Irak, question arménienne, sondage

Publié le par Famagouste

Irak : Kirkouk au cœur des enjeux.
Kirkouk fera partie, en 2007, de la région autonome kurde du nord de l’Irak, selon le leader kurde irakien Massoud Barzani. « Sinon, les votes chiites et sunnites pourraient faire perdre leurs acquis aux Kurdes », prédit M. Barzani, qui craint le chaos en Irak si Kirkouk n’intègre pas le Kurdistan irakien. « Or, souligne-t-il selon le Turkish Daily News, un peuple kurde doté d’une forte représentation dans un Irak fédéral sera la garantie de stabilité de la région. »
On le sait, le statut de Kirkouk pose problème. Kurdes, Turkmènes et Arabes, des populations mises hors-jeu par l’ancienne administration irakienne, luttent aujourd’hui pour le contrôle de la ville qui recèle, comme le rappelle le Turkish Daily News, 6% des réserves mondiales de pétrole connues à ce jour. En 2007, les habitants de Kirkouk se détermineront par référendum sur le statut de la ville, dans laquelle les Kurdes sont revenus en nombre, depuis la chute de Saddam Husseïn, pour réintégrer leurs foyers, après les campagnes d’arabisation de la ville menées par l’Ancien Régime.
La Turquie est préoccupée par la perspective d’une prise de contrôle de Kirkouk par les Kurdes, craignant que ces derniers n’utilisent les revenus du pétrole comme un levier en vue de la création d’un Etat indépendant. C’est pourquoi Ankara, qui soutient plutôt la communauté turkmène, appelle de ses vœux la mise en place d’une administration spéciale pour Kirkouk, dans laquelle chaque groupe ethnique recevrait sa part du gâteau.
A Washington, on semble souffler le chaud et le froid sur cette question. Si tous les responsables américains s’accordent pour tempérer les velléités d’indépendance des Kurdes, les discours sur Kirkouk renferment néanmoins certaines différences d’appréciation.
Le président de la Commission des Affaires étrangères au Sénat américain, Richard Lugar, a tenté de rassurer à sa façon la Turquie, en mettant l’accent sur une possible déstabilisation de la région, si Kirkouk passait aux mains des Kurdes. Lors d’une conférence de presse donnée au Congrès, le sénateur républicain de l’Indiana a souligné les risques de désintégration de l’Irak en trois pôles d’influence : chiite, arabe sunnite et kurde. « Cela pourrait déboucher, a-t-il dit selon le Turkish Daily News, sur des conflits impliquant des Etats-nations et/ou des milices. Si les Kurdes s’emparaient du pétrole de Kirkouk, cela pourrait de nouveau séduire ceux qui, en Turquie, voudraient se joindre à eux, ou ceux qui, en Iran ou ailleurs, aspireraient à créer un Grand Kurdistan. »
De son côté, Evan Galbraith, le représentant en Europe du Secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld et le conseiller sur les questions de défense de la mission américaine auprès de l’OTAN, a appelé les Kurdes irakiens à rester au sein de l’Irak, s’ils veulent augmenter leurs chances de prendre le contrôle des ressources pétrolières de Kirkouk. « Les Kurdes sont dans une position qui leur permet de faire à peu près ce qu’ils veulent, a souligné M. Galbraith. Mais ils doivent admettre qu’il y a plusieurs candidats à la prise de contrôle des ressources pétrolières substantielles du nord du pays. Leur position sera plus forte à la table des négociations, leur voix se fera mieux entendre sur cette question, s’ils restent au sein de l’Irak. »
Sur la question de l’indépendance, le leader kurde irakien Massoud Barzani estime que les Kurdes ont « un droit naturel à avoir leur propre Etat », mais ajoute que cette perspective n’est pas réaliste pour le moment. « Il est plus sage, a-t-il déclaré, d’avoir un Kurdistan au sein d’un Irak pluraliste, démocratique et fédéral qu’un Kurdistan isolé dans sa région ». Une région, rappelle le Turkish Daily News, dans laquelle la Turquie et les autres voisins de l’Irak – l’Iran et la Syrie, tous deux frontaliers du Kurdistan irakien – sont opposés à l’établissement d’un Etat kurde indépendant.
Quant au problème du statut de Kirkouk, il pourrait connaître certaines évolutions, à la faveur du prochain grand rendez-vous politique en Irak : les élections législatives du 15 décembre. C’est en tout cas ce que pense Robert Deutsch, le conseiller en chef adjoint du Département d’Etat américain sur les questions irakiennes. Selon lui, la Constitution, dont le nouveau Parlement doit adopter le projet, jouera un rôle décisif dans le règlement de la question du statut de Kirkouk.
En tout état de cause, chacun s’accorde à dire que les élections législatives du 15 décembre devraient marquer une étape décisive dans la construction du nouvel Irak. Ankara compte fermement sur une participation maximale des Irakiens au scrutin, pour assurer la formation d’un Parlement représentatif de tous les Irakiens et doter le pays d’une Constitution garantissant l’unité de l’Irak.
Dans cette optique, Ankara multiplie les contacts avec les principaux acteurs de cette partie d’échecs régionale. Au point d’infléchir parfois sa politique. C’est ainsi que la Turquie a autorisé une compagnie aérienne privée, FlyAir, à effectuer deux vols par semaine à destination de deux villes du Kurdistan irakien, Arbil et Souleymanieh. Ankara a également rappelé son projet de réouverture d’un consulat dans la ville de Mossoul, toujours dans le nord de l’Irak.
Des gestes interprétés comme un adoucissement de la politique irakienne d’Ankara, en dépit du démenti apporté par Namik Tan, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Ce dernier a souligné que les relations économiques et commerciales avec l’Irak se développaient rapidement, et qu’il fallait considérer la Turquie comme une fenêtre ouverte depuis plus de dix ans sur le nord de l’Irak, pour le passage de l’aide humanitaire et le développement d’une activité commerciale. « La décision d’autoriser les liaisons aériennes s’inscrit dans cette politique, a déclaré Namik Tan. Tout commentaire qui sortirait de ce cadre serait abusif et erroné. »
Ankara joue sur tous les tableaux, dans la perspective des élections législatives irakiennes. Rapprochement limité avec les Kurdes, en attendant le résultat du scrutin, réception du leader des Chiites à Ankara et consultations discrètes avec les leaders sunnites irakiens, pour les convaincre de participer aux élections, qu’ils menaçaient de boycotter. Selon le quotidien Hürriyet, une rencontre secrète s’est tenue le week-end dernier à Istanbul, qui a réuni des diplomates turcs, les leaders sunnites d’Irak et l’ambassadeur des Etats-Unis en Irak, Zalmay Khalilzad. « Grâce à une incroyable opération de médiation, écrit Hürriyet, la Turquie a convaincu les groupes sunnites, qui menaçaient de boycotter les élections du 15 décembre en Irak, de participer aux élections. »
On saisit l’importance de cette rencontre, baptisée “Opération Istanbul” par les autorités d’Ankara, lorsqu’on lit l’analyse d’un haut représentant de l’Etat turc, cité par Hürriyet : « Si les Sunnites n’avaient pas accepté de participer aux élections, le vide qu’ils auraient laissé eût été rempli par les Chiites et les Kurdes. Nous espérons que grâce à nos efforts, les Turkmènes et les Sunnites vivant en Irak auront dorénavant davantage de droits. »

Flirt israélo-kurde en Irak du Nord.
Les déclarations de Massoud Barzani sur Kirkouk tombent au moment où l’on apprend que des militants kurdes seraient secrètement entraînés au maniement des armes, à des opérations d’autodéfense et d’antiterrorisme, par des dizaines de spécialistes israéliens envoyés dans le nord de l’Irak par des sociétés privées israéliennes. Le Turkish Daily News cite le quotidien israélien Yedioth Aharonot, qui affirme qu’en dix-huit mois, les sociétés israéliennes ont établi une base d’entraînement secrète dans le nord de l’Irak, dans le cadre d’un projet d’un coût de plusieurs millions de dollars, conclu avec les autorités kurdes de la région.
Dans un premier temps, le ministère israélien des Affaires étrangères a émis des doutes quant à la véracité de l’information. « Pour autant que je sache, a déclaré son porte-parole Mark Regev, il n’y a pas d’Israéliens au Kurdistan. Comme c’est l’état de guerre entre Israël et l’Irak, il est illégal pour des Israéliens de visiter l’Irak. »
Puis, dans un souci de rassurer la Turquie, les officiels israéliens ont affirmé que si des Israéliens avaient effectivement entraîné des Kurdes dans le nord de l’Irak, ils l’auraient fait de leur propre chef, sans l’autorisation de leur gouvernement. Israël aurait même transmis à la Turquie une liste de sociétés israéliennes, dont la présence dans le nord de l’Irak est jugée « scandaleuse » par un responsable du ministère israélien des Affaires étrangères. Celui-ci fustige ces sociétés pour leur attitude « irresponsable », car « elles mettent en danger la vie d’Israéliens, en prenant des risques inconsidérés pour des profits financiers ».
Et si Massoud Barzani, le leader kurde irakien, a démenti selon la chaîne de télévision NTV, que des militaires israéliens aient entraîné des combattants kurdes, il n’en demeure pas moins que selon le Turkish Daily News, le quotidien israélien a bien publié des photos d’individus au visage masqué, qu’il présente comme des Israéliens entraînant des Kurdes à l’usage d’armes dans un lieu inconnu et préparant des véhicules dans un aéroport. Yedioth Aharonot, précise le quotidien turc, affirme que les autorités kurdes de la région ont gardé le projet secret, de peur de subir les représailles des militants d’Al-Qaida. Le journal israélien, enfin, soutient que les équipes de spécialistes israéliens ont pénétré en Irak du nord via le territoire turc, en se faisant passer pour des experts en questions agricoles.
Ces informations sur un soutien israélien aux Kurdes d’Irak ne sont pas les premières du genre, depuis l’invasion du pays par les forces américaines. Les services secrets israéliens, eux aussi, auraient aidé les Kurdes d’Irak, décidément au centre de bien des enjeux. On notera en tout cas qu’Israël, embarrassé par ces révélations qui jettent une ombre sur son partenariat stratégique avec la Turquie, pourrait donc avoir joué la même carte régionale que les Américains : l’atout kurde. Dans cette région en pleine recomposition, aux équilibres extrêmement précaires, les Kurdes sont sans doute les partenaires les plus fiables, pour Washington et Tel-Aviv, en vue de désamorcer toute explosion fondamentaliste, après l’éviction du régime de Saddam Husseïn.
Un rapprochement qui n’est pas du goût de la Turquie. Celle-ci craint en effet qu’un renforcement de l’influence des Kurdes irakiens fasse tache d’huile en Turquie, où une alliance avec le PKK pourrait entraîner une déstabilisation du pays à grande échelle. Ankara reproche notamment aux Etats-Unis d’adopter une attitude trop timorée à l’égard des militants du PKK, qui sont basés au nord de l’Irak, dans les monts du Kandil – un lieu idéal pour les militants kurdes en vue de tenter des opérations d’infiltration en territoire turc.

Ils méritent le prix spécial du “courage”.
Cinq journalistes turcs sont poursuivis par la justice de leur pays, pour avoir critiqué la décision prise le 22 septembre dernier par le tribunal d’Istanbul d’annuler la conférence sur les Arméniens dans l’Empire ottoman, laquelle se déroulera finalement, comme chacun le sait, deux jours plus tard, à l’Université de Bilgi.
Sur les cinq journalistes inculpés, quatre sont du quotidien Radikal : le rédacteur en chef Ismet Berkan, Erol Katircioglu, Haluk Shahin et Murat Belge ; le cinquième est l’éditorialiste Hassan Cemal, du quotidien Milliyet. Les cinq journalistes sont poursuivis en vertu du très controversé article 301 du Code pénal (celui qui a permis notamment d’inculper Orhan Pamuk), lequel rend passible de sanctions pénales toute personne coupable de dénigrement des institutions étatiques ou de l’identité turque. Les inculpés, dont le procès doit débuter le 7 février prochain, risquent de six mois à dix ans de prison, pour avoir « tenté d’influencer le cours de la justice et insulté les organes judiciaires ».
Le président du Conseil de la Presse, Oktay Eksi, a réagi à l’inculpation des cinq journalistes. Il a réclamé, selon la chaîne de télévision NTV, des changements dans le nouveau Code pénal, car s’il restait en l’état, « les couloirs des tribunaux et des prisons en Turquie pourraient être remplis de journalistes ». Pour Oktay Eksi, l’AKP était arrivé au pouvoir porteur de la promesse d’étendre la liberté d’expression. « Cependant, a-t-il souligné, au lieu de chercher à emprisonner les journalistes un à un, l’AKP a inventé une méthode pour pénaliser les médias de façon globale. Le système appliqué par l’AKP ressemble aux méthodes totalitaires de punitions massives. »
Dans son éditorial du Turkish Daily News, Yusuf Kanli admet que les journalistes turcs qui critiquent le discours officiel dans leurs papiers sur les droits de l’homme, les libertés individuelles, la démocratie, les minorités et les questions liées à l’histoire de la Turquie, méritent de recevoir un prix spécial du “courage”.
Au détour d’un bref rappel de la chronologie des rebondissements survenus autour de la conférence sur les Arméniens Ottomans, Yusuf Kanli a souligné la nécessité selon lui d’établir la vérité sur 1915 via la recherche scientifique. « De ce point de vue, il était important d’organiser cette conférence – la première du genre en 80 ans en Turquie. Au lieu de faire de cette question un problème politique, les historiens doivent pouvoir discuter librement de ce qui s’est passé. Etre en paix avec notre histoire ne sera possible que si nous prenons de telles initiatives et discutons du passé sans préjugés. »
Mais les difficultés d’organiser cette conférence et les poursuites judiciaires ouvertes contre les journalistes cités plus haut « ont montré à tous dans ce pays qu’il faudra gagner centimètre par centimètre, dans cette bataille pénible, pour réaliser l’objectif de créer une société libre ».

La question arménienne en France : une histoire de “vendus”.
« La France a vendu la Turquie pour 280 000 Arméniens vivant sur son territoire » : cette “amabilité” est sortie de la bouche de l’ancien ambassadeur de Turquie à Paris, Uluc Özülker, dans un entretien accordé au quotidien Hürriyet, repris par le quotidien arménien de Turquie Marmara.
Présentée comme un pays batailleur, qui ne s’en est pas laissé conter lors de l’adhésion de la Grande-Bretagne et de l’Espagne à l’Union européenne, la France « devrait être un pays ami de la Turquie », a affirmé l’ancien ambassadeur. Jacques Chirac est convaincu de la vocation européenne de la Turquie – un héritage qui remonte à la période du Général de Gaulle, note le diplomate turc. Le président français croit à l’adhésion de la Turquie, mais la confusion règne autour de la date de l’adhésion et des modalités du processus, pour M. Özülker.
Le paramètre arménien pose problème. Selon lui, les Arméniens sont tellement puissants en France, « qu’ils peuvent mettre sans cesse à l’ordre du jour la question de l’opposition à la Turquie ». « Bien qu’ils soient français, désormais, ils craignent les dangers de l’assimilation, souligne l’ancien ambassadeur. C’est pourquoi ils rappellent la jeune génération à son arménité et travaillent à rassembler les jeunes autour de l’idée de génocide. Ils sont présents dans tous les domaines. La question arménienne en France, ce n’est rien d’autre que le fait de vendre la Turquie pour les voix de 280 000 Arméniens. »
En France, affirme M. Özülker, les Arméniens ont une grande influence dans les médias. « Les Arméniens sont bien organisés. Dans des villes comme Lyon, Marseille ou Paris, ils ont pénétré les administrations locales. Face à cette situation, notre réaction est encore trop tendre », a estimé le diplomate turc.

EN BREF…
 Les organisations turques des Etats-Unis ont lancé une campagne en vue d’ériger à New York un monument à la mémoire des diplomates turcs tués par des organisations arméniennes. Selon le Turkish Daily News, les organisations turques ont annoncé qu’elles avaient mis sur pied un réseau de communication avec les Turcs résidant à la fois en Turquie et aux Etats-Unis. Ces organisations se préparent à convoquer une commission chargée du dossier du “Monument de la Terreur arménienne”.
 Selon la chaîne de télévision CNN-Türk, un sondage effectué récemment par le groupe TNS Sofres dans les six grands pays de l’Union européenne (France, Allemagne, Italie, Espagne, Grande-Bretagne et Pologne) révèle que 40% des personnes interrogées sont favorables à l’adhésion de la Turquie à l’UE, contre 46% qui y sont opposées. Selon le même institut de sondage, ils étaient 45% à soutenir la candidature d’Ankara avant le 3 octobre. C’est l’Allemagne qui décroche la palme de l’hostilité, avec 33% de “oui”, contre 61% de “non”. Le nombre des opposants a augmenté de 7% en Espagne et 3% en Italie, mais l’Espagne demeure le pays le plus favorable à la candidature d’Ankara, note CNN-Türk. En France, les partisans de l’adhésion ont gagné 2%, pour atteindre 36% ; ils sont en revanche 57% à dire “non” à la candidature turque. CNN-Türk voit deux raisons principales à l’origine de ce recul enregistré depuis le 3 octobre : le rejet de la Constitution européenne, en mai dernier, en France et aux Pays-Bas, ainsi que la crise du budget, lesquels ont eu tous deux un impact négatif sur la perception de l’élargissement au sein de l’opinion publique européenne.

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