Michel Debré, prisons turques, Proche-Orient, coopération turco-israélienne

Publié le par Famagouste

La loi sur le génocide arménien dans le collimateur du président de l’Assemblée nationale.
Loi et histoire : suites et rebondissement.
Le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, veut revoir la loi sur le “ soi-disant ” génocide arménien : telle était la tonalité générale de la presse turque, après les déclarations de M. Debré au micro d’Europe 1, le 4 janvier dernier.
Rappelant, parmi d’autres, la loi sur le génocide arménien, Jean-Pierre Elkabbach, qui estime qu’« on peut se demander en quoi les députés français se mêlent de cette tragédie », a posé la question suivante à M. Debré : « Est-ce que vous garderez ces lois en bloc, ou allez-vous réclamer là aussi – parce que vous considérez que c’est votre rôle – leur examen cas par cas ? ».
Réponse du président de l’Assemblée nationale : « D’abord, je veux régler ce problème de la loi récente sur la présence française outre-mer ; et puis après, j’ai l’intention de réunir un certain nombre de parlementaires pour dire “ Regardons les autres lois, regardons ce que l’on peut faire, pour revenir (je le dis depuis longtemps, ce n’est pas récent) à la vraie conception de la loi ”. La loi n’est pas là pour écrire l’histoire, la loi n’est pas là pour dire comment il faut apprécier un fait historique. Dans l’histoire d’une nation, il y a des bons et des mauvais côtés, la loi est là pour permettre la liberté d’expression. »
« Et après, on laisse les historiens se débrouiller », lui réplique Jean-Pierre Elkabbach.
« Et après, on laisse chacun se débrouiller en son âme et conscience, en fonction des travaux de l’Histoire », conclut Jean-Louis Debré.
Bien entendu, la presse turque s’est emparée de cette interview, dont le contenu s’inscrit dans le droit fil de la pétition “ Une liberté pour l’Histoire ”, signée le 12 décembre dernier par 19 personnalités, lesquelles réclament l’abrogation de toutes ces lois (Gayssot, Taubira, génocide arménien), considérées comme « indignes d’un régime démocratique ».
Pour le Turkish Daily News, Jean-Louis Debré estime qu’on devrait revoir les lois sur le “génocide” arménien, l’Holocauste juif et l’esclavage.
Aksam est encore plus affirmatif : selon le quotidien turc, M. Debré a déclaré que la loi sur le soi-disant génocide arménien « fera l’objet d’une révision ».
Quant à Zaman, il titrait : « Il faut revoir la décision française sur le génocide. » Pour le quotidien turc, « le Parlement français soutient l’appel des 19 historiens français à l’abrogation de quatre lois, dont celle sur la reconnaissance du soi-disant génocide arménien ». S’appuyant sur les propos récents de Jacques Chirac, qui déclarait le 9 décembre dernier que « ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire », Zaman épingle le président français, auquel il reproche de ne pas s’être opposé, à l’époque, à la loi sur le génocide arménien ou à celle sur le passé colonial de la France. Le quotidien turc souligne enfin que les Arméniens ont réagi à la pétition des «19», en soutenant plusieurs organisations non-gouvernementales qui appellent à la modification de la seule loi sur le passé colonial de la France.
Dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News, Cengiz Aktar rappelle enfin que dans un entretien accordé récemment au journal Le Monde, Arno Klarsfeld a déclaré que la France devait examiner le volet négationnisme de la loi sur le génocide arménien. « Toutefois, ajoute Cengiz Aktar, ce qui est vraiment intéressant, c’est de constater qu’un historien important comme Pierre Vidal-Naquet, connu pour s’opposer à la thèse turque officielle sur cette question, fait partie du groupe qui réclame aux législateurs de ne plus se mêler de l’histoire. »

La Turquie, « la plus grande prison du monde pour les journalistes ».
Le débat est vif, en Turquie, autour des articles du Code pénal qui entravent la liberté d’expression. Le président du Conseil de la Presse, Oktay Ekshi, a déploré le silence opposé par le gouvernement aux appels répétés des journalistes à modifier les dispositions législatives répressives en matière de liberté d’expression. « Ceux qui veulent l’instauration de la démocratie et de l’état de droit en Turquie devraient coopérer pour résoudre ces problèmes, a déclaré M. Ekshi, selon le Turkish Daily News, lors d’une conférence de presse. Nous avons dit que si le Code pénal entrait en vigueur en l’état, la Turquie deviendrait la plus grande prison du monde pour les journalistes. Mais personne ne nous a écoutés. »
Le président du Conseil de la Presse a deux articles en ligne de mire, sur « la bonne dizaine qui doivent être modifiés » : l’article 301, sur l’insulte à la nation et à l’identité turques, et l’article 288, sur les tentatives d’influencer le cours de la justice. Pour Oktay Ekshi, « l’article qui définit l’action d’insulter devrait être modifié au regard des pratiques en vigueur dans les pays démocratiques ». Il propose de remplacer les peines d’emprisonnement par des amendes. Mais il déplore l’attitude des autorités turques, qui « n’ouvre pas la voie au changement ».
Et ce ne sont pas les propos du ministre de la Justice sur l’affaire Pamuk qui donneront tort au président du Conseil de la Presse. Cemil Çiçek a en effet exhorté Orhan Pamuk d’adresser ses excuses à la nation turque. « Je le ferais, à sa place. Je dirais “ Je suis désolé ”. Je souhaite qu’il le fasse », a déclaré M. Çiçek, dans un entretien diffusé sur la chaîne de télévision NTV. Le ministre reproche à l’écrivain d’avoir manqué d’esprit de conciliation, laissant entendre qu’un tel geste lui aurait évité d’être poursuivi par la justice turque.
Le débat s’active en Turquie, autour de l’article 301. Lors d’un dîner organisé samedi 7 janvier par Fehmi Koru, du quotidien Yeni Shafak, avec des journalistes turcs de premier plan, le Premier ministre Erdogan a indiqué qu’il pourrait étudier la possibilité de remplacer l’article 301 du nouveau Code pénal par l’article 159 de l’ancien. Une timide ouverture, conséquence de la proposition du rédacteur en chef de Radikal, Ismet Berkan, qui a réclamé en plus des amendements à l’article 159, pour se mettre en conformité avec les réformes adoptées jusqu’ici. Il a ajouté qu’en préconisant une attitude attentiste de l’appareil judiciaire, le ministre de la Justice Cemil Çiçek commettait « une énorme faute ».
La manière dont les autorités turques ont géré jusqu’à présent cette affaire de l’article 301 préoccupe le journaliste Mehmet Ali Birand. Dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News, il rappelle que la Turquie a modifié l’ancien article 159 du Code pénal, pour se mettre en conformité avec les critères de Copenhague. Or, souligne-t-il, « l’Union européenne se plaint aujourd’hui de l’article 301 ».
« J’en ai discuté avec les bureaucrates responsables de ces changements, écrit le journaliste. Voici exactement ce qu’ils m’ont dit : “ Pendant que nous travaillions sur les modifications, nous n’avons pas envoyé nos propositions à l’Union européenne, alors que nous savions ce que nous devions faire. Ce fut également le cas pour l’article 159. Après avoir été modifié, il a été envoyé au Parlement pour approbation. Son texte était clair et concis. Cependant, tout le monde a présenté des amendements à ce texte durant les discussions au sein de la commission parlementaire. Le ministre de l’Intérieur, les militaires et le ministre de la Justice ont tellement manœuvré sur l’article qu’ils l’ont rendu inintelligible. ” »
« Ce qui est encore plus intéressant, conclut Birand, c’est le fait que l’Union européenne a adressé un avertissement amical à la Turquie, après l’adoption de l’article, pour dire qu’un texte si difficile à comprendre pourrait causer des problèmes. Mais personne n’a été à l’écoute. Et maintenant, voilà la situation dans laquelle nous sommes ! ».

La Turquie, une puissance majeure en devenir au Proche-Orient.
Ankara s’active au Proche-Orient : en visite la semaine dernière en Israël et dans les territoires palestiniens, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a signé avec son homologue israélien Silvan Shalom un mémorandum pour la relance, sous la direction de l’Union des Chambres turques d’Import-Export, de l’activité de la zone industrielle d’Erez, dans la bande de Gaza. Dans cette perspective, les compagnies turques devraient être encouragées à investir dans la zone industrielle.
Concrètement, cet accord contraint Israël à ouvrir l’accès de ses ports aux produits exportés et importés par la zone industrielle d’Erez. Il prévoit cependant que l’accès et la circulation des produits entre cette zone industrielle d’Erez et Israël, ainsi que toutes les autres activités qui se dérouleront dans la région, « pourront être réexaminés à tout moment, en fonction de l’évolution des conditions de sécurité ». En clair, une remise en cause de l’accord serait possible à tout moment, si la région devenait le théâtre d’une nouvelle flambée de violence.
La construction des infrastructures devrait débuter à la fin mars 2006, et l’on attend l’ouverture de la première entreprise turque en juillet prochain. Toutefois, prédisent les experts, la zone industrielle d’Erez ne devrait pas être pleinement opérationnelle avant la fin de cette année.
Un chantier considéré par le chef de la diplomatie turque comme « le premier projet international concret » visant à relancer l’économie palestinienne et à soulager les difficultés économiques des Palestiniens, au moment où la plupart des acteurs et des observateurs, selon Abdullah Gül, se focalisent sur le processus de paix et les aspects politiques du problème israélo-palestinien. « Nous espérons qu’Erez deviendra une zone industrielle de premier plan, créatrice de milliers d’emplois et génératrice de millions de dollars d’exportations », a déclaré Abdullah Gül, selon le Turkish Daily News. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision CNN-Türk, le chef de la diplomatie turque a prédit que le projet, dont le coût est estimé à 40 millions d’euros, pourrait créer jusqu’à 10 000 emplois pour les Palestiniens. Et le Turkish Daily News de rappeler que selon un rapport publié le mois dernier par les Nations unies, le taux de chômage atteint désormais 35% dans la bande de Gaza. Près d’un tiers des habitants de la région vit avec moins de 2,2 dollars (soit 1,8 euro) par jour.
Liée à Israël par un partenariat stratégique amplifié depuis 1996, la Turquie réaffirme depuis un certain temps sa volonté de soutenir les Palestiniens, en particulier sur les plans économique et humanitaire. Le projet de relance de la zone industrielle d’Erez, fermée depuis un an et demi, avait été finalisé en juin 2005, à Jérusalem – soit deux mois avant le retrait israélien de Gaza – lors d’une réunion rassemblant l’Union des Chambres turques d’Import-Export, l’Union des Chambres de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture palestiniennes et l’Union des Producteurs israéliens. Un projet qui avait reçu le soutien du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, de son homologue israélien Ariel Sharon et du président palestinien Mahmoud Abbas.
Tombée en cette période marquée, en Israël, par l’accident cérébral d’Ariel Sharon, la visite d’Abdullah Gül dans la région est intervenue également trois semaines à peine avant la tenue des élections législatives palestiniennes. Une visite, souligne le Turkish Daily News, dont la date est interprétée comme un geste de soutien au président palestinien à l’approche de ces élections. L’objectif, selon les observateurs turcs, serait de renforcer le camp des modérés dans la société palestinienne, en offrant à Mahmoud Abbas la possibilité de présenter à son peuple un projet concret susceptible d’élever son niveau de vie.
Dans son éditorial du Turkish Daily News, Yusuf Kanli voit dans ce projet « un reflet des sentiments forts qu’éprouvent les Turcs à l’égard de leurs frères palestiniens, ainsi que le résultat concret des efforts inlassables déployés par le gouvernement turc pour rapprocher Israéliens et Palestiniens ». Il souligne que la Turquie occupe « une place à part » tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens : d’un côté « des liens culturels et religieux forts » avec les Palestiniens, et de l’autre « des relations exemplaires » avec l’Etat d’Israël et son peuple. « Seul pays de la région à avoir une population à majorité musulmane et une administration laïque et démocratique, la Turquie, écrit-il, n’entretient pas seulement de bonnes relations avec les deux parties ; elle jouit également de leur confiance. »
Cette place à part occupée par la Turquie doit être « bien utilisée », souligne l’éditorialiste, « pour la cause de la paix dans cette partie du monde ». « La Turquie n’a pas l’intention de s’imposer comme médiateur aux Palestiniens et aux Israéliens, mais elle peut jouer le rôle que lui demanderaient d’assumer les deux parties ».
Témoin ce projet de relance de la zone industrielle d’Erez, qui n’aurait pu voir le jour sans la « forte impulsion » donnée par Ankara. « La Turquie n’est pas une superpuissance, écrit Yusuf Kanli, mais c’est l’un des Etats les plus forts de la planète et certainement une puissance régionale, qui n’a malheureusement pas encore livré tout son potentiel. »
Au-delà de sa volonté de contribuer au rapprochement entre Israéliens et Palestiniens, la Turquie veut indéniablement affirmer sa présence sur l’échiquier régional. Embarrassée par la mauvaise passe que connaissent, à des degrés divers, ses relations avec ses partenaires stratégiques américain et israélien, plongée dans l’incertitude quant à l’avenir de ses relations avec l’Union européenne, la Turquie fait tout son possible pour développer des stratégies alternatives. Citons entre autres son rapprochement avec la Russie, en vue d’accroître son influence dans le Sud-Caucase, avec la Chine, pour ouvrir ses perspectives vers l’Asie centrale et l’Extrême-Orient, et avec la Syrie et l’Iran, pour marquer une percée dans le monde arabo-musulman, limiter la capacité de nuisance du paramètre kurde et faire contrepoids aux Etats-Unis, irrités par un partenaire turc récalcitrant sur le dossier irakien.
En prenant l’initiative de ce projet économique, la Turquie réalise un coup à plusieurs détentes. D’abord, chacun sait que tout pays promoteur d’un projet économique innovant et de cette envergure, jamais réalisé jusque-là, en récoltera tôt ou tard les dividendes sur le plan politique.
Ensuite, la Turquie démontrerait à la face du monde qu’elle est devenue l’un des rares interlocuteurs privilégiés des deux parties, dans le conflit israélo-palestinien. Son aptitude à désamorcer les tensions entre Israéliens et Palestiniens, par l’élévation du niveau de vie des Palestiniens, élargirait son influence auprès d’un partenaire israélien, qui lui fait actuellement quelques misères, et au sein du monde arabe, dans lequel Ankara veut absolument pénétrer.
Enfin, sa capacité à attirer dans cette zone industrielle d’Erez les investisseurs américains et européens offrira à la Turquie un puissant levier sur le plan politique, à l’égard des Etats-Unis et de l’Europe, deux partenaires avec lesquels les relations sont devenues passablement compliquées.
Des bénéfices à venir pour Ankara, qui pourraient se solder, un jour ou l’autre, par la conclusion de marchandages sordides sur le dos des Kurdes ou des Arméniens.

Coopération turco-israélienne dans les domaines scientifique et spatial.
Concomitamment à ce projet de relance de l’activité de la zone industrielle d’Erez, la Turquie est sur le point d’approuver, par son Parlement, un accord de coopération multisectorielle signé avec Israël en 2005. Le texte, qui attend son approbation par les Commissions parlementaires de l’Industrie et des Affaires étrangères, sera examiné après les fêtes musulmanes de l’Aïd-el-Kébir, avant d’être soumis au vote de l’Assemblée nationale.
Les principaux secteurs couverts par cet accord de coopération turco-israélien concernent essentiellement les sciences et les technologies de l’espace : citons notamment les technologies de l’information, le laser et l’optique, l’électronique mécanique, l’alimentation, l’agriculture, les énergies renouvelables, les nanotechnologies, l’aérodynamique, la biotechnologie, l’irrigation et d’autres domaines aux applications industrielles. Le texte encourage également les entrepreneurs de Turquie et d’Israël à développer des projets de coopération.
Les deux pays vont former une commission composée d’officiels de haut rang et d’experts, qui sera chargée d’évaluer les progrès effectués dans ces domaines et de soutenir les projets qu’elle jugera intéressants. Des conférences, séminaires et symposiums seront organisés afin de stimuler la coopération, et les deux pays veilleront à trouver des marchés pour assurer l’écoulement des produits fabriqués. Des visites croisées seront effectuées dans les deux pays, et les sociétés travaillant dans les domaines de coopération susmentionnés seront encouragées à échanger leurs informations et leur expérience.

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