Le retour de "l'état d'exception" turc

Publié le par Famagouste

Diyarbakir, le centre politique et culturel de Turquie, province à prédominance kurde du sud-est, révèle sa beauté au printemps. Les plaines et les montagnes environnantes, poussiéreuses et arides durant les mois d'été, brillent de nuances vertes et des couleurs de l'arc-en ciel, des fleurs et des herbes alpines. Autour des murs de la vieille cité, les enfants s'affairent dans les parcs, ainsi que de jeunes chômeurs, et des réfugiés arrachés à leurs villages pendant l'insurrection kurde des années 90. Les murs, négligés depuis des décennies, ont été rénovés par le maire de Diyarbakir, Osman Baydemir du Parti de la Société Démocratique, qui succéda à une série de partis représentant les intérêts kurdes.

Bien que Baydemir ait restauré le principal symbole de l'identité et de la fierté kurde locale, l'État n'a pas encore résolu les problèmes de base de la ville, mais aussi de ses environs, dont la population est estimée à un million de personnes. Le chômage à Diyarbakir est estimé à environ 40%. Les infrastructures sont pauvres. Une brève tempête peut inonder même le quartier commerçant relativement en hauteur d'Ofis en un clin d'oeil, transformant ses rues en fossés infranchissables d'eau boueuse. Les réfugiés occupant les immeubles qui se cramponnent aux collines ou vivant dans la banlieue informelle et qui grandit à vue d'œil de Baglar, s'entassent dans les rues passantes et dans les squares. Des enfants de tous âges et de tous sexes fuient les contraintes de leurs maisons de fortune pour colporter des mouchoirs, des stylos et des gommes, ou offrent leurs services comme cireurs de chaussures ou comme porteurs. Encore plus d'enfants, dans des uniformes scolaires élimés, d'autres, exclus du système scolaire pour une raison ou pour un autre, sont simplement étendus, à l'affût d'une police omniprésente et armée.


"PROBLÈME KURDE"

Cette jeunesse là est devenue la visage, pour les médias turcs principaux, du "problème kurde", particulièrement quand le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan a déclaré que "les forces de sécurité interviendront contre les pions du terrorisme, même s'il s'agit d'enfants ou de femmes. Chacun devrait comprendre cela". Le commentaire d'Erdogan est parvenu à la suite d'une semaine d'émeutes à Diyarbakir et dans d'autres villes du sud-est fin mars et début avril 2006, en protestation contre la mort de 14 combattants des "Forces de Défense du Peuple", un groupe lié aux rebelles du Parti Travailliste du Kurdistan (PKK / Kongra-Gel), dont le dernier cas d'affrontement contre le gouvernement s'est achevé fin 2005. L'agitation d'avril a laissé 14 autres personnes mortes dans les provinces du sud-est de Diyarbakir, Batman et Mardin. A Diyarbakir, 12 manifestants, la plupart jeunes, ont été tués par les forces de sécurité, ainsi que 3 enfants, âgés de 3 à 7 ans, et un homme de 78 ans fut aussi tué. Une estimation prudente mentionne que 400 personnes ont été blessées à Diyarbakir uniquement, et plus de 500 détenues pour être interrogées. La violence s'est répandue jusqu'à Istanbul, où trois femmes défilant pendant une manifestation dans une banlieue majoritairement kurde ont été tuées par un cocktail Molotov lancé par des émeutiers.

Les organisations de défense des droits de l'Homme à Diyarbakir parlent d'au moins 200 enfants ramassés par la police et emprisonnés, battus sévèrement après les émeutes. L'association du barreau de Diyarbakir parle de 80 enfants, entre 12 et 18 ans, qui restent en prison, accusés d'avoir "aidé et soutenu" le PKK, une accusation pouvant entraîner une peine de 24 ans de prison.

Cependant, dire que les manifestations furent spontanées ou planifiées par le haut-commandement du PKK / Kongra-Gel, tel que le gouvernement turc le proclame, est difficile à prouver. Le fait qu'internet et d'autres médias proches du PKK/Kongra-Gel aient immédiatement fait circuler le portrait des militants morts et des détails personnels, en ajoutant tous ensemble que les forces de sécurité turques avaient utilisé des armes chimiques, suggère un certain degré de planification. A chaque événement, les émeutes qui ont suivi fin mars début avril ont rappelé aux habitants de Diyarbakir et à la population kurde les jours les plus sombres de cette guerre non déclarée du sud-est dans les années 90.

A la suite des émeutes, le gouvernement a renforcé son discours à l'encontre des maires du Parti de la Société Démocratique des villes peuplées de Kurdes, et des dizaines de responsables locaux de partis et autres membres ont été mis en détention et accusés d'aider et de soutenir les terroristes". Une loi draconienne en préparation de Lutte Contre le Terrorisme est en train d'être discutée par le comité concerné au Parlement. Une fois de plus, il apparaît que la question des Kurdes de Turquie est considérée comme une problématique de sécurité nationale, faisant obstacle aux tentatives prudentes du gouvernement, mis sous pression pour obtenir une éventuelle adhésion à l'Union Européenne, pour résoudre le conflit politique kurde. Comment les choses se sont-elles détériorées si rapidement, en moins de deux ans, après que les législateurs, promettant un "printemps kurde", eurent mis en route des programmes de Télévision et de Radio en langue kurde, même limités et contrôlés ? Est-ce que la Turquie n'est plus un exemple prouvant les effets modérateurs de la puissance douce de l'UE ?


COCKTAIL MORTEL

Les médias principaux, et avec eux la plupart des analystes indépendants, ont interpellé l'UE le 3 octobre 2005 à propos de sa décision d'entamer les discussions d'adhésion avec la Turquie en tant que tournant historique. Une fenêtre d'opportunité était ouverte grâce à l'engagement du Parti Justice et Développement au pouvoir (en turc, Adalet ve Kalk nma Partisi, ou AKP), par des réformes législatives une libéralisation politique de façon à renforcer le système démocratique et la protection des droits de l'Homme. L'adossement au projet européen marcha jusqu'à plus de 70% en Turquie. Le chemin émotif vers une Turquie "propre" fut fortement rassembleur, autorisant les "islamistes modérés" de l'AKP, les sécularistes, les Kurdes nationalistes, et, de façon plus hésitante, l'establishment militaire, à se joindre au chœur des supporters de la recherche d'une adhésion à l'UE. Même si cette convergence n'était qu'une alliance isolée plus qu'un alignement idéologique, et le désengagement graduel des militaires de la sphère politique et une politique plus ouverte envers les ethnies et les religions minoritaires semblaient tous être maîtrisés.

En moins d'un an, cependant, cette convergence de vues concernant l'orientation vers les pays européens s'est érodée. Cette érosion est due au cocktail mortel de liens mutuels renforcés, chacun de ces liens n'ayant pu être contenu par le gouvernement de l'AKP. Un discours nationaliste agressif, imbibé d'anti-impérialisme et de sentiment anti-européen, ainsi qu'une xénophobie à peine voilée, ont émergé de nouveau. Le jeu de facteurs et de pratiques connus sous le nom de "État profond" (derin devlet) a repris la tête. Finalement, les troubles en Turquie, alimentés par l'arrière-cour de la Turquie moyen-orientale ont ajouté plus de tension à une situation intérieure précaire.


RETRO-NATIONALISME

Ces dernières années, les tabous à propos de l'Histoire nationale ont été levés en Turquie. Les sujets qui ne pouvaient pas être ouvertement discutés, tels que la destruction des communautés arméniennes de l'Empire Ottoman en 1915, les échanges de population entre la Grèce et la Turquie, et les vagues de politiques de discrimination menées par l'État contre les minorités non-musulmanes, sont désormais sous l'œil du public. Il y a des myriades de publications nouvelles à propos du génocide arménien, la persécution des Kurdes et des autres groupes minoritaires, et un certain nombre de conférences et de discussions publiques se sont tenues, conduisant une partie des gens à repenser l'identité turque et l'Histoire de la République.

Presque simultanément, une vague de nationalisme turc réactionnaire, alimentée par des thèses islamistes, sécularistes et/ou socialistes, a envahi de nouveau la sphère publique. Cette position a été répandue par l'ex-leader communiste indépendant Dogu Perinçek et sont parti travailliste, et ceci depuis plusieurs années. Plus récemment, cependant, cette vague de nationalisme est devenue acceptable dans les médias principaux et dans les débats publics. Comme la plupart des discours nationalistes extrêmes, cette idée est fondée sur une pathologie duale à cause d'une attention excessive de "soi" et une haine des multiples "autres". Si, dans cette lecture-là, l'UE est réduite à un "club de nations chrétiennes" essayant de démembrer l'unité territoriale de la Turquie, les Kurdes apparaîssent comme les "autres" les plus significatifs dans le pays, le seul élément semblable étant ce qu'on appelle "la diaspora arménienne". Chez les politiciens ayant cette nouvelle identité nationaliste, la négation de la destruction des Arméniens ottomans, ajoutée à la suspicion à l'encontre des Kurdes "séparatistes", sont devenues les points centraux de cristallisation d'une réaction au projet européen et la source de scenarii de conspiration en rapport avec le "démembrement de l'unité républicaine". Une étude d'avril menée par Umut Özkirimli de l'Université Bilgi d'Istanbul, et publiée dans l'hebdomadaire Tempo, montre qu'une majorité du public partage le point de vue selon lequel le processus d'adhésion à l'UE constitue une menace pour l'intégrité du pays. Paradoxalement, une majorité – environ 63% - continuent de soutenir ce but lointain qu'est l'adhésion à l'UE.

Cet état d'esprit de conspiration/nationalisme se répercute sur un nombre grandissant de best-sellers à demi factuels et de films qui célèbrent l'histoire du peuple turc et son combat pour survivre contre la puissance malfaisante de l'Europe et les Etats-Unis néo-colonialistes. Les ventes de ce genre atteignent facilement les 100 000 exemplaires ou plus, avec Ces Turcs fous de Turgut Özakman, décrivant la guerre d'indépendance de 1919-1923 comme héroïque, presque une lutte surnaturelle du bien contre le mal, qui a été vendu à plus de 700 000 exemplaires officiels, et probablement autant de piratés, de copies. Si cette réponse rétrospective aux tentatives qui se développent actuellement de réparer "une fierté nationale humiliée" en référence à "l'âge d'or" de la Guerre d'Indépendance, le succès du box office Valley of the wolves in Iraq (La vallée des loups en Irak) parle d'un thème plus d'actualité. Ce film, vaguement inspiré d'une histoire vraie, suit un vengeur turc dans sa mission de restauration de la fierté nationale après l'humiliation subie par les soldats turcs de la part de forces d'occupation américaines. Le héros agit hors-la-loi, soutenu non pas par des agences du gouvernement, mais par des organisations de type mafieux, et des individus ultra nationalistes et "patriotes" à l'intérieur de l'appareil d'État. Cette tension vers la "folie" dans plusieurs de ces publications est déconcertante, si ce n'est surprenante – comme si cette apologie de la violence et de l'illégalité défendait l'honneur du "turcisme".

Ces manifestations culturelles populaires de fierté nationale et de doute à propos du monde du dehors devraient être lues comme des indicateurs d'un public désorienté par le "libre marché des idées" et frustré par les discours de rejet et l'essentialisme à propos de la Turquie en Europe. Le remède proposé par ces livres, ces séries TV et ces films est le paradis protégé de ces histoires nationalistes familières racontant la splendeur passée attendant d'être restaurée. De ce fait, leur succès pourrait être expliqué, par extension, par le travail du marketing.

Certains commentateurs, cependant, arguent qu'il y a un effort concerté de "guerre psychologique" derrière ces productions "rétro-nationalistes". Il y eut autrefois un Conseil de Sécurité désormais appelé Centre de Guerre Psychologique, chargé de répandre de l'information et de la désinformation pendant l'insurrection kurde. Le centre a été officiellement dissout, et sa structure et ses buts politiques ont été repris par au moins un bureau du Ministère de l'Intérieur, le Département des Relations Publiques. Un nombre indéterminé d'agences au sein de l'establishment militaire et de sécurité intérieure, avec l'aide des réseaux ultra-nationalistes, sont considérés comme encore opérationnels à ce propos. Selon un rapport du 4 avril paru dans le journal Islamiste Zaman, le Ministère de l'Intérieur est chargé d'instiller aux élèves kurdes une notion d'unité ethnique et religieuse avec la nation turque au travers de célébrations de "victoires collectives" durant la Première Guerre Mondiale et la Guerre d'Indépendance, décourageant ainsi l'identification à une "cause kurde".

Plusieurs membres du gouvernement AKP auraient de la sympathie envers ce discours chauvin, spécialement quand leurs espoirs de voir lever l'interdiction du port du voile dans les universités turques furent balayés par la Cour Européenne des Droits de l'Homme à Strasbourg. Désormais, l'incapacité de ce parti à donner le ton au débat, et sa passivité totale vis-à-vis de la montée de la violence dans les provinces kurdes, signalent une transformation plus sérieuse : une redistribution des acteurs de la sphère politique et de leurs prérogatives. Cela apparaît comme un transfert insidieux du pouvoir du gouvernement élu vers l'establishment militaire et de sécurité, dans leurs formes officielle, semi-officielle et illégale – en clair : "l'État profond".


LE RETOUR DE L'ÉTAT PROFOND ?

Les signes du recommencement des opérations et des activités contre-terroristes clandestines du PKK dans le sud-est se sont multipliés depuis novembre 2005, quand une bombe a explosé dans une librairie de Emdinli, une ville de la province d'Hakkari, près de la frontière irakienne. Des témoins locaux de l'attaque ont identifié les coupables comme étant trois officiers de la gendarmerie en uniforme. Cet incident évoque les complots anti-insurgés des années 90, quand le gouvernement cherchait à contenir le terrorisme du PKK par des assassinats complètement illégaux menés par des unités anti-terroristes semi-officielles, l'Hizaballa Kure et les "gardes de village" paramilitaires payés par l'État. Même si l'AKP a promis une enquête transparente sur l'attentat d'Emdinli, le mécontentement de cette région s'est vite transformé en violence, probablement commandée par le PKK / Kongra-Gel. Les affrontements ont eu pour conséquence la mort de plusieurs manifestants tués par les forces de sécurité.

Avec une volonté marquée, le Procureur Général de la Province de Van, Ferhat Sar Kaya, a rédigé une accusation qui faisait allusion aux relations entre le Commandement Général des Forces Armées et les informateurs du PKK, et l'engagement des officiers de gendarmerie dans les incidents d'Emdinli. L'accusation a été diffusée dans la presse avant que les procédures du tribunal ne commencent, en suggérant une motivation politique d'exposer les tractations de l'armée. Malgré le sérieux de ces allégations, le Procureur a été neutralisé après que le chef des Armées, le Général Hilmi Özkök a contacté le Premier Ministre Erdogan et demandé que "des mesures soient prises" du fait de l'accusation de membres de l'armée. Le Haut Conseil des Juges et des Procureurs a démis Sar Kaya de son post et banni de la profession, sur la base que cette procédure menait à l'accusation de l'Armée et d'autres bureaux officiels de l'État. Cette décision a été accueillie avec consternation par les différents barreaux du pays mais aussi par des juges importants qui ont considéré cette intervention, au mieux comme disproportionnée, au pire comme une sérieuse entaille dans l'indépendance de la Justice. Parmi de nombreux Kurdes, le limogeage de Sar Kaya a été interprété comme une absence d'engagement pour définir les responsabilités de ceux, parmi les membres de l'appareil d'État, agissant de façon clairement provocatrice pour alimenter les tensions entre les Kurdes et l'État.

Les tensions, dans les villes du sud-est et les quartiers d'immigrés des villes de l'ouest, ont continué de sourdre, même si Erdogan a tenté de calmer la colère en reconnaissant "le problème kurde" et en insistant sur une "citoyenneté constitutionnelle" unissant tous les habitants du pays, sans tenir compte des origines ethniques ou religieuses. Au vu du nombre grandissant de combattants et de soldats du PKK tués au combat, cependant, une nouvelle vague de violence dans le sud-est semblait inévitable, et cela s'est produit en avril.

Comme de nombreux commentateurs l'ont évoqué, cette montée de violence ressemble au malaise social de la fin des années 70, avant le coup d'État du 12 septembre 1980, et la décennie d'insurrection kurde qui a atteint son apogée dans les années 90 et mené à l'adoption de cette loi anti-terroriste infamante de 1991. La réponse immédiate du gouvernement aux émeutes d'avril, sous la forme d'une proposition de Loi pour Lutter contre le Terrorisme, rappelle les limitations des droits de l'Homme et des libertés individuelles facilitées par la loi de 1991 et son utilisation a été brutale pendant l'état d'urgence dans le sud-est.

Dans sa version actuelle, la nouvelle proposition de loi menace de rendre obsolètes les réformes les plus libérales du nouveau code pénal, entamées ces dernières années. Cette proposition met hors-la-loi non seulement "la propagation de groupes terroristes", mais aussi la "propagation des buts des groupes terroristes", une formulation ambiguë qui pourrait pénaliser des demandes légitimes telle que l'éducation en Kurde, sur la base que ces requêtes sont exprimées par le PKK. Cette nouvelle mouture ramène des peines de prison allant de un à trois ans pour la publication de points de vue jugés comme soutenant les groupes terroristes. De plus, chaque procureur de n'importe quelle province pourrait suspendre des publications, une action jusque-là possible seulement sur un ordre du tribunal. Beaucoup de critiques de cette proposition signalent le spectre trop large de la définition du terrorisme, qui pourrait être utilisée pour accuser des journalistes indépendants et des kurdes engagés légalement en politique. De plus, l'appartenance à des organisations plaidant pour le changement de l'ordre constitutionnel pourrait être punie de peines de prison lourdes, même si la violence ou l'incitation à la violence n'est pas dans les objectifs de ces organisations.


LE FRONT DU MOYEN-ORIENT

Ce qui se développe sur le front moyen-oriental de la Turquie est en train de remuer la marmite de recrudescence de nationalisme et d'asservissement voulue par l'"État profond". L'IraK du nord ou le Kurdistan irakien, plus près que jamais d'une véritable indépendance, est la base d'unités du PKK qui continuent d'infiltrer la Turquie au travers des frontières montagneuses qui sont incontrôlables. Certains analystes argumentent que les incidents les plus récents n'auraient pas été possibles sans une infrastructure logistique fournie par les leaders du Gouvernement Régional du Kurdistan en Irak. La volonté des forces d'occupation américaines de ne pas contenir les unités du PKK sur le territoire turc est facile à comprendre, car l'entité kurde au nord de l'Irak et ses leaders restent les seuls alliés possibles en Irak. Ceux qui prennent les décisions en Turquie, cependant, sont de plus en plus inquiets.

Avec l'infiltration du PKK en Irak, les tensions qui montent concernant le programme nucléaire irakien et les rumeurs d'attaques aériennes ont conduit l'armée turque a déployer de nombreux contingents aux frontières irakiennes et iraniennes et dans les centres urbains du sud-est. Pendant que les sources militaires nient fermement les allégations que le déploiement est lié à un mouvement extra-territorial d'unités militaires, les récentes incursions au nord de l'Irak avec la volonté de viser les positions du PKK suggèrent le contraire. (Des sites internet proches du PKK / Kongra-Gel ont donné quelques informations sur ces raids). Cependant, le redéploiement de l'armée dans les provinces kurdes a de façon presque sûre l'intention de rétablir un semi-état d'urgence dans ces provinces, qui ont juste commencé à être désarmées il y a quelques années.


L'AKP FAIT PROFIL-BAS.

Dans État d'exception, Giorgio Agamben se réfère à Georges W. Bush après le 11 septembre 2001, qui tente de mettre en place une "situation où l'urgence devient la règle, et la franche distinction entre la paix et la guerre (et entre la guerre à l'étranger et la guerre civile), devient impossible". En revoyant la brève histoire de la démocratie turque depuis 1950, chacun pourrait en toute sécurité argumenter que la notion d'"urgence en tant que règle" a été structurellement déterminante pour les politiciens turcs, et bien plus, pour la gouvernance de presque tout le sud-est du Kurdistan. L'espoir que l'AKP utilise le processus des réformes induites par l'UE pour extirper les réseaux extra-légaux qui tirent l'establishment s'occupant de la sécurité vers la mafia internationale et les ultra-nationalistes semble être une attitude infondée. Les événements récents suggèrent que ces réseaux sont toujours en place, et qu'ils peuvent désormais profiter du nationalisme turc qui se développe, faisant se mettre en place les violences inter-ethniques et le retour des forces armées dans la sphère politique. Tous ces phénomènes réveillent le syndrome de Sèvres, dans le sens d'une nation turque cernée par son extinction, ce qui justifie les politiques d'exception, nommément la suppression des droits de l'Homme et des libertés individuelles, dans l'optique d'une lutte contre le "terrorisme kurde".

Dans ces conditions, le pouvoir doux de l'UE rencontrera plus tard des barrages en Turquie. Si les unités turques font des sorties régulières en Irak, et persistent à renforcer leurs mesures lourdes de sécurité pour réprimer les protestations kurdes dans le sud-est, les relations entre la Turquie et l'UE risquent de s'aigrir. Sans un cessez-le-feu à l'horizon et l'ostracisme continuel des leaders turcs élus d'un côté, et l'aliénation inter-ethnique grandissante et la menace d'une nouvelle insurrection kurde d'autre part, les espoirs d'une continuité des réformes du gouvernement semblent bien pâles. La situation difficile de l'AKP est aggravée par le fait que presque tous les partis d'opposition, y compris le Parti centriste du Peuple Républicain de Deniz Baykal, ont choisi d'attaquer le gouvernement par la droite, revenant au langage émotionnel d'une position nationaliste encore plus marquée. Baykal a provoqué du chahut au Parlement quand il a déclaré que le gouvernement cherchait à pardonner au leader actuellement en prison du PKK / Kongra-Gel, Abdullah Öcalan.

Piégé dans un jeu de pouvoir de plusieurs partis politiques, l'AKP semble avoir choisi de garder profil-bas jusqu'à ce que les élections présidentielles et les possibles élections anticipées du Parlement en 2007 arrivent. Les stratèges du parti doivent croire que les tensions grandissantes à propos du principe de sécularisme, renforceront les appels aux plus pieux, et aideront à sa réélection.

Cette stratégie est marquée de grands risques, comme on a pu le voir avec les conséquences de l'assassinat d'un juge le 18 mai par un jeune islamiste en colère contre les règles du tribunal ayant banni le voile pour les employés du secteur public, et les étudiants des universités. Les manifestants ont reproché à l'AKP ( qui a amèrement critiqué les règles du tribunal) cet assassinat, certains sont allés très loin en qualifiant Erdogan d'"assassin". Si l'AKP laisse le champ libre à ses opposants politiques, les tensions pourraient s'intensifier, et pourraient être un générateur d'une politique à l'encontre du nord de l'Irak et probablement de Chypre, ainsi que dans les provinces du sud-est. L'establishment de la sécurité pourrait aussi entrer dans la brèche, qui serait enclin à des action extra-légales dans le cadre intérieur et à de la brusquerie dans sa politique internationale. Si cela devait arriver, le dialogue sur l'accession à l'UE serait compromise, ainsi que la stabilité sociale et économique.

Un scénario alternatif serait possible si le gouvernement de l'AKP relançait une initiative politique en rétablissant un consensus réformiste orienté vers l'UE. Reprendre l'initiative signifierait accepter les doléances kurdes, adoucir les obligations pour les partis de gagner 10% du vote national pour siéger au Parlement, une règle qui exclut effectivement les partis kurdes, d'engager le débat chypriote dans de bonnes conditions, et de ré-initier le processus des réformes légales. Une autre étape importante serait d'annuler ou de réviser de façon substantielle les règles anti-terroristes, qui, dans leur répétition actuelle sont annulées par la Cour Constitutionnelle. Ce scénario pourrait, cependant, demander à l'UE de rejoindre la Turquie à propos de dossiers tels que Chypre, ce qui apparaît actuellement un stratagème compliqué.


DES PRONOSTICS SINISTRES

Des jeunes en colère et des enfants dans les rues de Diyarbakir déclarent qu'ils ne souhaitent pas revenir au temps de la guerre non déclarée des années 90, qui a coûté plus de 35 000 morts, des milliers de villages brûlés et détruits, et plus d'un million de personnes déplacées de leurs villages dans les cités compressées du sud-est, ainsi que dans les métropoles de l'ouest. Ils affirment aussi que si "rien ne change", une "guerre civile se déclenchera", à laquelle ils se sentent eux-mêmes "bien préparés". En l'absence de travail possible, de conditions de vie décentes, d'une représentation parlementaire pour les partis à sensibilité kurde et la reconnaissance des doléances des Kurdes, ces tristes pronostics ne sont tout de même pas pris au sérieux.


On peut dire avec une certaine assurance que les grands espoirs mis dans le gouvernement de l'AKP et le rêve d'un raccourci vers l'adhésion à l'UE furent des désillusions. Le gouvernement prendrait des risques politiques considérables s'il se lançait sincèrement dans le bourbier de l'ultra nationalisme et des organisations mafieuses, nourries pendant la décennie par le violent conflit des années 90, et par leurs mentors de l'appareil d'État. Sans une telle résolution, une future escalade de violence dans le sud-est et une augmentation de l'hostilité entre les communautés turque et kurde est inévitable. Ce qui pourrait arriver dans le pire des scénarios serait une évaluation plus réaliste de la capacité turque et de son intérêt dans son adhésion à l'UE. Selon les mots de Philip Robins, la Turquie est un "État à double gravité", condamné par sa géographie et son Histoire à vivre dans et entre des systèmes étatiques occidentaux et moyen-orientaux. Dans tous les cas, avant que le printemps ne se transforme en été à Diyarbakir et dans le reste de la Turquie, il y aura bien des jours glaciaux.

Traduction Didier Torossian, par Kerem Öktem - 3 juin 2006
(Kerem Öktem est chercheur associé au collège Saint Antoine, Université d'Oxford)

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Publié dans avant.garde

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