Ratés de l'éducation en Turquie, polémique sur le nucléaire iranien, Emissions en kurde, en bref
Les ratés de l’éducation en Turquie passés au crible par la Banque mondiale.
Le système éducatif turc est à la traîne : la Banque mondiale, dans un rapport publié récemment, dresse un état des lieux, dans lequel elle dénonce ses manquements et ses dysfonctionnements.
Côté positif, le rapport précise, selon le Turkish Daily News, que la Turquie a accompli des progrès significatifs, ces dernières années, en matière d’éducation, soulignant notamment un mouvement vers l’égalité des chances, l’attribution à des étudiants turcs de prix internationaux et le soutien important accordé au système éducatif par le secteur privé.
Mais en dépit des progrès accomplis, le système éducatif turc, note le rapport de la Banque mondiale, laisse apparaître de graves carences. Et en premier lieu en matière d’éducation en direction des plus petits. « La proportion des enfants âgés de 3 à 5 ans qui sont scolarisés est de 100% en France, 95% au Luxembourg, 80% au Danemark et au Japon, 60% en Bulgarie, entre 30 et 35% au Maroc, 20% en Géorgie et en Indonésie, mais seulement de 15% en Turquie », selon le rapport de la Banque mondiale. Il ajoute que 80% des citoyens de l’Union européenne âgés entre 20 et 24 ans sont titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur, alors que cette proportion tombe à 55% à Ankara et à 35% dans la province orientale de Kars.
Selon la Banque mondiale, le système éducatif turc ne forme qu’une minorité de ses étudiants. Quant aux établissements d’enseignement professionnel, ils ne parviennent pas à répondre aux besoins de l’industrie et du marché du travail.
Le rapport critique également le niveau de l’actuel examen d’entrée à l’Université, qui place la barre trop bas, selon les experts de la Banque mondiale. Cet examen ne couvre pas la totalité du programme, déplore le rapport, qui met l’accent sur le fait que les étudiants consacrent trop de temps à sa préparation.
En outre, le système ne fait rien pour améliorer la qualité des enseignants, qui souffrent de pénurie de matériel. Les écoles ne sont pas adaptées pour répondre à la nécessité de rehausser le niveau des étudiants, et elles manquent d’autonomie, déplore la Banque mondiale.
Les experts soulignent que la Turquie a besoin d’une plus forte proportion de diplômés de l’enseignement supérieur, pour pouvoir supporter la concurrence avec l’Europe et le reste du monde. A cet égard, ils rappellent que les Etats-Unis ont pour objectif d’avoir, d’ici à 2015, 85% de leur population âgée de 22 ans et plus diplômée de l’enseignement supérieur.
Globalement, la Turquie a donc besoin d’une stratégie pour l’Education nationale, souligne le rapport, ajoutant que « l’avenir de la Turquie est lié au niveau d’éducation de ses travailleurs ».
La Banque mondiale suggère de fixer des objectifs annuels pour les provinces, avec pour but d’atteindre le chiffre de 80% de diplômés de l’enseignement supérieur d’ici à 2015. Cela va nécessiter d’effectuer d’énormes investissements dans le secteur de l’éducation, et de réduire le nombre d’élèves par enseignant à un chiffre compris entre 20 et 25.
L’enseignement supérieur doit être obligatoire, poursuit le rapport, en mettant l’accent sur l’éducation des jeunes filles et des enfants issus de familles pauvres. Quant à la formation des enseignants, elle doit faire l’objet d’une coordination à l’échelle nationale, avec des tests spéciaux d’évaluation destinés aux enseignants. Les établissements d’enseignement professionnel doivent former les étudiants en fonction des besoins de l’économie, en donnant aux étudiants davantage de possibilités de choisir les matières qui les intéressent. Enfin, plus généralement, la Banque mondiale demande à la Turquie de mettre en œuvre immédiatement une politique destinée à faire des jeunes Turcs de futurs citoyens européens.
Et il y a du pain sur la planche, visiblement, en matière d’éducation, en particulier sur la question de la discipline. Si l’on en croit un article paru dans le quotidien Radikal, sur les résultats d’une enquête effectuée en 1992 et 2006 dans six écoles d’Ankara, il en ressort que les punitions corporelles ont augmenté en quatorze ans dans les établissements scolaires. Selon les résultats de l’enquête menée par le Département Education de l’Université d’Ankara, les enseignants semblent toujours avoir recours aux méthodes violentes avec leurs élèves, en dépit des nombreuses réformes adoptées dans le système éducatif turc. A quatorze ans d’intervalle, la gifle et le jet de craie sont en augmentation, on arrache toujours autant les oreilles et les cheveux, et le nombre des enseignants qui disent pratiquer les punitions corporelles chaque jour est passé de 9,23 à 13,66%.
Sur les six écoles concernées, cinq sont publiques et une privée, et l’on trouve aussi bien des écoles primaires et secondaires que des établissements d’enseignement supérieur. L’article de Radikal paraît au moment où un séminaire sur les violences scolaires, soutenu par l’UNICEF, s’ouvre à Istanbul, alors que « le Premier ministre et le ministre de l’Education ont tenté de minimiser le coup de poignard reçu par un adolescent dans une école secondaire du pays ».
Polémique autour d’une médiation turque sur le nucléaire iranien.
Une conversation téléphonique entre le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et la Chancelière allemande Angela Merkel est à l’origine d’une controverse autour du rôle de médiateur que pourrait jouer la Turquie dans la crise du nucléaire iranien. Si effectivement, comme l’a indiqué le Turkish Daily News, le ministère des Affaires étrangères et le Bureau du Premier ministre turc ont confirmé que la conversation a bien eu lieu le 21 mars, ils ont nié toutefois les informations parues dans la presse, selon lesquelles Mme Merkel aurait demandé à M. Erdogan d’agir comme médiateur dans la crise iranienne, au moment où les Etats-Unis s’apprêteraient à attaquer l’Iran.
Selon les informations parues dans la presse, Mme Merkel a téléphoné à M. Erdogan durant une réunion du groupe parlementaire de l’AKP. Selon le Turkish Daily News, M. Erdogan aurait répondu à la proposition de Mme Merkel en déclarant que la Turquie était prête à assumer ses responsabilités pour empêcher un bain de sang. Mais le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, Namik Tan, a affirmé qu’aucune des informations concernant les déclarations de Mme Merkel n’était exacte.
Ce n’est pas l’avis du quotidien Vatan, qui donne des détails dans son édition du mardi 28 mars sur la conversation entre Mme Merkel et M. Erdogan, qu’il situe comme les officiels turcs au 21 mars. Le coup de fil de Mme Merkel aurait contraint M. Erdogan à quitter précipitamment la conférence de presse qui suivait la réunion du groupe parlementaire de l’AKP, pour se rendre dans son bureau. « Durant une conversation d’une heure (…), écrit le quotidien, Merkel a fait part de son inquiétude quant à une possible action militaire contre l’Iran, et a dit à Erdogan que la Turquie était capable de prévenir cette opération. » Angela Merkel aurait alors souligné au Premier ministre turc qu’il pouvait aider l’opinion publique à comprendre la gravité d’une telle opération militaire. Selon Vatan, Recep Tayyip Erdogan a réagi positivement aux propos d’Angela Merkel, répondant en ces termes : « Nous ne voulons pas davantage de sang et de larmes dans la région. La Turquie fera ce qu’on attend d’elle. »
Une Turquie visiblement sous pression sur ce dossier iranien, puisque l’ancien sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques, Marc Grossman, a souligné que le problème de l’Iran serait une question-clé, dans les prochains mois, dans les relations entre Washington et Ankara. S’exprimant lors de la conférence annuelle du Conseil turco-américain, Marc Grossman a souligné, selon l’agence Anatolie, que « dans les six mois ou l’année à venir, soit le problème de l’Iran aura un impact très positif sur les relations américano-turques, soit il contribuera à fixer les relations au stade actuel. Cependant, a-t-il ajouté, il serait bon pour la Turquie et les Etats-Unis de conduire des recherches stratégiques communes sur cette question ».
Des émissions en kurde pour contrer Roj-TV.
Deux chaînes de télévision régionales privées et une station de radio émettent depuis une semaine en kurde, sur le territoire turc, suite à l’accord signé entre leurs directions et le Conseil suprême de la Radio-Télévision de Turquie. Gün TV, Söz TV et Medya FM, toutes basées dans le Sud-Est du pays, ont commencé leurs émissions après avoir vaincu « tout un tas d’obstacles bureaucratiques », comme l’a souligné Cemal Doghan, le propriétaire de Gün TV. « C’est un petit pas en avant. Nous sommes toujours confrontés à de nombreuses restrictions. Mais ce qui se passe est important pour la Turquie, et nous en sommes heureux », a déclaré M. Doghan, selon le Turkish Daily News.
Le quotidien rappelle que la législation en vigueur limite la durée d’émission pour les chaînes de télévision à 45 minutes par jour, avec un total de 4 heures par semaine, et pour les stations de radio à une heure par jour, à raison de 5 heures par semaine. Les nouvelles chaînes autorisées devront faire des sous-titrages en turc, ce dont certains se plaignent, en raison des difficultés techniques que cette obligation risque d’entraîner.
Ankara, rappelle le quotidien turc, a modifié sa législation en 2002 pour permettre la diffusion limitée de programmes en kurde et autres langues minoritaires. Jusqu’à la semaine dernière, la télévision d’Etat diffusait des émissions en deux dialectes kurdes à raison d’une demi-heure par semaine.
Dans le Sud-Est du pays, on a réagi à la nouvelle. « Si j’étais le Premier ministre Erdogan, j’autoriserais une diffusion libre et non limitée de programmes en kurde, excepté pour les questions politiquement sensibles », a déclaré Sezgin Tanrikulu, le président de l’Association des Juristes de Diyarbekir. « Mais la montée du nationalisme turc combinée aux élections prévues en 2007 réduisent la marge de manœuvre d’Erdogan », a-t-il ajouté. Il estime que la situation ne profite qu’au PKK, qui « exploite le sentiment de frustration » de la population.
De son côté, le maire de Diyarbekir, Osman Baydemir, admet que la tension est montée d’un cran dans le Sud-Est. « Le gouvernement n’a pas de plan solide pour résoudre le problème kurde », a-t-il déclaré à l’agence Reuters. Le Turkish Daily News souligne que le Parti pour une Société démocratique (DTP) de M. Baydemir réclame une amnistie générale pour le PKK, davantage de droits culturels ainsi qu’une autonomie pour les Kurdes, et une baisse du seuil de 10% des voix requis pour obtenir des sièges au Parlement. « Si ces revendications sont satisfaites, je ne pense pas que les Kurdes voudront se séparer de la Turquie », a affirmé le maire de Diyarbekir. M. Baydemir a précisé qu’Istanbul et Izmir étaient dorénavant les deux plus grandes villes kurdes du pays, en raison des flux migratoires enregistrés en provenance du Sud-Est. « C’est pourquoi Turcs et Kurdes doivent apprendre à vivre ensemble. (…) Mais notre tâche est très difficile », a-t-il souligné.
Et à l’heure où le climat s’est alourdi dans le Sud-Est, depuis les célébrations du Nevroz (le Nouvel an Kurde), nombre d’observateurs estiment que l’autorisation d’émettre accordée aux chaînes de télévision et de radio citées tout à l’heure vise en réalité à contrer l’influence de Roj-TV, cette chaîne de télévision pro-kurde basée au Danemark, que la Turquie accuse d’être une caisse de résonance du PKK. Zahid Akman, le président du Conseil suprême de la Radio-Télévision de Turquie, s’est d’ailleurs plaint à ce sujet que les autorités danoises « ne considèrent la question que sous l’angle technique ».
Pour le journaliste Mehmet Ali Birand, auteur d’une chronique dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News, « tous ceux qui connaissent la région du Sud-Est savent que de telles diffusions limitées ne suffiront pas à lutter contre Roj-TV. La population de la région s’est tellement habituée à Roj-TV qu’il sera très difficile de la persuader de changer de chaîne ». Cela n’empêche pas Birand de souligner que « quoi qu’on en dise, il s’agit là d’un développement très important. Si de telles diffusions avaient été autorisées dans le passé, des chaînes de télévision séparatistes n’auraient pas eu une si forte influence ». Mais en tout état de cause, cette décision a brisé « un nouveau tabou » en Turquie. « Une nouvelle ère a commencé, écrit Birand, dès lors que des télévisions privées et des chaînes de radio ont été autorisées à émettre en kurde. »
EN BREF…
- Le gouvernement turc a approuvé dernièrement le Document sur la politique de sécurité nationale, qui avait été préalablement entériné par le Conseil national de sécurité. Selon le quotidien Hürriyet, ce sont le séparatisme et les mouvements extrémistes de gauche qui sont considérés comme les principales menaces pour la sécurité intérieure. La Turquie est « un Etat de droit laïc, unitaire et fondé sur les principes démocratiques », les principes de base de la République sont « un Etat, une nation, un drapeau et une langue », et chaque citoyen de Turquie est considéré comme « turc ». Le document du Conseil national de sécurité s’attarde également sur l’état des relations américano-turques. « Les relations de la Turquie avec les Etats-Unis sont stratégiques, historiques et multidimensionnelles, lit-on dans le document. Mais il ne faut pas les considérer comme une alternative à l’adhésion à l’Union européenne. La formation d’une opinion publique américaine favorable à la Turquie est importante pour toute une série de raisons. »
- L’ambassadeur de France en Turquie, Paul Poudade, a fait savoir à des diplomates turcs lors d’une rencontre organisée la semaine dernière au ministère turc des Affaires étrangères, que la manifestation turque de Lyon contre l’érection du monument dédié au génocide arménien avait été mal perçue au sein de l’opinion publique française. Le Turkish Daily News souligne que « la presse française dans son ensemble a désapprouvé la manifestation turque ». Le quotidien turc ajoute que Jean-Michel Dubernard, député UMP de Lyon, avait noté dans une question au ministre français des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy que les manifestants turcs avaient « nié le génocide ». M. Dubernard, précise le journal, avait également critiqué le Consul général de Turquie à Lyon, pour avoir qualifié le monument de « provocation ».
- Amnesty International va lancer une campagne de signatures, du 1er au 10 avril prochain, pour le retrait de l’article 301 du Code pénal turc, qui prévoit des sanctions pénales pour le délit d’« insulte à l’identité et à la nation turques ». Selon le Turkish Daily News, l’organisation internationale souligne dans son communiqué que « les défenseurs des droits de l’homme, les éditeurs, les écrivains et les journalistes font l’objet de poursuites judiciaires, parce qu’ils osent contester publiquement la version officielle de l’histoire de la Turquie ou le rôle de l’armée, ou bien parce qu’ils ont caricaturé des officiels de l’Etat ». Amnesty International ajoute néanmoins, selon Zaman, que la Turquie a enregistré « de petites avancées en matière de liberté d’expression », notamment à travers l’abandon des poursuites contre l’écrivain Orhan Pamuk, qui avait « évoqué les tueries dont avaient été victimes Arméniens et Kurdes dans le passé ».