendu, cela surprit les représentants turcs présents dans le salon, et particulièrement dans la mesure où le matin même, le parti arménien dachnak avait publié une déclaration dans laquelle il se disait opposé à l’arrivée de soldats turcs au sein d’une éventuelle force de maintien de la paix. »
« Il est clair que le ministre arménien et le Parti Dachnak étaient en désaccord, affirme le chroniqueur de Hürriyet. Il est impossible de savoir si le ministre arménien a fait une réponse dictée par la politesse, ou s’il s’est exprimé en toute honnêteté. Simplement, il est intéressant de noter, a ajouté Ertughrul Özkök, qu’Abdullah Gül a déclaré aux journalistes qui ont entendu cet échange de vues que les autorités d’Ankara “ ne prennent pas au sérieux ” les informations selon lesquelles le lobby arménien des Etats-Unis tenterait d’empêcher la venue de soldats turcs au Liban. »
Les éditorialistes et chroniqueurs de la presse turque s’attardent bien entendu longuement sur cette nouvelle guerre du Liban, et en particulier sur l’attitude d’Israël. Dans Milliyet, Taha Akyol se demande qui est sorti vainqueur, d’Israël ou du Hezbollah, d’un mois de confrontation militaire. Pour Taha Akyol, « Israël n’a pu totalement atteindre ses objectifs militaires, pendant que le Hezbollah a montré de façon convaincante qu’il n’avait aucunement l’intention de céder ». Et si aucune des deux parties n’a gagné la guerre, il n’en demeure pas moins, pour Taha Akyol, que le Hezbollah « a acquis un avantage ».
Akyol fustige « les régimes conservateurs sunnites du Golfe et de Jordanie, qui se sont davantage préoccupés depuis l’intervention militaire américaine en Irak, en 2003, de la croissance d’un arc chiite que du conflit israélo-palestinien ». Pour le chroniqueur de Milliyet, critiquer la politique militariste de l’Etat d’Israël ne relève pas de l’antisémitisme. « Le fait que les Juifs aient été persécutés ne donne pas le droit à Israël d’être cruel aujourd’hui », écrit Taha Akyol.
Hakan Albayrak va plus loin dans le quotidien conservateur Milli Gazete, proche de l’ancien leader islamiste Necmettin Erbakan, interdit d’activité politique pour propagande islamiste. Evoquant une possible coopération militaire entre la Turquie et le Hezbollah, le journaliste écrit à propos du cabinet Erdogan que « le même gouvernement qui permet à des pilotes israéliens de s’entraîner dans l’espace aérien turc tente de se donner bonne conscience en envoyant de l’aide humanitaire au Liban ». Selon Hakan Albayrak, « le gouvernement – au sein duquel de nombreux députés de l’AKP étaient membres du groupe d’amitié Turquie-Israël au Parlement turc – devrait avoir honte’ d’avoir joué un rôle indirect dans les récentes atrocités commises par Israël au Liban ». Notant que ces mêmes députés ont quitté le groupe d’amitié après l’attaque israélienne sur Cana, durant laquelle de nombreux enfants ont été massacrés, le journaliste invite les membres de l’AKP à former un groupe d’inimitié à l’égard d’Israël. Selon lui, les membres de l’AKP devraient tenter d’user de leur influence auprès du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères afin que ceux-ci se dressent contre Israël. Pour Hakan Albayrak, le gouvernement turc « devrait renforcer ses relations avec les combattants de la liberté de Palestine et du Liban, ainsi qu’avec l’Iran, l’Algérie, le Venezuela et la Syrie ».
Toujours dans la mouvance islamiste, le journal Vakit tente de mettre à jour l’ambiguïté – pour ne pas dire la duplicité – de la politique turque entre Israël d’un côté et les Palestiniens de l’autre. Dans un article intitulé “Ils nous ont trompés”, Vakit rapporte qu’un groupe de diplomates turcs a pris part récemment, à Tel-Aviv, à une “nuit de solidarité” avec Israël. Selon le journal, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Namik Tan, a admis que les diplomates turcs qui ont assisté à l’événement ont été abusés, croyant que l’argent récolté serait utilisé au profit d’étudiants juifs de Turquie. On ne s’étonnera guère, du coup, de voir le même journal Vakit fustiger, dans un autre papier titré “Scandale diplomatique”, certains officiels du ministère des Affaires étrangères, critiqués « pour avoir assisté à Tel-Aviv à une “nuit de solidarité” avec les soldats israéliens, pendant qu’en Turquie on collecte activement des fonds pour les Palestiniens. »
Tout autre son de cloche, en revanche, dans un papier du Turkish Daily News signé Cüneyt Ülsever. Lequel déplore qu’une grande partie des journalistes et intellectuels de Turquie n’appréhendent la guerre du Liban que du seul point de vue de l’alliance entre Washington et Tel-Aviv. Pour le chroniqueur, « les intellectuels turcs analysent correctement pour la plupart la politique impérialiste des Etats-Unis et d’Israël, mais ils ne font pas de même avec la partie adverse. (…) Résultat : on pourrait croire qu’une partie attaque l’autre sans véritable raison. L’une des deux parties apparaît totalement innocente, pendant que l’autre prend le visage de l’agresseur ».
Pour Cüneyt Ülsever, les intellectuels commettent deux erreurs. La première tient au fait que la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient est analysée dans le détail, tandis que celle de l’Iran est ignorée. Le chroniqueur reproche aux intellectuels turcs de ne pas pouvoir se projeter sur les vingt années qui viennent. « Ils n’ont aucune idée de la manière dont la Turquie sera affectée lorsque l’axe Chine-Inde-Russie deviendra un bloc économique plus puissant que les Etats-Unis et l’Union européenne. Ils ne peuvent pas voir à quel point les efforts déployés par l’Iran pour devenir l’étoile montante de ce nouvel axe et redessiner le Moyen-Orient porteront atteinte aux intérêts de la Turquie. »
Deuxième erreur : le fait que certains dépeignent le Hezbollah comme un groupe non terroriste. Argument invoqué : le Hezbollah pratique le terrorisme pour atteindre des objectifs sans rapport avec le terrorisme. Cüneyt Ülsever y voit une confusion entre terrorisme et anarchie. « Dans l’histoire, écrit-il, seuls les anarchistes ont utilisé la violence, sans autre objectif que de renverser le système. Tous les groupes terroristes, comme l’Armée Républicaine Irlandaise (l’IRA), le Parti des Travailleurs du Kurdistan (le PKK), le Hamas, le Hezbollah, Al-Qaida et les Brigades Rouges, ont ou ont eu des cibles et des objectifs clairs. Pour eux, le terrorisme est ou était une tactique utilisée contre les nations dotées d’armées puissantes, car ils ne disposaient pas d’autre moyen de résistance. Ces groupes ont recouru ou recourent à la violence contre les civils et ont utilisé ou utilisent des gens innocents’ comme bouclier humain contre les militaires pour se défendre. Les Etats et les groupes qui se cachent derrière des civils dans leur lutte armée font du terrorisme. A cet égard, le Hezbollah est loin d’être innocent », conclut le chroniqueur turc.
Autant de sujets qui seront sans doute abordés, le 6 septembre prochain, par les dirigeants turcs et Kofi Annan. Le secrétaire général des Nations unies se rendra en effet en Turquie, à cette date, dans le cadre d’une tournée dans plusieurs pays de la région, pour discuter du déploiement de la force de paix au Liban.