Orhan Pamuk, Ankara et Washington, armée turque
Le procès d’Orhan Pamuk.
Orhan Pamuk, encore et toujours au centre de toutes les attentions ! Au moment où doit s’ouvrir, ce vendredi 16 décembre, le procès de l’écrivain, le Premier ministre turc est monté au créneau : en visite en Australie, M. Erdogan a estimé que la campagne de soutien à Orhan Pamuk créait une pression sur la justice turque. « Je trouve cela un peu discutable, au regard du principe du respect de l’état de droit », a déclaré M. Erdogan, selon le Turkish Daily News.
Le Premier ministre turc a comparé le cas d’Orhan Pamuk à sa propre expérience de maire d’Istanbul, lorsqu’il fut incarcéré durant dix mois et interdit de participation à des élections pour avoir récité un poème. « A l’époque, lorsque je suis allé en prison, il n’y avait personne pour me parler de respect de l’état de droit ou de droits de l’homme », a souligné M. Erdogan, qui dénonce une politique de « deux poids deux mesures ». Selon Hürriyet, le chef du gouvernement turc a exhorté les journalistes et l’opinion publique internationale d’attendre la fin du procès Pamuk.
Un procès que va suivre de près l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, laquelle devrait, selon Hürriyet, envoyer des observateurs à Istanbul. Holly Gardner, son directeur pour l’Europe et l’Asie centrale, a affirmé que le procès d’Orhan Pamuk dévoilerait le vrai visage de l’appareil judiciaire turc. « Ce procès montrera à quel point la législation turque défend la liberté d’expression », a déclaré le responsable de Human Rights Watch.
Dans une interview accordée récemment au quotidien britannique The Times, citée par le Turkish Daily News, Orhan Pamuk déclarait que si le gouvernement turc avait fait beaucoup pour préparer le pays à l’adhésion à l’Union européenne, il avait échoué en revanche à faire appliquer ses réformes par la vieille garde « nationaliste et tyrannique » représentée dans l’appareil judiciaire. « Bien que la Turquie ait mis en œuvre différentes réformes concernant la liberté d’expression, il semblerait parfois que tout cela ait été fait pour amuser la galerie, et non par conviction, avait confié Orhan Pamuk. Je suis un écrivain. Il est humiliant de vivre dans un pays où ce sujet (comprenez le génocide arménien) est tabou et ne peut être discuté. »
Durant l’entretien, Orhan Pamuk a exprimé par ailleurs son scepticisme quant à la ligne officielle des autorités d’Ankara, sur l’indépendance du système judiciaire turc. « Le premier devoir d’un gouvernement qui doit emmener la Turquie vers l’Europe est de défendre la liberté d’expression de ses citoyens, et non celle de ses juges et procureurs », a souligné l’écrivain.
L’histoire dira donc qui sera, au bout du compte, le plus protégé dans cette affaire. Rappelons que l’écrivain turc Orhan Pamuk est poursuivi par la justice de son pays, pour avoir déclaré en février dernier au magazine suisse Tagesanzeiger que « 30 000 Kurdes et 1 million d’Arméniens ont été tués en Turquie ». « Pratiquement personne n’ose en parler ouvertement, et les nationalistes me haïssent à cause de cela », avait ajouté l’écrivain, qui risque de six mois à trois ans d’emprisonnement, aux termes de l’article 301 du Code pénal, qui punit toute personne reconnue coupable de dénigrement des institutions étatiques ou de l’identité turque.
Entre Ankara et Washington, du nouveau en gestation dans les relations bilatérales.
Le PKK et l’Irak sont plus que jamais à l’ordre du jour des relations américano-turques. Cette semaine aura vu un ballet de visites croisées entre Ankara et Washington : d’un côté, le commandant en chef des forces armées terrestres turques, le général Yashar Büyükanit, s’est rendu aux Etats-Unis, à l’invitation du chef d’état-major des forces armées américaines, le général Peter Schoomaker ; de l’autre, les patrons du FBI et de la CIA ont fait à tour de rôle le voyage d’Ankara.
Le directeur du FBI, Robert Müller, s’est donc rendu pour la première fois en Turquie, depuis sa prise de fonctions en septembre 2001. Cette visite intervient alors qu’à Ankara, on s’interroge de plus en plus sur la volonté réelle des Américains d’éradiquer la présence d’un PKK qui s’est installé dans les montagnes du nord de l’Irak.
Comme pour rassurer la Turquie, le patron du FBI a souligné avant même son départ pour Ankara, qu’en matière de lutte antiterroriste, l’objectif des Etats-Unis était de couper les financements des organisations terroristes, « qu’il s’agisse du PKK, d’Al-Qaida ou d’autres groupes terroristes », a déclaré M. Müller.
Selon le Turkish Daily News, un officiel de l’ambassade américaine à Ankara a indiqué que cette visite s’inscrivait dans le prolongement du dialogue engagé à un très haut niveau entre officiels turcs et américains, depuis la visite en Turquie en février dernier de la Secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice. Et de citer la venue, cette année en Turquie, de Stephen Hadley, le Conseiller à la Sécurité nationale du président Bush, du général James Jones, le commandant en chef des forces américaines en Europe, et de Karen Hughes, le nouveau sous-secrétaire d’Etat aux Affaires diplomatiques.
Le chef du FBI a été suivi à Ankara par le directeur de la CIA, Porter Goss. Celui-ci a eu des entretiens « strictement confidentiels » – ainsi que le rapporte le Turkish Daily News – tant avec des responsables de la Sécurité et des Renseignements turcs, qu’avec le Premier ministre.
Interrogés sur les questions abordées lors de ces visites, les officiels turcs et américains se sont contentés d’indiquer, sans en dire davantage, que les sujets sont « bien connus ». Au problème du PKK, qui empoisonne les relations américano-turques depuis l’invasion de l’Irak par les marines, il convient d’ajouter le dossier des élections législatives du 15 décembre en Irak. Rappelons que la semaine dernière, des diplomates turcs, les leaders sunnites d’Irak et l’ambassadeur des Etats-Unis à Bagdad, Zalmay Khalilzad, s’étaient réunis en secret à Istanbul, pour convaincre sous l’impulsion d’Ankara les groupes sunnites irakiens, tentés par le boycott des élections législatives, de prendre part à cette consultation importante pour l’avenir du nouvel Irak. Objectif pour Ankara : ne pas laisser les Chiites et les Kurdes profiter du boycott des Sunnites, pour se tailler la part du lion lors des élections.
Quand bien même peu de choses ont filtré de ces entretiens confidentiels entre les dirigeants turcs et les patrons du FBI et de la CIA, la presse turque ne manque pas de noter que les deux responsables américains se sont suivis à Ankara à deux jours seulement d’intervalle. Pour le journaliste Semih Idiz, pas besoin d’être un expert pour comprendre qu’il s’agit là d’une « indication importante » sur le plan des relations bilatérales. Dans Milliyet, il fait observer que le FBI est le front intérieur de la sécurité nationale pour les Etats-Unis, alors que la CIA représente le front extérieur. « Le fait que les chefs des deux organisations soient venus l’un après l’autre montre, écrit-il, qu’il s’agit d’un dialogue à longue portée. Des visites qui coïncident avec celles du général Yashar Büyükanit aux Etats-Unis, ce qui ne fait que renforcer l’image de coordination entre les deux pays. » Selon Semih Idiz, lorsque Washington fait valoir que la venue à Ankara des chefs du FBI et de la CIA s’inscrit dans la continuité d’une série de visites croisées de hauts responsables civils et militaires des deux pays, cela bat en brèche l’argument selon lequel les relations américano-turques passeraient une période difficile.
La venue à Ankara du nouvel ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, Ross Wilson, accrédite l’idée que des « développements importants » sont en train de se dérouler tant sur la scène régionale qu’au niveau des relations bilatérales. Pour Semih Idiz, « le simple fait que la Turquie soit parvenue à réunir autour d’une même table les Sunnites d’Irak et les Américains indique qu’une activité diplomatique intense a lieu en coulisses ».
Au stade actuel des événements, il est difficile de prévoir dans quel sens va évoluer la situation en Irak et comment les Etats-Unis vont gérer la présence du PKK dans les monts du Kandil, en Irak du Nord. Une chose est sûre : le refus de la Turquie d’autoriser le passage des troupes américaines par son territoire, au moment du déclenchement de la guerre, pénalisera encore durablement les Américains, passablement irrités par l’attitude d’Ankara. Pour preuve, les propos tenus récemment par le Secrétaire d’Etat américain à la Défense, Donald Rumsfeld, qui déclarait selon le Turkish Daily News que la rébellion irakienne s’est montrée plus coriace que prévu au départ, parce que les marines n’ont pu pénétrer en Irak, au début de la guerre, par le territoire turc.
Des tensions entre Ankara et Washington autour de l’Irak, qui avaient fait basculer, en septembre dernier, au Congrès américain, le coprésident de la Commission des Relations internationales, Tom Lantos, du côté des partisans de la résolution sur la reconnaissance du génocide arménien. Tom Lantos, qui s’était opposé au vote de la résolution en octobre 2000, avait expliqué sa volte-face, à l’automne dernier, par « l’augmentation des pertes américaines en vies humaines en Irak », causée par le refus de la Turquie de laisser passer les marines sur son territoire.
Au printemps dernier, les Etats-Unis avaient adressé un « message sensible » à la Turquie, qui était invitée à faire certains gestes pour aider l’administration Bush à s’opposer au retour de la résolution sur le génocide arménien au Congrès américain. A l’époque, une partie des observateurs et de la presse turque avait estimé qu’Ankara avait échappé de justesse à la reconnaissance du génocide arménien par le président Bush, dans son discours du 24 Avril, en acceptant au dernier moment de mettre la base d’Incirlik à la disposition des troupes américaines engagées en Irak.
Enfin, en remontant dans le temps, lorsque les dirigeants turcs avaient osé qualifier de « génocide » les atrocités commises par les soldats américains à Falloujah, en Irak, Washington avait carrément exercé sur la Turquie un chantage à la reconnaissance du génocide arménien, si Ankara persistait à utiliser un vocabulaire aussi indigeste. Et bien entendu, toute la Turquie, comme un seul homme, n’allait plus dénoncer que de simples « massacres » à Falloujah.
Alors que l’on ignore toujours si la résolution sur le génocide arménien va être inscrite à l’ordre du jour de la session plénière de la Chambre des Représentants, ces rappels ont au moins le mérite de souligner qu’en cette période de recomposition d’équilibres régionaux extrêmement volatils, aucun marchandage n’est à exclure. Si les tensions américano-turques, conjuguées au travail des organisations arméniennes des Etats-Unis, ont profité ces derniers mois à la cause de la reconnaissance du génocide arménien sur la scène politique américaine, la vigilance commande de ne pas écarter d’emblée l’hypothèse du retour de bâton.
D’ailleurs, cela fait déjà trois mois que la Commission des Relations internationales du Congrès américain a adopté les deux résolutions reconnaissant le génocide arménien. Pourquoi tant de temps pour décider si oui ou non le sujet sera mis à l’ordre du jour de la séance plénière ? Simple question de procédure, ou autre chose ?
La multiplication des visites croisées à Ankara et à Washington de hauts responsables civils et militaires, combinée au tour de force diplomatique réalisé par la Turquie avec les Sunnites d’Irak, augure-t-elle vraiment, comme certains signaux pourraient le laisser penser, d’un rapprochement entre les deux pays ? Si tel était le cas, il y aurait de quoi se faire du souci pour le destin de la résolution sur le génocide arménien au Congrès américain.
De la mémoire coloniale au génocide arménien : polémique sur les rapports entre la loi et l’histoire.
« Dans la République, il n’y a pas d’histoire officielle. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire. L’écriture de l’histoire, c’est l’affaire des historiens », avait souligné le président Jacques Chirac, vendredi 9 décembre, dans une déclaration solennelle destinée à apaiser les tensions provoquées par la loi du 23 février 2005, selon laquelle « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».
On s’en serait douté : la controverse engagée en France autour des rôles respectifs des historiens et de la loi, dans le cadre du débat sur la mémoire coloniale, n’allait pas laisser la presse turque et les Turcs de France sans réaction. Un débat qui ravive l’amertume des Turcs sur la reconnaissance du génocide arménien par la loi française. On retiendra notamment, dans cette perspective, l’article publié par le quotidien Zaman. « La France, qui a fait la sourde oreille à la suggestion de la Turquie de recourir aux historiens, pendant qu’elle promulguait la loi sur le soi-disant génocide arménien, fait appel à présent aux historiens, suscitant un large éventail de réactions au sein de la communauté turque de Paris », écrit le quotidien.
Justement, Zaman donne la parole au Dr Demir Onger, directeur du Centre de la Culture anatolienne de Paris. En s’appuyant sur les récents propos de Jacques Chirac, ce cardiologue dénonce la politique de double standard de la France concernant le rôle de la loi dans l’écriture de l’histoire. « Quand le même problème les dérange, ils se souviennent de leurs principes », assène le Dr Onger, aux yeux duquel l’attitude de Jacques Chirac « démontre une fois de plus l’hypocrisie des politiciens européens ».
Demir Onger, qui s’était présenté sans succès sous la bannière du Parti Radical lors des dernières élections européennes, a souligné que la Constitution de la République française n’autorise pas le Parlement à voter des lois sur des événements historiques. Selon ce médecin, « tant que la société turque se battra, la Résolution de 2001 sur le “ Génocide Arménien de 1915 ” aura des chances d’être contrée ». Dans les prochains jours, a-t-il précisé, la communauté turque de France fera des déclarations sur le sujet aux journaux français et en direction des officiels.
En Turquie, confiance en l’armée, d’abord.
Un sondage sur les institutions et la vie politique turques a été réalisé récemment en Turquie par l’Association du Centre d’Etudes Politiques. Présidée par un député de l’AKP, cette association créée en 2004 compte dans sa direction des députés de l’AKP, du CHP et de l’ANAP. 16 députés issus de ces trois formations politiques ont pris part à la préparation du sondage, qui renfermait 25 questions touchant un large éventail de sujets. 1 179 personnes sélectionnées au hasard ont répondu au questionnaire, qui était intitulé “ Système électoral et Valeurs démocratiques des Partis politiques ”. Le quotidien Milliyet en synthétise les principaux résultats.
Quelle est l’institution la plus digne de confiance ? C’est l’armée qui arrive en tête chez 34% des sondés, devant le Bureau du Président (15%), les organisations non gouvernementales (9%), les partis politiques (8%), l’Assemblée nationale (6%), le système judiciaire (3%) et la presse (0,4%). A noter que 25% des personnes interrogées n’ont pas cité une seule institution digne de confiance.
Quel regard les sondés portent-ils sur le système politique turc ? 68% des personnes interrogées pensent que le système électoral n’est pas démocratique, et 73% souhaitent que le président soit élu par le peuple. Un résultat qui fait dire à Milliyet que la confiance à l’égard du Bureau du Président connaît une certaine érosion.
Sur l’action du gouvernement, 72% se disent insatisfaits, contre 28% plutôt satisfaits des performances de l’équipe de M. Erdogan.
De quel côté vous situez-vous sur l’échiquier politique ? 39% ne se reconnaissent nulle part, 9% se déclarent socialistes, 12% se décrivent comme libéraux, 21% comme conservateurs et 13% comme sociaux-démocrates.
Enfin, à la question de savoir quel est le parti le plus démocratique, 28% ont répondu l’AKP de M. Erdogan, 12% l’ANAP (le Parti de la Mère Patrie), 10% le CHP de Deniz Baykal, 8% le DYP (le Parti de la Juste Voie) et 7% le MHP (le Parti de l’Action Nationaliste de Devlet Bahceli).