Sud-Est de la Turquie : un équilibre très précaire.

Publié le par Famagouste

La petite ville de Semdinli et, au-delà, le sud-est de la Turquie, panse ses blessures mais crie également sa révolte. Après l’onde de choc causée tant par l’attaque à la bombe que par les révélations sur la probable implication des forces de sécurité dans cet attentat, le Premier ministre Erdogan s’est rendu sur place pour tenter de calmer une population échaudée. Depuis le 9 novembre, date de l’attentat, six personnes ont été tuées, dans différentes villes de la région, lors de manifestations de protestation qui ont dégénéré. Des centaines de maisons et de bureaux ont été endommagés, comme l’a souligné le quotidien Radikal, qui évoque une région transformée en « zone de guerre ».
Flanqué d’un impressionnant service de sécurité armé jusqu’aux dents, le Premier ministre a assuré la population que « parallèlement au travail mené par la justice », les autorités d’Ankara « feront le nécessaire sur le front administratif ». Trois membres de la police paramilitaire, chargés de la sécurité dans les zones rurales, sont détenus depuis l’attentat de Semdinli. Le gouvernement et les partis d’opposition, rappelle le Turkish Daily News, ont demandé une enquête parlementaire sur l’attaque à la bombe. Par ailleurs, selon CNN-Türk, la police envisagerait de créer un Centre de Forces d’Urgence à Hakkari, où pourraient être dépêchés 80 officiers.
M. Erdogan a lancé également un appel à l’unité nationale, déclarant selon le Turkish Daily News : « Quelle que soit notre appartenance ethnique, religieuse ou régionale, nous devons vivre ensemble, main dans la main et épaule contre épaule. » Il a demandé à la population de ne jamais soutenir ceux qui protègent les terroristes. « Aucun groupe n’a atteint ses objectifs par la voie du terrorisme. Chacun verra ce que l’on peut accomplir dans la paix et la fraternité », a déclaré M. Erdogan, qui a répété dans la lignée de son intervention du 11 août dernier, à Diyarbekir, que priorité était donnée, désormais, à la démocratisation dans la région.
Un discours aux accents quelque peu angéliques, qui n’a pas reçu l’accueil escompté. Des habitants de la région ont réclamé la démission du gouverneur de la province, ainsi que la capture des responsables de l’attaque à la bombe. Par ailleurs, après s’être rendu sur les lieux de l’attentat, M. Erdogan a dû affronter la colère des jeunes de la région, lesquels agitaient des banderoles au contenu assez explicite : « Dites la vérité à Semdinli ! », ou bien « Qui va nous protéger si l’Etat assassine des gens ? ». Le Premier ministre a demandé aux jeunes de ranger leurs banderoles, qui seront d’ailleurs confisquées par les services de sécurité. Hué par ces groupes de jeunes, le Premier ministre s’est alors tourné vers eux : « Vous ne pourrez rien obtenir en agissant de cette façon. Un Premier ministre et deux ministres sont ici présents. Nous ne laisserons pas cette affaire irrésolue. »
Ces assurances données par M. Erdogan n’empêchent pas la presse turque de s’interroger sur la politique du gouvernement dans la région. Ferai Tinç, dans Hürriyet, estime que l’on ne peut pas donner une signification aux développements survenus à Semdinli, si l’on s’attarde trop sur les détails de l’affaire. « La tension dans la région n’a pas démarré par un attentat contre une librairie, écrit Ferai Tinç. Des provocations ont été orchestrées, de temps à autre, en vue de dresser les gens les uns contre les autres. Mais le gouvernement n’a pris cette tension au sérieux qu’après l’attaque à la bombe à Semdinli. » Cela montre, selon la journaliste de Hürriyet, que le Premier ministre Erdogan « n’a aucune politique véritable sur le problème kurde, bien qu’il reconnaisse son existence ».
Dans un éditorial du Turkish Daily News, Yusuf Kanli s’interroge sur la situation en Turquie : « Est-il normal d’avoir, d’un côté, une flambée de nationalisme ethnique, et de l’autre, un ultranationalisme turc ainsi que l’implication de certains membres des services de sécurité dans au moins un attentat à la bombe meurtrier ? Que dire par ailleurs des appels d’un gouverneur de province, qui prévient que la police et les militaires pourraient devoir tirer sur la foule, par souci d’autodéfense, à moins que les maires de la région arrivent à convaincre les foules de manifestants de ne pas ouvrir le feu sur les forces de l’ordre ? ». « Quelque chose de très grave se passe dans le Sud-Est, et malheureusement, déplore l’éditorialiste, nous n’avons même pas une vision claire de la réalité des événements. »
Dans la rubrique “ Opinions ” du Turkish Daily News du mardi 22 novembre, trois chroniqueurs appréhendent cette affaire sous des angles plus ou moins différents.
Cengiz Aktar se demande si le pays ne va pas faire un bond en arrière de six ans, avec cette recrudescence de violences dans le Sud-Est. Il y a six ans, en effet, était capturé le leader du PKK, Abdullah Öcalan. La Turquie était entrée « dans une ère nouvelle », concernant le “ problème kurde ” : « le PKK avait perdu de sa force, le cercle vicieux de la terreur avait été brisé et la vie commençait à reprendre ses droits », écrit Cengiz Aktar. Mais si cela n’a pas suffi à établir une paix durable, « chacun porte sa part de responsabilité ». Et l’éditorialiste de citer, au rang des principales raisons : « les développements en Irak, les craintes suscitées par l’autonomie des Kurdes du nord de l’Irak, l’acceptation par les Etats-Unis de la présence du PKK en Irak pour garder les Kurdes d’Irak de leur côté, la culture terroriste du PKK, le manque de désir véritable au sein du gouvernement turc d’encourager le développement du sud-est du pays. »
Pour Cengiz Aktar, « ceux qui ont vu les manifestants en colère de Semdinli jeter des pierres sur les forces de sécurité pourraient penser à l’“intifada” palestinienne. Mais il est plus approprié d’établir des comparaisons avec la jeunesse déchaînée des banlieues parisiennes, qui est exclue de toutes les politiques françaises d’intégration ». L’éditorialiste rappelle que dans le Rapport sur le Niveau de Développement publié en 2004 par le Programme de Développement des Nations unies, les principales villes du sud-est du pays (Hakkari, Kars, Mardin, Siirt, Igdir, Van, Bingol, Bitlis, Mouch, etc.) figurent à la dernière place en termes de développement. Dans ces villes du sud-est, les trois-quarts de la population sont des jeunes. Or, souligne Cengiz Aktar, « à l’exception des postes d’employés de l’Etat ou des activités liées à la contrebande, il n’y a du travail pour personne. (…) Nos hommes d’affaires évitent d’investir à Van et Hakkari, pour se tourner vers le nord de l’Irak ».
Au fond, « travail et nourriture sont les deux choses que veulent les habitants de Semdinli, pour pouvoir vivre comme d’autres Turcs ». Le PKK et certains responsables politiques kurdes « tentent d’exploiter cette demande, en lui donnant une connotation politique ». « Il est là, le piège, pour les autorités turques, selon Cengiz Aktar : ne pas interpréter cette demande comme une simple revendication politique. » En clair, s’attaquer aux problèmes économiques, pour ne pas tomber dans des traquenards politiques.
Car revenir à la situation d’avant 1999 – l’année de la capture d’Öcalan – « porterait grandement atteinte à la stabilité du pays, au processus d’intégration européenne et au redressement récent enregistré sur le plan macroéconomique ».
Mehmet Ali Birand, lui aussi, insiste sur les aspects socio-économiques du problème. Lorsque Öcalan a été capturé, souligne le chroniqueur, « le PKK était en état de choc, sans avoir la moindre idée de ce qu’il devait faire, et il essayait de se faire une place dans les montagnes du nord de l’Irak. Dans un court laps de temps, les militants du PKK se sont installés dans les monts du Kandil, dans un endroit adapté à leurs objectifs. (…) Mais pendant cinq années complètes, le PKK a été inactif dans le Sud-Est. La région a pu respirer profondément. La paix est revenue là-bas. Cependant, un élément important n’a pas changé : une grande partie de la population de la région est restée pauvre ».
« La Turquie a donc gaspillé cinq années, déplore le chroniqueur. Aucun des investissements promis n’a été effectué, et les centaines de milliers de gens qui ont été contraints de quitter leurs villages brûlés n’ont reçu aucune forme de compensation. La misère est toujours là. C’était pourtant la période idéale pour conquérir les cœurs de la population du Sud-Est, mais notre gouvernement a fait preuve de léthargie. Nous avons fait semblant de ne pas prendre la mesure du problème. Nous avons pensé que les lois d’harmonisation exigées par l’UE suffiraient à modifier la situation. »
Or, aujourd’hui, le PKK « s’est remis sur pied ». Il a « fait le ménage dans ses propres rangs », et a saisi « l’incroyable occasion qui s’offrait à lui » : l’invasion américaine de l’Irak. L’équilibre de toute la région s’en est trouvé modifié : « le Kurdistan irakien est aujourd’hui sous protection américaine, et l’indépendance devient peu à peu une réalité. (…) Quant au PKK, dans cette atmosphère, il a montré clairement, à travers les événements de Semdinli et des environs, qu’il contrôlait dorénavant au moins une partie du sud-est de la Turquie. Du coup, la Turquie se retrouve dans une position plus difficile que jamais. » « Et demain, s’interroge Birand : que devons-nous faire ? Recourir de nouveau à la force armée ? ».
De son côté, Gündüz Aktan prend le contre-pied d’une bonne partie des médias et de la société civile, sur l’origine de l’attentat de Semdinli. Il émet des doutes sur l’implication des forces de sécurité, pour réactiver l’hypothèse d’une action du PKK. Soulignant que l’organisation kurde a abandonné les opérations de guérilla dans les montagnes, pour attaquer plutôt des unités de l’armée à l’aide de mines placées sur le trajet des convois militaires, Gündüz Aktan ajoute que dans les régions occidentales du pays, les militants du PKK lancent des attaques à la bombe visant des civils innocents et organisent des manifestations avec de petits groupes d’individus agressifs. « C’est à l’aune de ces éléments que l’on devrait interpréter les récents incidents », affirme Gündüz Aktan.
Cette forme de terrorisme est « moins dure » que par le passé, et son objectif est de « pousser les civils à l’émeute ». Dans cette perspective, le PKK envisage deux scénarios, selon l’éditorialiste : « l’extension des émeutes si les forces de sécurité ouvrent le feu sur les foules, ou le contrôle des populations si la police et l’armée ne tirent pas sur elles ». Résultat : « les responsables politiques locaux héritent de la mission de ramener le calme au sein de la population. En d’autres termes, ce sont les hommes politiques locaux, et non le gouvernement, qui établissent l’ordre public. »
Aujourd’hui, les drapeaux du PKK et les posters d’Öcalan brandis durant les funérailles des victimes de ces derniers jours « montrent que le nationalisme ethnique a pénétré les masses », et que « le DTP (la branche politique pro-kurde), qui est soutenu par le PKK, a accru son influence politique au point de dominer aujourd’hui la région ». « Si les incidents se poursuivent de cette façon, prévient Gündüz Aktan, le seuil critique pourrait être franchi et des affrontements ethniques pourraient débuter. »
Et pendant ce temps-là, la classe politique, les institutions, les médias et les intellectuels de Turquie « se demandent ce qu’il faudrait faire ». Par ailleurs, « le nord de l’Irak se rapproche de la guerre civile, pendant que l’entité kurde de cette région marche vers l’indépendance. Bush reçoit le leader kurde irakien Barzani comme un président. Le Danemark défend Roj-TV, la télévision favorable au PKK, au nom de la liberté d’expression. Le nouveau Document du Partenariat pour l’Adhésion, de l’UE, parle de minorités en Turquie qui ne sont pas évoquées par le Traité de Lausanne, et presse Ankara de prendre des mesures pour la minorité kurde, au regard des conclusions figurant dans le rapport de l’UE sur les progrès de la Turquie. Les déclarations de Verheugen (l’ancien Commissaire européen à l’Elargissement) sur la suspension des négociations d’adhésion entre la Turquie et l’UE, en cas d’instauration de l’état d’urgence dans le Sud-Est, résonnent encore à nos oreilles. » « En un mot, conclut Gündüz Aktan, la Turquie semble être entrée dans un processus de décomposition. »

EN BREF…


- Durant la visite aux Etats-Unis du leader de Chypre-Nord, Mehmet Ali Talat, Washington a estimé préférable, selon le quotidien chypriote turc Kibris, de démarrer du Royaume-Uni plutôt que des Etats-Unis les vols directs à destination de la partie occupée de Chypre. Par ailleurs, Kibris et un autre quotidien chypriote turc, Ortam, ont révélé que Chypre-Nord s’apprêtait à aménager une base en camp de vacances, dans la partie occupée de l’île, pour les soldats américains engagés en Irak, en Afghanistan et au Moyen-Orient.
- Le Conseil municipal d’Edimbourg, en Ecosse, a adopté par 29 voix contre 16 une motion reconnaissant le génocide arménien. Présentée par Donald Anderson, le leader du Parti Travailliste, cette motion, selon le Turkish Daily News, est « le résultat de 18 mois de campagne du lobby arménien, en dépit d’une contre-offensive de la communauté turque ». La motion, par ailleurs, « soutient la candidature de la Turquie à l’Union européenne, et encourage le dialogue et la réconciliation entre les peuples turc et arménien ». Néanmoins, note le quotidien turc, le Conseil municipal d’Edimbourg considère que cette reconnaissance « ne doit pas être un préalable à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ».

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article