Irak, lobbies juif et arménien, en bref
Irak : la Turquie au four et au moulin.
Après le Hamas, l’Irak : la Turquie poursuit sa mission de médiation tous azimuts dans la région. Le Premier ministre irakien sortant, Ibrahim Al-Jaafari, s’est rendu en Turquie, la semaine dernière, pour des pourparlers sur les relations bilatérales et le regain de violences intercommunautaires, qui sont perçues comme une menace pour l’intégrité de l’Irak.
Les tensions entre Chiites et Sunnites ont pris une tournure inquiétante depuis le 22 février, lorsqu’un lieu saint chiite a fait l’objet d’une attaque à la bombe, entraînant des représailles à l’encontre de la communauté sunnite. Or, ces violences interviennent au moment où la classe politique irakienne tente de former un nouveau gouvernement capable d’enrayer toute dérive vers une guerre civile, qui serait le prélude à une décomposition du pays tant redoutée par la Turquie.
Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a indiqué à son homologue irakien qu’il fallait défendre l’intégrité de l’Irak, que les richesses du pays devaient appartenir à tout le peuple irakien, qu’il fallait prévenir toute suprématie de groupes ethniques ou religieux sur d’autres, et que la ville de Kirkouk devait se voir octroyer un statut spécial.
Le chef du gouvernement turc a également appelé, selon le Turkish Daily News, à la convocation d’urgence d’une réunion des pays voisins de l’Irak, et a abordé avec M. Al-Jaafari les perspectives d’implication des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU dans ces pourparlers.
Une visite du Premier ministre irakien à Ankara qu’a condamnée le président kurde d’Irak Jalal Talabani, au motif que M. Al-Jaafari n’a pas consulté, avant de prendre sa décision, les autres membres du cabinet. Et si M. Al-Jaafari, qui gère les affaires courantes dans l’attente de la formation du nouveau cabinet, a bien été désigné candidat à sa propre succession par les partis religieux chiites, le président irakien lui dénie néanmoins le droit « d’entrer en contact ou d’engager des discussions avec d’autres pays ». A fortiori, le président Talabani considère d’avance invalide tout accord qui serait conclu entre le Premier ministre irakien sortant et son homologue turc. Un Premier ministre irakien qui s’était rendu en Turquie pour donner un nouvel élan aux relations bilatérales, en vue notamment de régler les problèmes de transports, de pénurie d’eau et d’électricité.
Mis sur la sellette par le président Talabani, le Premier ministre Al-Jaafari a récusé toute critique sur sa visite en Turquie, soulignant au micro de CNN-Türk qu’elle était « parfaitement légale ». Il a ajouté que son voyage à Ankara n’entraverait pas les efforts déployés pour former un gouvernement représentatif de toutes les sensibilités de la société.
Pour Murat Yetkin, du quotidien Radikal, si M. Al-Jaafari voulait se rendre en Turquie, le gouvernement irakien a eu raison de lui donner le feu vert. Par ailleurs, le journaliste a approuvé l’intervention de M. Erdogan, qui a appelé de ses vœux la formation d’un gouvernement très large en Irak et l’octroi d’un statut spécial à Kirkouk.
Erdal Shafak, dans Sabah, rappelle la responsabilité historique qui incombe actuellement à la Turquie : « empêcher l’Irak de tomber dans la spirale de la guerre civile ». C’est pourquoi ce genre de rencontre avec le Premier ministre Ibrahim Al-Jaafari est « bénéfique pour la Turquie », surtout juste avant une autre visite à Ankara, celle de Moqtada Al-Sadr, le chef religieux chiite en qui Erdal Shafak voit l’homme clé en Irak. « Sadr est un radical et un anti-Américain, écrit Sabah, mais aussi un nationaliste irakien qui a appelé Sunnites et Chiites à manifester leur unité face à l’explosion des violences intercommunautaires ».
Selon Moqtada Al-Sadr, poursuit Erdal Shafak, « la racine de tous les maux en Irak est le système fédéral. (…) La résistance des Sunnites contre le système, qui les a relégués à un rôle mineur, croît et de façon de plus en plus violente ».
« Que doit faire Ankara ? », se demande Erdal Shafak. La Turquie doit faire tout son possible pour « promouvoir une approche rejetant le système fédéral, qui trace des lignes de partage passant par les différentes communautés ». Il s’agit de « mettre l’accent sur la formation d’un gouvernement d’unité nationale, qui accordera l’attention nécessaire aux préoccupations des Sunnites ».
Taha Akyol, du quotidien Milliyet, considère pour sa part qu’il y a « deux brasiers qui menacent d’engloutir la région et le monde » : les problèmes ethniques et religieux en Irak, et les menaces croissantes d’un conflit de civilisations. Les clashes entre communautés en Irak constituent aux yeux du chroniqueur la menace la plus immédiate pour la paix mondiale. Pour Taha Akyol, l’incapacité à intégrer les Sunnites d’Irak dans le système de défense et de sécurité nationale a empêché la conclusion d’un accord entre Sunnites et Chiites. Le chroniqueur de Milliyet ajoute que les Sunnites continuent leurs actions terroristes, alors que les Chiites ne veulent pas partager leur pouvoir nouvellement conquis avec la minorité sunnite.
Dans ce climat de division, c’est Al-Qaida qui tente de tirer son épingle du jeu, estime Taha Akyol, en « poussant à la guerre civile via l’attaque d’un lieu saint chiite ». Citant un représentant des Nations unies du nom de John Pace, il ajoute que « des gangs armés formés par le ministère irakien de l’Intérieur, qui est dominé par les Chiites, enlèvent des Sunnites par centaines, chaque mois, et les assassinent ».
La Turquie est à l’affût de la moindre évolution de la situation en Irak. Depuis son refus en mars 2003, lors de l’invasion de l’Irak, de laisser passer les troupes américaines par son territoire, la Turquie a perdu de son influence en Irak du Nord, comme le rappelle Mehmet Ali Birand dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News. « L’arrivée des soldats américains dans la région combinée à l’absence d’engagement direct de la Turquie ont fait pencher la balance du côté des Kurdes, souligne le chroniqueur. Les Kurdes d’Irak, qui avaient pour habitude de combattre le PKK pour montrer leur soutien à la Turquie, ont désormais adopté l’attitude qui consiste à dire : “ Nous ne pouvons pas pointer nos fusils sur nos frères kurdes ”. » La Turquie craint que ce climat de violences incite les Kurdes d’Irak à créer un Etat indépendant au nord du pays – un projet qui pourrait renforcer le sentiment séparatiste des Kurdes de Turquie.
Mais Ankara redoute également les conséquences d’un éventuel retrait des troupes américaines, qui pourrait conforter l’influence de l’Iran dans la région. C’est d’ailleurs le sens du message qu’a fait passer le chef de la diplomatie turque, Abdullah Gül, à son homologue tchèque Cyril Svoboda, lorsqu’il l’a reçu le mois dernier à Ankara. Mais face à l’écho de ses propos renvoyé par l’agence UPI, Abdullah Gül, selon le Turkish Daily News, a démenti avoir fait cette confidence à son homologue tchèque. Il a même accusé la presse turque d’avoir reproduit le papier de l’UPI sans avoir pris la peine de vérifier ses propos auprès du ministère des Affaires étrangères. « Les Irakiens devraient pouvoir s’administrer eux-mêmes, mais nous disons qu’un retrait des forces de la coalition avant de parvenir à cette étape créerait un vide », a déclaré un Abdullah Gül soucieux de se rattraper.
Face au risque de voir « un nouveau mouvement islamique parrainé par l’Iran prendre le pouvoir en Irak », en cas de retrait des forces de la coalition, le journaliste Mehmet Ali Birand prie pour qu’une guerre civile n’éclate pas en Irak, et que les Etats-Unis ne quittent pas le pays avant d’avoir écarté ce danger. « Un retrait des Etats-Unis d’Irak signifierait une domination de l’Iran sur la région, une Turquie perdant toute influence et un coup de pouce aux mouvements religieux », souligne le chroniqueur. « Devant ces éléments, ne partagerait-on pas les préoccupations de Gül ?, s’interroge Birand. Peu importe à qui Gül a exprimé ses inquiétudes. Ce qui est important, c’est qu’il a conscience du danger. »
Un danger qui n’est pas fait pour étonner Derya Sazak, de Milliyet, pour qui « les préoccupations de Gül sont juste le dernier signal en date de l’existence de nouveaux risques, parmi lesquels les tentatives de l’Iran d’accentuer ses efforts en vue d’exporter son régime. Tout le monde savait que la guerre en Irak ouvrirait la Boîte de Pandore. Est-ce que quelqu’un se demande pourquoi Saddam Husseïn a le sourire au tribunal dans son box des accusés ? ».
Certains, dans la presse turque, craignent que la guerre en Irak, en ouvrant cette Boîte de Pandore, transforme le pays en un « nouveau Liban ». Toujours dans Milliyet, Hassan Cemal se fait l’écho du briefing sur la politique irakienne, organisé vendredi 3 mars par Oghuz Çelikkol, l’émissaire spécial de la Turquie pour l’Irak et le Pr Ahmet Davutoglu, le conseiller en chef de M. Erdogan sur la politique étrangère. « Avec la recrudescence sanglante des affrontements ethniques et du terrorisme, avec le retard pris à former le nouveau gouvernement, la situation extrême qui s’est créée rend inéluctable la transformation de l’Irak en un nouveau Liban », écrit Hassan Cemal en écho au briefing.
Un autre chroniqueur de Milliyet, Sami Kohen, place le débat sur un autre plan : il reproche aux Etats-Unis de ne pas assumer leurs responsabilités de garants de la sécurité de l’Irak, au moment où Sunnites et Chiites s’affrontent à coups d’attentats et de représailles.
Face à ces risques de libanisation de l’Irak et dans l’attente de la formation d’un gouvernement, la Turquie s’active dans toutes les directions, multipliant les consultations avec les communautés. Après le Premier ministre irakien sortant, le Chiite Al-Jaafari, candidat à sa propre succession, Ankara a prévu de recevoir prochainement le chef religieux chiite Moqtada Al-Sadr, mais aussi deux leaders sunnites, Tariq Al-Hashami, un haut responsable du Parti islamique d’Irak et Salih Al-Motlaq, du Conseil national irakien pour le Dialogue.
Cette politique de dialogue tous azimuts semble s’imposer à Ankara. Selon le Turkish Daily News, la Fondation de Turquie pour la Recherche en Sciences politiques, économiques et sociales a rendu public récemment le résultat d’une étude, qui concluait à la nécessité pour Ankara de poursuivre une politique irakienne basée sur un dialogue avec tous les groupes ethniques et religieux ainsi que les pays voisins dans la région, parmi lesquels l’Iran et la Syrie. Contrairement aux craintes généralement exprimées, une telle politique pourrait créer un champ de coopération entre Turcs et Américains, souligne l’étude.
Selon ses conclusions, la crainte d’Ankara de voir l’émergence d’un Etat kurde en Irak du Nord conduire à la déstabilisation du sud-est de la Turquie « ne devrait pas rétrécir les horizons de la politique turque ». « La Turquie devrait définir une nouvelle politique pour l’Irak du Nord. (…) Aujourd’hui, elle ne peut intervenir là-bas à l’aide des méthodes qu’elle utilisait dans les années 90 ; elle devrait plutôt créer des sphères d’influence dans les domaines économique, social et culturel, en fonction de la nouvelle donne irakienne. »
L’étude va même plus loin : « La Turquie devrait se préparer à la possibilité de voir s’établir sur le long terme un Etat kurde indépendant en Irak du Nord, et elle devrait prendre des initiatives pour résoudre son problème dans la région du sud-est en intégrant cette possibilité. »
Reliant la politique nord-irakienne de la Turquie au développement des relations entre Ankara et l’Union européenne, l’étude souligne que ce processus d’intégration européenne « rend une opération militaire en Irak impossible ». Elle ne ferait qu’apporter de l’eau au moulin des opposants à la candidature turque au sein de l’UE.
La Turquie, souligne l’étude, doit définir ses intérêts « de façon réaliste », inventer une politique irakienne « en fonction de la situation créée dans le nouvel Irak » et mettre l’accent sur « la paix, la sécurité et la démocratie » en Irak, au lieu d’employer « une rhétorique de confrontation ».
Le lobby juif américain et le génocide arménien : un effet collatéral de la visite du Hamas à Ankara.
Selon le quotidien Sabah, l’un des membres les plus influents du lobby juif américain, Robert Wexler, devait se rendre en Turquie ce jeudi 9 mars, pour avertir les dirigeants turcs que le soutien des milieux juifs des Etats-Unis « ne pourrait plus être garanti au Congrès sur la question de la reconnaissance du génocide arménien ». Motif invoqué par M. Wexler : « Vous nous avez choqués en invitant le Hamas. »
Sabah poursuit en soulignant que les diplomates du ministère turc des Affaires étrangères sont préoccupés par un possible retrait du soutien apporté sur cette question par le lobby juif américain à la Turquie. Le ministère des Affaires étrangères tente de convaincre le lobby juif américain de continuer à soutenir la Turquie, conclut Sabah.
Cet avertissement adressé à Ankara par Robert Wexler, un des leaders juifs américains, vient compléter le coup de semonce adressé à la Turquie par Tom Lantos, un membre de la Chambre des Représentants, sur la question de la visite du Hamas à Ankara. Tom Lantos, rappelons-le, est ce parlementaire juif américain qui a retourné sa veste, en septembre dernier, sur la question du génocide arménien. Farouchement opposé à l’adoption de la résolution au Congrès, en octobre 2000, il en est devenu l’un des fervents partisans, cinq ans plus tard, pour faire payer à la Turquie son refus d’accepter le passage des troupes américaines par son territoire lors de l’invasion de l’Irak.
Aux Etats-Unis, on le voit, certains milieux n’hésitent pas à appuyer sur le talon d’Achille de la Turquie – le génocide arménien – dès lors qu’Ankara prend une initiative diplomatique ou une décision politique jugée contraire aux intérêts des Etats-Unis ou de ces milieux. La question du Hamas et la politique irakienne de la Turquie sont peut-être les deux illustrations les plus marquantes de cette instrumentalisation, mais elles ne sont pas les seules. Souvenons-nous également d’une Turquie qui criait au « génocide » devant les atrocités commises par les soldats américains à Falloujah, en Irak. Face aux menaces de reconnaissance du génocide arménien agitées par les Etats-Unis, toute la Turquie baissera son indignation d’un cran, en n’évoquant plus que d’horribles « massacres ».
Cette fois-ci, la menace semble suffisamment sérieuse pour que M. Gül ou M. Erdogan se rende aux Etats-Unis, du 26 au 29 mars prochain, pour prendre part à une réunion du Conseil turco-américain et établir des contacts avec des membres du Congrès et des sénateurs influents.
Une certaine agitation est donc prévisible en coulisses, dans les prochaines semaines, aux Etats-Unis, autour du génocide arménien. Avec en point d’orgue le message traditionnel du 24 avril du président Bush, qui s’inscrira vraisemblablement dans ce contexte.
EN BREF…
- Les associations turques de France ont lancé une campagne contre la pénalisation de la loi sur le génocide arménien. Selon le Turkish Daily News, des représentants de quatre associations turques ont tenu le week-end dernier une conférence de presse, durant laquelle ils ont appelé 300 associations turques à se mobiliser pour empêcher l’adoption de dispositions législatives sanctionnant le négationnisme contre le génocide arménien. Une réunion sera organisée dimanche 12 mars, précise le journal sans en dire davantage, en vue de créer une commission pour « l’abolition de la loi sur le génocide arménien ».
- Hans-Jörg Kretschmer, le chef de la Délégation de la Commission européenne en Turquie, a déclaré lundi 6 mars lors d’une conférence donnée à Ankara que la Turquie devrait accélérer ses réformes, si elle voulait adhérer au plus vite à l’Union européenne. Selon le Turkish Daily News, M. Kretschmer a indiqué que la Turquie devrait boucler les négociations d’adhésion en 2012, et prendre toutes les mesures nécessaires pour son adhésion, afin de pouvoir intégrer l’Union européenne en 2014, date avant laquelle l’adhésion d’Ankara est techniquement impossible.
- Le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gül et le Premier ministre espagnol José-Luis Rodriguez Zapatero ont annoncé le week-end dernier, à l’occasion de la visite de M. Gül en Espagne, leur intention de développer l’initiative baptisée Alliance des Civilisations, destinée à promouvoir le dialogue des cultures et des civilisations, en cette période de tensions entre les mondes islamique et occidental. Parrainée par Ankara et Madrid, cette initiative avait été lancée l’année dernière par Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, en réponse à la requête formulée conjointement par MM. Erdogan et Zapatero. « Le fait que l’Espagne parraine cette Alliance des Civilisations avec la Turquie témoigne de l’importance accordée à la Turquie par l’Espagne », a souligné M. Zapatero selon l’agence turque Doghan. Le mois dernier, dans un article publié par l’International Herald Tribune, MM. Erdogan et Zapatero avaient lancé un appel au calme sur la crise des caricatures, soulignant que tout le monde y perdrait si les tensions actuelles n’étaient pas rapidement désamorcées.