Turquie et Proche-Orient, Irak du Nord, Armée
La Turquie place ses pions au Proche-Orient.
Des forces turques pour stabiliser le Liban, après la conclusion d’un cessez-le-feu : l’idée commence à faire son chemin, du côté des Nations unies. Selon certaines sources onusiennes, citées par le Turkish Daily News, l’envoi d’un contingent de 10 000 hommes, placé sous direction turque ou française, serait actuellement à l’étude. Les experts s’appuieraient sur les bonnes relations d’Ankara avec toutes les parties, ainsi que sur les liens étroits entre la France et le Liban.
Une perspective saluée par l’ambassadeur libanais à Ankara, Georges Siam, qui a déclaré que son pays serait satisfait de voir la Turquie jouer un rôle de premier plan au sein de la force de stabilisation du Liban.
En attendant, Ankara se déploie sur tous les fronts. En fin de semaine dernière, Recep Tayyip Erdogan a eu une conversation téléphonique avec Kofi Annan et George Bush. Le Premier ministre turc a réclamé la conclusion d’un cessez-le-feu entre les belligérants. Il a ajouté que des mesures devaient être prises pour fournir une aide humanitaire aux Palestiniens, et qu’une force internationale de maintien de la paix devait être déployée à la frontière israélo-libanaise.
Un appel au cessez-le-feu rejeté par le vice-premier ministre israélien, Shimon Pérès, qui a fait valoir au micro de CNN-Türk que les ennemis d’Israël n’avaient aucune intention de cesser leurs attaques. « Nous avons le plus grand respect pour le Premier ministre Erdogan, a déclaré Shimon Pérès, mais le problème est le suivant : le Hamas et le Hezbollah n’accepteront pas un cessez-le-feu. Nous n’avons pas du tout l’intention de nous installer au Liban ou à Gaza ; mais si nous sommes attaqués, nous n’avons d’autre choix que de nous défendre et gagner la guerre. »
La Turquie marque sa présence sur le terrain politique, mais aussi sur le plan humanitaire. Ankara a monté en effet cette semaine la plus grande opération d’évacuation de toute l’histoire de la Turquie, dans le cadre d’une initiative coordonnée par le ministère des Affaires étrangères et l’état-major des forces armées. Un navire turc du nom d’Iskenderun devait ramener 1 200 ressortissants turcs vivant au Liban au port de Mersin, en Turquie, au terme d’un voyage de 17 heures.
Mais la Turquie est aussi une destination pour les étrangers qui quittent le Liban. Selon l’agence Anatolie, 1 080 Australiens, 480 Canadiens et 232 Suédois sont arrivés à Mersin, lundi 24 juillet, à l’issue d’un voyage éprouvant. Au total, ils étaient 4 850, en début de semaine, à avoir quitté le Liban pour la Turquie.
Pendant ce temps-là, en Turquie, les critiques contre l’opération israélienne se multiplient. Après les rassemblements organisés dans la rue, dont nous nous faisions l’écho la semaine dernière, ce sont les organisations de la société civile, et notamment les syndicats turcs, qui se sont signalés à l’attention de l’opinion publique, en boycottant à leur manière une invitation au dialogue de l’ambassadeur d’Israël en Turquie Pinhas Avivi. Celui-ci avait en effet invité les représentants de la société civile turque, pour échanger des points de vue sur la situation au Proche-Orient. Les représentants de la société civile, qui avaient accepté l’invitation, ont finalement préféré lire un communiqué dénonçant la politique israélienne, devant les médias présents à l’extérieur du bâtiment de l’ambassade d’Israël. Une réaction que l’ambassade israélienne a déplorée via un communiqué, dans lequel elle regrette, selon le Turkish Daily News, que les leaders syndicaux « aient rejeté l’invitation à un dialogue ouvert et sincère, pour choisir au lieu de cela la provocation ».
Mais les choses n’en sont pas restées là, et l’événement a donné lieu à une polémique en Turquie. Selon le quotidien Bugün, les représentants de la société civile turque se sont plaints d’un traitement incorrect par les services de sécurité de l’ambassade. Les employés affectés à la sécurité ont fouillé les invités un à un, et lorsque le président du Syndicat des Travailleurs du secteur public (Kamu-Sen) a été prié de retirer sa ceinture, ses chaussettes et ses chaussures, les représentants de la société civile ont refusé de se soumettre à la fouille et ont quitté l’ambassade.
Une version contestée par l’ambassade d’Israël, qui a accusé le président du syndicat Kamu-Sen d’avoir eu une attitude provocatrice, ajoutant que les enregistrements vidéo réalisés lors des contrôles de sécurité n’ont montré aucun traitement incorrect. En réponse, M. Akyildiz, le dirigeant turc incriminé, a exprimé son ressentiment à l’égard de l’Etat hébreu, accusant Israël d’être « un Etat terroriste, jusqu’en Turquie ».
Dans les journaux turcs, la tonalité générale est plutôt anti-israélienne. En une, Radikal publie une déclaration cosignée par quatre intellectuels de renom – John Berger, Noam Chomsky, Harold Pinter et José Saramago –, qui demandent à la communauté internationale d’arrêter Israël, dont la véritable intention est de « démanteler la Palestine comme entité ».
Pour Hürriyet, « Israël a fait de la région un enfer simplement pour un soldat kidnappé, alors que nous enterrons presque chaque jour des soldats (sous-entendu : tués par le PKK) et que nous attendons le feu vert des Etats-Unis pour pénétrer en Irak du Nord ».
Milliyet, pour sa part, se fait l’écho de l’appel lancé aux dirigeants du monde entier par les chefs de gouvernement turc et espagnol, MM. Erdogan et Zapatero, lesquels demandent « l’intensification des efforts pour mettre fin à cette spirale de la violence, qui risque de plonger toute la région dans une impasse, avec des répercussions à l’échelle mondiale ».
La Turquie – nous l’avons dit et répété ces derniers temps dans le Zoom – est très présente depuis quelques mois sur la scène proche-orientale. Et le Premier ministre Erdogan, on le sait, utilise tous les canaux diplomatiques qui sont à sa disposition. On l’a vu lors de la visite du Hamas, en février dernier à Ankara, qui avait été préparée par Ahmet Davutoglu, son conseiller en chef sur les questions internationales. Plus près de nous, début juillet, le même Davutoglu était envoyé en Syrie, pour tenter de convaincre le président Bachar El-Assad d’user de son influence auprès des Palestiniens afin d’accélérer la libération du caporal israélien Gilad Shalit enlevé le 25 juin dernier.
Cette fois-ci, c’est Cüneyt Zapsu, un proche conseiller de M. Erdogan, qui a rencontré plusieurs hauts diplomates étrangers, dans le cadre de contacts destinés à rechercher des solutions à la crise. M. Zapsu a successivement rencontré, selon le Turkish Daily News, l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, Ross Wilson, l’ambassadeur allemand Eckart Cuntz, l’ambassadeur britannique Peter Westmacott ainsi que des officiels de l’ambassade israélienne.
Des entrevues qui ont suscité les critiques de l’opposition turque, aux yeux de laquelle M. Zapsu s’est engagé dans une sorte de « diplomatie de l’ombre », à l’insu du ministère des Affaires étrangères. C’est d’ailleurs la critique qui avait été formulée en février dernier à l’adresse de M. Erdogan, lorsque son conseiller Davutoglu était accusé d’avoir préparé la visite du leader en exil du Hamas dans le dos du ministère des Affaires étrangères.
Un ministère des Affaires étrangères dont le porte-parole, Namik Tan, a confié à la presse qu’il avait appris l’existence de ces entrevues par les médias. Mais tant Recep Tayyip Erdogan qu’Abdullah Gül ont tenté de minimiser la polémique née des contacts pris par M. Zapsu, le chef du gouvernement précisant depuis Chypre que son conseiller a établi ces contacts à titre personnel.
Cüneyt Zapsu s’est d’ailleurs expliqué sur cette mission que d’aucuns ont donc qualifié de secrète. Le conseiller de M. Erdogan a indiqué dans une déclaration écrite qu’il est membre du Comité exécutif central de l’AKP depuis la fondation du parti, et qu’il travaille comme conseiller de son leader (comprenez M. Erdogan) et comme coordinateur de l’information. C’est donc dans ce cadre qu’il est amené à échanger des points de vue, de temps à autre, avec des ambassadeurs étrangers. Ses rencontres avec MM. Wilson, Cuntz, Westmacott ainsi que des officiels de l’ambassade israélienne sont donc « ordinaires », et si elles se sont déroulées le même jour, on le doit à des questions d’emploi du temps.
Bien évidemment, cette polémique a fait réagir la presse turque. Et nous retiendrons particulièrement le quotidien Sabah, qui affuble M. Zapsu du titre de “ministre des Affaires étrangères fantôme”. Sabah rappelle par ailleurs que M. Zapsu a été l’objet de vives critiques pour ses liens avec l’homme d’affaires saoudien Yasin Al-Qadi, soupçonné par les Nations unies d’être impliqué dans le financement du terrorisme international.
Les chroniqueurs et éditorialistes de la presse turque reviennent bien entendu abondamment sur cette nouvelle crise au Proche-Orient. Cüneyt Ülsever, dans le Turkish Daily News, se demande justement « ce que font ou pensent MM. Zapsu et Davutoglu », à l’insu d’un ministère des Affaires étrangères qui n’a « aucune idée de ce qui se passe ». « Le Premier ministre Erdogan fait ce qu’il veut. Résultat : il a perdu toute crédibilité aux yeux des Etats-Unis et de l’Union européenne. Les gens se demandent s’il ne s’oriente pas vers un axe à l’Est et dans quelle mesure il croit réellement au Document sur le Partenariat stratégique signé par la Turquie et les Etats-Unis. »
Ceci dit, Cüneyt Ülsever pense néanmoins que la Turquie peut jouer un rôle déterminant dans la construction du nouveau Moyen-Orient qui prend forme actuellement. « Les Etats-Unis, concentrés sur l’Irak, ne peuvent intervenir militairement au Liban. Ils attendent de la Turquie et de la France qu’elles mènent les opérations sous le parapluie de l’ONU. Les journaux américains notent déjà ici ou là qu’Israël a commencé à considérer favorablement cette éventualité. Et nous savons déjà que le Liban attend une participation active de la Turquie. »
Le chroniqueur estime que les Etats-Unis « commencent à comprendre le sens des initiatives de Davutoglu sur le Proche-Orient », et que Washington comme Tel-Aviv « ont besoin de la Turquie au Proche-Orient, car ils craignent d’abandonner Ankara à l’axe Téhéran-Damas ». « A un moment où tous les pays arabes ne font que regarder ce qui se passe au Liban, les Etats-Unis et Israël se sentent toujours seuls, écrit Cüneyt Ülsever. Dans un tel environnement, la Turquie, qui se trouve à égale distance de l’Occident et du Moyen-Orient, pourrait prendre la place qu’elle mérite dans ce XXIe siècle. »
Mehmet Ali Birand, dans sa chronique du Turkish Daily News, s’inquiète pour sa part de la poussée d’un sentiment anti-américain et anti-israélien dans l’opinion publique turque. Celle-ci ne comprend pas pourquoi les Etats-Unis soulèvent des objections à une intervention militaire turque en Irak, pendant qu’ils « approuvent tacitement les attaques israéliennes contre le Liban et le Hamas à Gaza ». « Et si les choses continuent à ce rythme, souligne Birand, l’hostilité anti-américaine et anti-israélienne nous replongera dans le climat des années 70, lorsque des voitures étaient brûlées devant l’ambassade des Etats-Unis et des énormes rassemblements organisés contre Israël. » Mais ce qui effraie le plus le chroniqueur, c’est que « ni Israël ni les Etats-Unis n’ont la moindre intention de changer leur politique ». « Or, conclut-il, ils ne devraient pas oublier que le fossé qu’ils creusent deviendra un piège pour chacun de nous. »
Irak du Nord : Ankara s’impatiente.
Pas d’intervention militaire turque unilatérale en Irak du Nord ! Tel est le message délivré par George Bush à Recep Tayyip Erdogan, le week-end dernier au téléphone, alors que les troupes turques semblent prêtes à franchir le rubicon pour aller attaquer le PKK dans son sanctuaire des monts du Kandil. Le président américain envisagerait une « action conjointe », dont on ne connaît toujours pas les contours.
Quelques jours auparavant, déjà, l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, Ross Wilson, avait demandé aux dirigeants turcs d’éviter toute action unilatérale en Irak du Nord, déclenchant par-là même la colère d’Ankara, après la mort de 15 soldats turcs en trois jours, tombés sous les assauts du PKK. M. Wilson et d’autres officiels américains avaient alors préconisé la création d’un mécanisme tripartite américano-turco-irakien pour s’attaquer au PKK.
Cette attitude de Washington a le don d’énerver Ankara, qui crie au deux poids deux mesures. La Turquie accuse en effet les Etats-Unis de tolérer les attaques israéliennes au Liban, mais de refuser dans le même temps qu’Ankara déclenche une offensive contre le PKK en Irak du Nord. Selon les dirigeants turcs, près de 5 000 militants du PKK utiliseraient les montagnes d’Irak du Nord pour mener des assauts sur le territoire turc.
De son côté, le président irakien Jalal Talabani a déclaré que le territoire irakien ne devrait pas être utilisé pour lancer des attaques contre la Turquie. Recevant le coordinateur de la Turquie pour les affaires irakiennes, il a souligné que la souveraineté et l’indépendance de l’Irak devaient être respectées.
Et tandis que les Etats-Unis, par la voix de Condoleezza Rice, tentaient de rassurer Abdullah Gül sur la question du PKK, des pourparlers militaires entre Ankara et Bagdad auraient lieu actuellement, selon la chaîne de télévision turque NTV.
Pendant ce temps-là, le PKK menace la Turquie d’actions terroristes dans les régions de Marmara et de la mer Egée, si Ankara décide de lancer une offensive dans les monts du Kandil.
Ne touche pas aux militaires !
Le chef de la police turque, Gökhan Aydiner, a délivré une circulaire à tous les officiers de police du pays. Objet : ne pas arrêter et ne pas placer en détention des civils ou des militaires issus des rangs de l’armée qui seraient impliqués dans des actions criminelles, mais les remettre entre les mains d’officiers militaires. Selon CNN-Türk, la circulaire du chef de la police précise que les officiers de police ne doivent pas mettre en détention des militaires, même si ces derniers sont pris en flagrant délit, en train de commettre un acte criminel. Et par acte criminel, la circulaire entend le terrorisme, le trafic de drogue, le crime organisé et le meurtre, des délits traités généralement par des tribunaux ordinaires. La circulaire note enfin la distinction entre les enquêtes sur les crimes ordinaires, menées par les procureurs civils et celles sur les crimes impliquant des militaires, qui seront confiées à des procureurs militaires.
Selon le Turkish Daily News, la circulaire a été préparée en coopération avec le ministère de la Justice et le bureau du chef d’état-major des forces armées.
La conduite de la police à l’égard du personnel militaire a commencé à faire débat en Turquie lorsque la police a arrêté plusieurs officiers militaires dans le cadre de l’enquête sur le gang d’Ankara qui visait la personne du Premier ministre. Rappelons que l’arrestation de ce gang Atabey, qui avait épié tous les faits et gestes quotidiens du Premier ministre et qui comptait faire exploser des magasins de la chaîne BIM de son conseiller Cüneyt Zapsu, avait suivi de deux semaines à peine l’attentat du Conseil d’Etat.
Dans les deux cas, une vive polémique avait éclaté entre le pouvoir civil et l’armée. Après la tuerie du Conseil d’Etat, le général Hilmi Özkök, chef d’état-major des forces armées, avait demandé à la foule de continuer à manifester son émotion. Traduction : continuez à prendre pour cible les membres du gouvernement islamiste ! Dans l’affaire du gang Atabey, l’armée allait reprocher à la police d’avoir appris l’arrestation des militaires par les médias.
La publication de cette circulaire est donc le dernier épisode en date d’une lutte sans merci entre l’AKP et les gardiens du temple kémaliste. La police civile se voit donc retirer ses prérogatives sur les délits commis par les militaires. L’armée marque par conséquent nettement son territoire. C’est peut-être le prix à payer pour l’AKP de M. Erdogan, si celui-ci veut conduire les affaires sans risquer un coup tordu à chaque instant. Mais le jeu d’équilibriste du Premier ministre pourrait devenir vraiment très périlleux, s’il décidait de se présenter à l’élection présidentielle prévue l’an prochain. Les mois qui viennent nous livreront les clés de cet équilibre alla turca.