Visite du Catholicos Karekine II, Affaire de Semdinli, négociations euro-turques, football, en bref

Publié le par Famagouste

La visite assez mouvementée du Catholicos Karekine II en Turquie.
Troisième visite d’un Catholicos de tous les Arméniens en Turquie : après la visite officielle de Vazken Ier en 1961, celle de Karekine Ier – qui n’avait pas de caractère officiel – en 1996, c’est Karekine II qui s’est rendu en Turquie du 20 au 28 juin, là encore pour une visite non officielle.
Invité par le Patriarche grec orthodoxe Bartholomée Ier et le Patriarche des Arméniens de Turquie Mesrob II, Sa Sainteté Karekine II a reçu un accueil plutôt mouvementé à son arrivée à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. Une cinquantaine d’ultranationalistes membres des Loups gris, qui l’attendaient de pied ferme, ont jeté des œufs et des pierres sur la voiture du Catholicos. D’autres arboraient des pancartes contestant le génocide arménien. Il a donc fallu que la police turque fasse sortir Karekine II du terminal de l’aéroport par une porte située à l’arrière.
Mais l’événement le plus marquant de cette visite aura été sans doute la déclaration de Karekine II sur le génocide arménien. Durant une conférence de presse organisée dimanche 25 juin après la célébration de la messe, le Catholicos a déclaré que « le génocide arménien est une réalité qui ne peut faire l’objet d’un débat ». Interrogé sur ce qu’il pensait des conférences scientifiques ayant pour thème les événements de 1915, Karekine II a estimé selon Yeni Safak qu’il sera « possible de saluer de telles initiatives si elle visent à présenter la réalité du Génocide à la société turque ».
Dans la presse turque, les titres tournent autour de la question du génocide arménien : “Karekine II : la réalité du Génocide”, dans Radikal, ou bien “Le Catholicos a réclamé la reconnaissance du génocide”, dans Milliyet.
Si la presse turque a déjà été plus virulente sur un sujet arménien, le pouvoir, lui, ne s’est pas gêné pour exprimer son mécontentement. Selon le quotidien Hürriyet, le ministère turc des Affaires étrangères a réagi vigoureusement à la déclaration du Catholicos Karekine II sur le génocide arménien. « Nous attendons des Arméniens qu’ils se penchent à leur tour sur leur histoire, a déclaré un représentant du ministère, au lieu de pratiquer la manipulation autour d’un statut de victime ; et plutôt que de laver le cerveau de leur propre peuple avec une histoire falsifiée, qu’ils écoutent nos conseils et aient le courage de s’asseoir autour d’une table pour examiner ce qui s’est produit et ce qui n’a pas eu lieu. » Le représentant du ministère a jugé « fâcheuse » la déclaration du Catholicos, car celle-ci « émane d’un chef spirituel qui parle de l’amélioration des relations entre les deux pays ».
Autre incident survenu durant la visite du Catholicos en Turquie : un groupe d’ultranationalistes emmené par Kemal Kerinçsiz, le président de l’Union des Juristes de Turquie, a protesté contre la visite de Karekine II au séminaire grec orthodoxe de Heybeliada, fermé depuis 1971. Le Turkish Daily News rapporte que Karekine II est arrivé sur l’île abritant le séminaire par un yacht privé, accompagné de Bartholomée Ier, pour une visite fermée à la presse. Pendant ce temps-là, le groupe emmené par Kerinçsiz – l’avocat à l’origine de tous les procès anti-arméniens récents en Turquie (Pamuk, Dink, conférence arménienne) – a pris un ferry-boat pour l’île, avant d’être empêché par la police de se rendre en direction du séminaire.
« Un show est mis en scène », a déclaré Kerinçsiz à ses sbires, après avoir été refoulé par la police. « Le nom de la pièce est “Château des Ténèbres, Heybeliada” ; les comédiens sont Bartholomée et Karekine. L’auteur de la pièce est George Soros ; le lieu de la représentation est la Turquie ; le metteur en scène, ce sont les Etats-Unis. Nous sommes ici pour empêcher cette pièce d’aller jusqu’à son terme. »
Le quotidien Sabah est revenu lui aussi sur cette visite de Karekine II au séminaire de Heybeliada. Sabah, qui souligne l’important service de sécurité déployé à cette occasion, note que le Catholicos Karekine II et le Patriarche grec orthodoxe Bartholomée Ier étaient accompagnés par le Patriarche des Arméniens de Turquie Mesrob II.
Au sujet de l’agitation entretenue par Kemal Kerinçsiz et ses sbires, Sabah a dénombré un groupe d’une trentaine de personnes. Kerinçsiz, selon le journal, aurait d’abord été autorisé à parler à la presse devant le séminaire de Heybeliada, puis empêché de le faire par la police, après quoi il aurait crié “Arrêtez-moi !” à l’adresse des forces de l’ordre.
L’Union européenne et les Etats-Unis ont souvent épinglé Ankara, ces derniers mois, sur la question de la liberté religieuse. Dans le document présenté le 12 juin dernier à Luxembourg, lors de la réunion du Conseil d’Association Turquie-UE, Ankara s’est vu réclamer une nouvelle fois l’ouverture du séminaire de Heybeliada. Idem pour le Département d’Etat américain, à travers son rapport de 2005 sur la liberté religieuse en Turquie.
Le séminaire de Heybeliada a été fermé en 1971, en vertu d’une loi prévoyant le contrôle par l’Etat de l’éducation religieuse dispensée au niveau universitaire. « Confier le soin à un séminaire de dispenser une éducation religieuse est contraire à la Constitution de la République turque et au principe de laïcité », a déclaré Kemal Kerinçsiz, selon le Turkish Daily News.
Tous ces incidents, toutes ces manifestations d’hostilité à l’égard du Catholicos n’ont cependant nullement impressionné le chef de l’Eglise apostolique arménienne : « Elles n’ont aucun impact sur ma visite, a-t-il dit, mais si ces protestations se poursuivent, cela prouvera qu’il y a encore beaucoup à faire pour que nos deux nations vivent en paix. »

Affaire de Semdinli : une justice rapide, trop rapide.
Hans-Jörg Kretschmer, le chef de la Délégation de la Commission Européenne en Turquie, a accueilli plutôt favorablement le verdict prononcé le 19 juin dernier dans l’affaire de Semdinli. Selon la chaîne de télévision turque NTV, il a jugé positif le fait que la décision ait été rendue par un tribunal civil et dans un délai assez court. « Néanmoins, a-t-il ajouté, je rejoins ceux qui ont estimé à Bruxelles qu’une enquête plus poussée aurait dû être menée pour savoir qui était derrière cette affaire de Semdinli. »
Rappelons que la 3e Chambre criminelle de Van a condamné deux officiers de la Police paramilitaire à 39 ans et 5 mois de prison, pour le plastiquage le 9 novembre dernier d’une librairie à Semdinli, petite ville du sud-est de la Turquie à majorité kurde. Mais si M. Kretschmer a exprimé une certaine frustration, c’est parce que les commanditaires de cette provocation anti-kurde ne seront manifestement pas poursuivis.
En revanche, on apprenait au lendemain du verdict l’arrestation de Seferi Yilmaz, le propriétaire de la librairie plastiquée, pour appartenance au PKK. Seferi Yilmaz, qui a déjà fait quinze ans de prison pour les mêmes motifs, a été arrêté dans le cadre d’une enquête menée par le Procureur de Van, auprès d’anciens membres du PKK devenus informateurs. Deux d’entre eux – Sabri Adanir et Hassan Salar – avaient déjà accusé précédemment Seferi Yilmaz d’être un membre du PKK. Or, ce dernier a été arrêté la semaine dernière, au terme d’un interrogatoire motivé par le témoignage d’un membre du PKK arrêté à Batman quatre jours auparavant : Abdurrahman Yesilyurt – c’est son nom – a affirmé après son arrestation que Yilmaz non seulement est membre de l’organisation kurde mais est aussi impliqué dans le plastiquage de sa propre librairie.
Murat Timur, l’un des avocats de Yilmaz, a qualifié l’arrestation de son client d’« illégale ». Il a accusé le tribunal d’avoir « délibérément retardé » le témoignage de son client, pour ne pas avoir la sentence et l’interrogatoire de Yilmaz le même jour. « Ils ont tenté de faire équilibre, a-t-il ajouté, selon le Turkish Daily News. Ils ont essayé de calmer la colère des militaires au sujet de l’emprisonnement des officiers. »
Rappelons que le général Yashar Büyükanit, commandant en chef des forces armées terrestres, avait couvert les officiers impliqués et exclu toute implication du haut commandement de l’armée dans l’attentat de Semdinli. Le Procureur Sarikaya, qui avait alors demandé à la Procurature militaire d’ouvrir une enquête à l’encontre du général, pour tentative de création d’un gang anti-kurde en vue de saboter les négociations euro-turques, avait été destitué pour avoir « déshonoré la profession de juriste ». Une profession dont les derniers ricochets judiciaires de l’affaire de Semdinli ne risquent pas de rehausser une image déjà passablement écornée.

Négociations euro-turques : un processus d’adhésion qui s’annonce difficile, selon la Finlande.
La présidente finlandaise Tarja Halonen, dont le pays va assumer à partir du 1er juillet la présidence tournante de l’Union européenne, a déclaré lundi 26 juin que le chemin qui mènera la Turquie sur la voie de l’adhésion sera « plus périlleux » que celui d’autres pays candidats, en raison « de nombreux problèmes et de nombreuses questions ». Dans une conférence de presse commune avec son homologue autrichien Heinz Fischer, au premier jour de sa visite en Autriche, Mme Halonen a notamment souligné que la Turquie devait reconnaître tous les pays de l’UE, y compris la République de Chypre.
Rappelons qu’à l’issue d’âpres débats, Nicosie a finalement accepté le 12 juin dernier de lever ses objections à l’ouverture des négociations d’adhésion entre la Turquie et l’UE. Avec pour double contrepartie, mentionnées par Bruxelles, l’obligation pour Ankara d’ouvrir ses ports et aéroports aux Chypriotes Grecs, ainsi que la référence à la Déclaration de septembre 2005, appelant la Turquie à reconnaître la République de Chypre et à normaliser ses relations avec elle.
A noter également que durant sa conférence de presse, Mme Halonen a également demandé à deux autres pays candidats à l’adhésion, la Roumanie et la Bulgarie, d’accélérer la mise en œuvre de leurs réformes.
Deux pays dont on devrait connaître prochainement les dates de l’adhésion à l’UE. Selon Eikka Kosonen, représentant permanent de la Finlande auprès de l’Union européenne, ces échéances seront fixées durant la présidence finlandaise de l’Union, en fonction des recommandations qui seront faites par la Commission Européenne.
Eikka Kosonen a souligné que sous la présidence finlandaise, les négociations avec la Turquie et la Croatie exigeraient beaucoup d’efforts, lesquels devraient être menés en étroite coopération avec la Commission Européenne et les parties impliquées dans le processus. « Nous ne voulons pas que le train aille s’écraser, mais plutôt qu’il poursuive normalement sa route », a néanmoins souligné le représentant permanent de la Finlande auprès de l’UE au sujet de la Turquie.
Comme le fait observer le Turkish Daily News, les remarques d’Eikka Kosonen viennent en écho des récentes déclarations d’Olli Rehn, le Commissaire européen à l’Elargissement, qui avait averti Ankara d’un possible coup d’arrêt cette année aux négociations euro-turques, tant que la Turquie ne relancerait pas la mise en œuvre des réformes.
En attendant les prochains rebondissements du dialogue entre Ankara et Bruxelles, qui ne manqueront pas d’intervenir dans les mois qui viennent, la question de l’élargissement fait manifestement débat au sein de l’Union européenne. Cette semaine, c’est le nouveau ministre italien des Affaires étrangères, Massimo D’Alema, qui s’est exprimé sur le sujet, en soulignant lors d’un discours prononcé à Venise, selon l’agence Anatolie, que les pays des Balkans avaient à ses yeux « la priorité sur la Turquie » sur la question de l’adhésion à l’Union européenne. « Les Balkans devraient être intégrés à l’UE à la fois dans un contexte stratégique et à des fins d’expansion économique, a souligné Massimo D’Alema. Ils vont peut-être me trouver fantaisiste, mais mon souhait est l’européanisation complète des Balkans. »
Ces propos du nouveau chef de la diplomatie italienne ne contribueront probablement pas à améliorer son image en Turquie, durablement ternie il y a quelques années par l’affaire Öcalan. Premier ministre en 1998 à la tête d’un gouvernement de coalition, Massimo D’Alema avait refusé d’extrader le leader du PKK vers la Turquie, lorsque celui-ci était venu chercher l’asile politique en Italie. Une décision, comme le rappelle le Turkish Daily News, qui provoquera une grave crise diplomatique entre Ankara et Rome, jusqu’à ce que Massimo D’Alema, sous les pressions locale et internationale, accepte le départ d’Italie, le 16 janvier 1999, d’Abdullah Öcalan. Le leader du PKK sera finalement capturé un mois plus tard, au Kenya, par les Forces spéciales turques, avec l’aide de la CIA.

Football : une sanction adoucie pour la Turquie.
En pleine Coupe du Monde de “Fussball”, en Allemagne, quoi de plus normal que de céder à la tentation de parler ballon rond dans cette chronique hebdomadaire ! Mais pour se mettre à l’unisson, il fallait bien trouver une info foot qui alimente ce “Zoom sur la Presse turque”. C’est finalement la Fédération internationale de Football (la FIFA) qui nous l’aura offerte, cette info, sur un plateau.
La FIFA a réduit en effet de six à trois matches sur terrain neutre et à huis clos la suspension infligée en février dernier à la sélection nationale de Football de Turquie, pour les graves incidents survenus le 16 novembre dernier à la fin du match de barrage Turquie-Suisse, qualificatif pour la phase finale de la Coupe du Monde.
Réunie samedi dernier à Berlin, la Commission d’Appel de la FIFA a fait savoir qu’elle avait reçu les excuses de la Fédération turque de Football, ainsi que celles des milieux de terrain turc Emre Belozoglu et suisse Benjamin Huggel, qui en étaient venus aux mains, à la fin de la rencontre, dans une véritable atmosphère de pugilat. « La Fédération turque de Football a assumé l’entière responsabilité des incidents (…), a souligné la FIFA, et a reconnu le préjudice causé en termes d’image au football international. »
Les joueurs Emre Belozoglu et Benjamin Huggel voient leur suspension ramenée de six à quatre matches officiels. Toutefois, les amendes infligées à la Fédération turque et aux joueurs sanctionnés demeurent inchangées, de même que les sanctions prononcées en février dernier à l’encontre de deux autres joueurs turcs Ozalan Alpay et Serkan Balci, au sélectionneur-adjoint turc Mehmet Özdilek et au kinésithérapeute suisse Stephan Meyer.
La Commission d’Appel a donc revu à la baisse les sanctions infligées en février dernier, après l’appel formé par la Fédération turque de Football et les deux joueurs Emre et Huggel auprès du Tribunal Arbitral du Sport, dont le siège est à Lausanne.
Mais la FIFA a averti que la sanction prononcée en février dernier pourrait de nouveau être appliquée, si d’autres incidents survenaient durant les trois matches à disputer à huis clos ou durant l’un des trois matches suivants non visés par les sanctions.
Réagissant à cette mesure de clémence, Haluk Ulusoy, le président de la Fédération turque de Football, a déclaré selon le Turkish Daily News, lors d’une conférence de presse donnée à Istanbul, que « le football turc n’avait pas mérité cette sanction en première instance ». « Notre fédération prendra toutes les mesures nécessaires pour prévenir la répétition d’un tel désastre », a-t-il ajouté.
Une mesure de clémence qui absout donc en partie la fédération turque et certains joueurs fauteurs de troubles, à un moment où l’attention de l’opinion publique est totalement focalisée par un Mondial qui entre dans sa phase décisive, avec les matches à élimination directe. Un moment sans doute bien choisi par la FIFA pour prendre cette décision en catimini, à l’abri des projecteurs, et un geste de clémence qui laisse un arrière-goût désagréable, alors que le guet-apens manifeste tendu en novembre dernier à la délégation suisse semble relégué aux oubliettes.


EN BREF…
Alors que la polémique sur l’identité du futur président de la Turquie bat son plein dans tout le pays, le quotidien Vatan a publié les résultats d’un sondage qu’il a mené en coordination avec l’Institut de Recherche Konsensus. Sur les 1 200 personnes interrogées, 22,8% ont choisi l’actuel président Ahmet Necdet Sezer, qui arrive en tête devant le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, crédité de 12,8% seulement. Autre résultat intéressant : à la question de savoir qui doit élire le nouveau président, 76% des sondés ont répondu que le prochain chef de l’Etat devrait être élu par la nation, et non par le Parlement, comme c’est le cas actuellement. On notera à cet égard que les sympathisants de l’AKP qui comptent apporter leurs suffrages au parti du Premier ministre lors des législatives de 2007, souhaitent eux aussi, à une majorité de 65%, que le prochain président turc soit issu du suffrage universel.
La Commission des Affaires intérieures du Parlement turc a décidé la semaine dernière de ne pas réintégrer le poète Nazim Hikmet dans sa citoyenneté turque, dont il avait été déchu en 1951 suite à une décision gouvernementale. La proposition de réintégrer le poète dans sa citoyenneté avait été faite par les parlementaires du parti d’opposition CHP, à l’image de Hakki Ülkü, qui avait estimé que « l’honneur de rétablir la citoyenneté de Nazim Hikmet devrait revenir au Parlement ». Le député CHP d’Izmir a récité un poème de Nazim Hikmet, avant d’ajouter que ses œuvres étaient interprétées aujourd’hui par des théâtres d’Etat, devant des officiels de l’Etat. Il a reçu le soutien de députés de l’AKP, aux yeux desquels le moment semble venu de revoir la décision prise en 1951. Poète persécuté par le régime pour ses idées communistes, Nazim Hikmet avait été contraint de s’exiler à Moscou, où il mourra et sera enterré en 1963.

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