Douste-Blazy, Moscou, Turquie et ONU, en bref

Publié le par Famagouste

Philippe Douste-Blazy en Turquie pour relancer la coopération franco-turque.
Intégration européenne, question chypriote, dossier du nucléaire iranien, relations économiques bilatérales, génocide arménien, etc. : les sujets importants – et souvent de discorde – entre Français et Turcs ne manquaient pas, à l’occasion de la visite en Turquie du ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy.
Avec son homologue Abdullah Gül, le chef de la diplomatie française a abordé la question de l’intégration européenne de la Turquie. M. Douste-Blazy a décrit sa visite comme une continuation de la politique de dialogue menée par la France, afin « d’empêcher tout malentendu qui pourrait provenir d’un défaut de communication ». Porteur d’un « message d’amitié » à la Turquie, le ministre français des Affaires étrangères a encouragé les dirigeants turcs à poursuivre le processus de réformes.
Pour Abdullah Gül, « le jour où les négociations s’achèveront avec succès, la Turquie sera devenue un pays différent. Si les Français disent “ non ” le moment venu, nous respecterons cette décision. Mais il ne faut pas dresser des obstacles aujourd’hui sur la route de la Turquie ».
Les deux hommes ont également évoqué la question de Chypre. Abdullah Gül a fait savoir à son homologue français qu’Ankara ne reconnaîtra la partie grecque de Chypre qu’après la conclusion d’un accord sur un règlement durable, obtenu sous les auspices des Nations unies. M. Douste-Blazy a appelé à la reprise des pourparlers sous l’égide de l’ONU, ainsi qu’à la normalisation des relations entre Ankara et Nicosie.
La rencontre Erdogan – Douste-Blazy, quant à elle, a permis d’aborder, selon l’agence Anatolie, le dossier du nucléaire iranien ainsi que la question de la publication dans certains journaux occidentaux de caricatures du prophète Mahomet.
Sur le programme nucléaire iranien, le chef de la diplomatie française a souligné l’importance du rôle de la Turquie, qui doit transmettre à l’administration iranienne un message de fermeté. Il a ajouté toutefois que les canaux de dialogue avec Téhéran ne devraient jamais se refermer.
Concernant l’affaire des caricatures, M. Douste-Blazy a réaffirmé l’attachement de la France à la liberté d’expression, non sans souligner qu’elle devait s’exercer « dans un esprit de tolérance, dans le respect des religions et des croyances ».
« Ces caricatures sont une profanation de nos valeurs morales, a répondu M. Erdogan. La liberté de la presse devrait connaître certaines limites. A un moment où nous travaillons à assurer l’alliance entre les civilisations, de telles initiatives apportent de l’eau au moulin de ceux qui prônent le clash. C’est inacceptable. »
Enfin, l’entrevue Douste-Blazy – Babacan a porté essentiellement sur les questions économiques. Le ministre d’Etat Ali Babacan a souligné que « la Turquie, avec sa croissance économique, offre de grandes opportunités à l’Europe, et particulièrement aux compagnies françaises ».
M. Douste-Blazy, pour sa part, a déclaré selon l’agence Anatolie qu’il était impressionné par les succès économiques de la Turquie, ajoutant que la France occupe actuellement le sixième rang des pays investisseurs en Turquie, et que le volume total des exportations turques vers la France avait augmenté de 8% en 2005. Aujourd’hui, a-t-il indiqué, 300 compagnies françaises employant 40 000 salariés sont à pied d’œuvre en Turquie.
Une présence qui traduit l’importance des liens économiques entre les deux pays. Selon le Turkish Daily News, un rapport publié en décembre dernier par deux sénateurs français, Hubert Haenel et Robert del Picchia, pour le compte de la Commission “ Union européenne ” du Sénat, mettait l’accent sur ces relations économiques et attirait l’attention sur les incidences négatives que pouvaient entraîner – du point de vue des relations économiques franco-turques – les prises de position de certains hommes politiques français sur des questions touchant à la Turquie. « La France, pouvait-on lire, a sa place sur le marché turc, avec ses marques bien connues, et elle profite de sa position forte. Cependant, les relations ont perdu de leur élan après l’adoption en 2001, par notre Parlement, d’une loi sur le génocide arménien, et particulièrement depuis les déclarations faites par certaines personnes sur la Turquie durant la campagne du référendum. »
Pour Semih Idiz, qui revient dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News sur le volet économique de la visite de M. Douste-Blazy à Ankara, le fait que le chef de la diplomatie française ait été accompagné par les représentants d’Eurocopter, Ariane-Espace, Suez, Eutelsat, Veolia-Environnement, Areva ou Alsthom, prouve qu’il s’agit de promouvoir les intérêts de l’industrie française en Turquie. « Les rumeurs qui circulent dans les milieux d’affaires turcs font état des inquiétudes des milieux capitalistes français, qui craignent de ne plus bénéficier des mêmes possibilités que leurs homologues des autres pays de l’Union européenne, en raison de l’attitude négative de Paris à l’égard de la candidature turque à l’adhésion à l’UE », écrit Semih Idiz.
Lequel, à travers les noms des entreprises mentionnées plus haut, en déduit que l’industrie de la défense occupe une part essentielle dans les investissements français en Turquie. Partant de là, « si la Turquie était choquée par des prises de position sur des questions sensibles qui exciteraient les milieux nationalistes, les militaires turcs, face à la pression populaire, ne pourraient probablement plus poursuivre cette coopération ».
Le journaliste Mehmet Ali Birand a rencontré, pour sa part, Philippe Douste-Blazy, avec lequel il a eu, de son propre aveu, un « long entretien ». Dans la même rubrique “ Opinions ”, il estime que cette visite a permis de créer « un environnement favorisant une meilleure compréhension mutuelle entre les deux parties ». Birand rend hommage au chef de la diplomatie française, qui s’est montré « assez souple sur des sujets comme le génocide arménien, la reconnaissance de Chypre et l’ouverture des ports turcs ».
Birand confie alors ses impressions d’ensemble, en se lançant dans une projection sur l’avenir : « Quand les négociations d’adhésion de la Turquie entreront dans leur phase finale, il n’y aura pas de gros problèmes, à condition que le climat économique et politique soit bon. La France n’insistera pas sur certains points, écrit-il. La Turquie, elle, doit résoudre la question de Chypre avant de devenir membre de l’UE. En d’autres termes, elle reconnaîtra officiellement Chypre et elle ouvrira ses ports. Dans ces circonstances, je ne pense pas que la France insistera sur la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie.
Cependant, conclut-il, si l’économie française ne se développe pas de la façon souhaitée, si le chômage augmente et les peurs des Français avec, et si l’Union européenne reste un sujet de politique intérieure, alors là le gouvernement français adaptera son jeu en conséquence. Il pourrait donc exercer une pression sur la Turquie. Du coup, la meilleure chose à faire est de vivre au jour le jour et de développer de bonnes relations avec la France. »

A Moscou, du nouveau en gestation sur Chypre.
S’oriente-t-on vers un tournant de la politique du Kremlin sur la question chypriote ? A priori, les dernières déclarations du président Poutine tendraient à le laisser croire. Selon les presses turque et chypriote turque, Vladimir Poutine a loué la politique des Chypriotes turcs pour le règlement de la question de Chypre. Selon la télévision chypriote turque Bayrak, il a estimé que les Chypriotes turcs jouaient dorénavant « un rôle plus actif » et adoptaient « une position plus constructive » en vue d’un règlement. Il a ajouté toutefois que la politique de Moscou sur la question chypriote n’avait pas changé, soulignant que la Russie continuerait de travailler avec le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, à la recherche d’une solution. Par ailleurs, le président russe a averti les autorités chypriotes grecques que le système de visas requis au sud pourrait inciter les touristes russes à se tourner vers la partie occupée de l’île.
De son côté, le Turkish Daily News est allé plus loin, en affirmant que Vladimir Poutine a qualifié la politique des Chypriotes turcs de « tout à fait claire et merveilleuse ».
Des remarques du chef du Kremlin qui ont été à l’origine d’une polémique, le président du Parlement chypriote Demetris Christofias ayant soutenu que les propos du président russe avaient été mal traduits. Ce à quoi le leader chypriote turc a rétorqué que les déclarations de M. Poutine étaient « claires et tranchantes ».
Selon le quotidien chypriote turc Kibris, cette position du président russe montre que la communauté internationale a commencé « à reconnaître et apprécier le peuple chypriote turc ». Pour Mehmet Ali Talat, les déclarations de M. Poutine sont le résultat de la campagne d’explication menée par la Turquie sur les « réalités » du problème de Chypre, mais aussi de l’amélioration des relations entre Moscou et Ankara. Le numéro un chypriote turc a notamment fait valoir que le nouveau partenariat russo-turc en matière économique, et spécialement dans le domaine de l’énergie, était l’une des raisons majeures des déclarations de M. Poutine.
Pour le Premier ministre chypriote turc Ferdi Sabit Soyer, « tout le monde a commencé à réaliser que c’est la direction chypriote grecque qui se montre intransigeante ».
Quant au ministre des Affaires étrangères de Chypre-Nord, Serdar Denktash, il y voit un signe que l’on s’oriente « vers des positions plus équilibrées vis-à-vis des parties chypriotes turque et grecque ». Témoin, selon M. Denktash, le fait que M. Poutine ait clairement désigné « le nord et le sud de Chypre ».
Les presses turque et chypriote turque saluent bien entendu, dans l’ensemble, les déclarations de Vladimir Poutine. A Chypre-Nord, Yeniduzen titre : « La partie chypriote turque doit être récompensée. » Pour Kibrisli, « la Russie fait pencher la balance ». Kibris, pour sa part, note que le président Poutine « a montré pour la première fois son soutien à Chypre-Nord ».
D’autres journaux chypriotes turcs insistent sur la question des visas soulevée par le chef du Kremlin. « Si vous ne supprimez pas les formalités de visas, les Russes iront à Chypre-Nord », lisait-on dans Volkan. Pour Cumhuriyet, « Poutine a averti les Chypriotes grecs que les touristes russes pourraient préférer se rendre à Chypre-Nord ».
En Turquie, Milliyet titre : « Récompensez la République Turque de Chypre du Nord ! », dans une allusion à la détermination des Chypriotes turcs soulignée par Vladimir Poutine. Quant à Aksam, la question des visas l’amène à titrer : « Menace pour les Chypriotes grecs ».
Comme l’a fait observer le numéro un chypriote turc Mehmet Ali Talat, l’évolution du partenariat économique russo-turc peut expliquer cette inflexion du discours de Vladimir Poutine sur la question chypriote. L’allusion de M. Talat à la coopération énergétique russo-turque trouve sa concrétisation dans l’annonce faite le 4 février par le ministre turc de l’Energie, Hilmi Güler, au sujet de l’extension d’un gazoduc reliant les deux pays, grâce à laquelle Israël et le Liban, eux aussi, pourront recevoir du gaz russe. Selon M. Güler, les discussions entre la compagnie turque Botas et le géant gazier russe Gazprom devraient aboutir dans les deux mois à venir.
Mais Alexei Miller, le patron de Gazprom, a suggéré également à Hilmi Güler l’extension du gazoduc vers l’Ouest, c’est-à-dire vers la Grèce puis l’Italie. « Nous considérons la Turquie comme un partenaire fiable pour le transit du gaz russe vers des pays tiers », a déclaré le numéro un du géant gazier russe.
Rappelons que la Russie est le principal fournisseur de gaz à la Turquie, laquelle s’approvisionne également auprès de l’Iran, via un autre gazoduc.

La Turquie fait son lobbying pour avoir un siège aux Nations unies.
Nous l’avions évoqué il y a dix mois, sur cette antenne : la Turquie aspire à obtenir un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. A l’époque, en avril dernier, l’état d’Israël était devenu officiellement le premier pays à appuyer la candidature turque.
Aujourd’hui, selon le Turkish Daily News, ce sont plus de 100 Etats qui soutiennent la Turquie, désireuse d’intégrer, pour les années 2009-2010, le groupe des 15 pays membres du Conseil siégeant aux côtés des cinq membres permanents – Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie et Chine. Et si on ne connaît pas la liste complète des Etats favorables à la candidature turque, on sait néanmoins qu’hormis Israël, des pays situés dans différentes parties du monde, comme le Congo ou Cuba, ont publiquement apporté leur soutien à Ankara. Plus récemment, c’est la Roumanie qui a ajouté son nom au bas de la liste, à la faveur de la visite la semaine dernière en Turquie de son Premier ministre Calin Papescu-Tariceanu.
Il faut noter que la Turquie est en concurrence directe avec deux pays, l’Autriche et l’Islande, pour l’un des deux sièges réservés au Groupe des Pays d’Europe de l’Ouest et Autres. L’élection aura lieu en 2008, durant la session d’automne de l’Assemblée générale de l’ONU.
Si la Turquie est élue, ce sera la première fois depuis 1961 qu’elle sera représentée au Conseil de sécurité. Précédemment, elle avait obtenu un siège durant les années 1951-52 et 1954-55. Par contraste avec la Turquie, rappelle le quotidien turc, les pays européens obtiennent un siège au Conseil en moyenne une fois tous les dix ans.
Ankara a entamé en 2003 sa campagne aux quatre coins du monde pour enlever un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Comme le souligne le Turkish Daily News, les dirigeants turcs ont soulevé cette question dans toutes les rencontres bilatérales entre officiels turcs et responsables gouvernementaux étrangers de haut rang. Trois ambassadeurs, Aydin Shahinbash, Necati Utkan et Ömer Zeytinoglu coordonnent le plan d’action d’Ankara ; quant aux responsables gouvernementaux, au premier rang desquels on trouve le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül, ils se font l’avocat de cette candidature à chacune de leurs visites à l’étranger.

EN BREF…
La justice turque a abandonné vendredi 3 février les poursuites engagées contre le député européen vert néerlandais Joost Lagendijk pour insulte aux forces armées turques. Le coprésident de la Commission interparlementaire Turquie-Union européenne avait déclaré, comme le rappelle le Turkish Daily News, que les militaires turcs provoquaient délibérément des affrontements avec les militants kurdes du PKK, avant de jeter ensuite le discrédit sur ces derniers.
La Commission mixte sur l’eau du Groupe de travail turco-israélien chargé des questions énergétiques s’est réunie fin janvier à Ankara. Durant les discussions, des experts et des responsables gouvernementaux des deux parties se sont demandés, selon le Turkish Daily News, comment étendre la coopération bilatérale sur le transfert de l’eau entre les deux pays.

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