Quand les Turcs déçoivent les Grecs
Chypre n'en finit pas d'empoisonner les relations entre les Européens et la Turquie, lancés dans des négociations déjà très compliquées. Le rejet par les Chypriotes grecs du plan Annan pour la réunification de l'île, il y a deux ans, alors qu'ils avaient empoché leur entrée dans l'Union européenne, fait resurgir la question de manière récurrente, creusant des divisions non seulement entre les Vingt-Cinq et Ankara mais au sein de l'UE elle-même. Les Chypriotes grecs ne sont pas les uniques responsables. La Turquie refuse de traiter Chypre sur un pied d'égalité avec les autres membres de l'Union pour tenter d'obtenir la levée de l'embargo frappant la "République de Chypre du Nord" qu'elle est la seule à reconnaître.
L'année dernière, avant l'ouverture formelle du processus d'adhésion de la Turquie, Dominique de Villepin avait déclaré "inimaginable" l'ouverture de négociations avec un pays (la Turquie) qui ne reconnaît pas un des Vingt-Cinq. Le préalable a été mis de côté. A la mi-juin, un chapitre de l'acquis communautaire a été ouvert et fermé. Les Turcs ont été priés de se conformer à leurs obligations, les Européens espérant trouver dans les trente-quatre chapitres restants les moyens d'accentuer, si nécessaire, la pression sur Ankara.
Cette situation embarrasse la Grèce qui se montre par principe solidaire de Chypre sans pouvoir toujours cacher son agacement. Pour tenter de sortir de l'impasse, la ministre des affaires étrangères d'Athènes, Dora Bakoyannis, a évoqué "un plan pour un Chypre européen unifié".
Emoi dans l'île : le président chypriote grec Tassos Papadopoulos n'aime pas le plan Annan qu'il a largement contribué à torpiller, mais il ne verrait pas d'un bon oeil une initiative européenne qui donnerait un droit de regard trop important aux Britanniques...
De passage à Paris, Mme Bakoyannis nous a expliqué qu'il ne s'agissait pas de présenter un nouveau plan, mais simplement de fonder "la gouvernance de l'île sur l'acquis communautaire". "A mon avis, les deux communautés veulent vivre ensemble", a-t-elle ajouté, ce qui risque d'être de moins en moins vrai, plus de trente ans après la séparation. Mais aucun homme politique grec n'a encore osé dire que la solution réside peut-être dans la participation à l'Union européenne de deux Etats chypriotes, liés par des accords assez souples.
Une des conditions serait toutefois une réduction significative des troupes turques stationnées dans la partie nord depuis 1974. On retombe sur le problème de la Turquie, à un moment où les relations entre Athènes et Ankara semblent revenues plusieurs années en arrière, après une sensible amélioration. "La Grèce fait tout ce qu'elle peut sur le plan bilatéral", dit encore Mme Bakoyannis, qui vient d'arrêter avec son collègue turc des "mesures de confiance" pour éviter que les incidents incessants dans la mer Egée ne dégénèrent. "Le message est clair, assure la ministre des affaires étrangères grecque, la Turquie sera membre de l'UE si elle s'adapte, accepte l'acquis communautaire et respecte ses engagements. La Grèce veut sérieusement avoir pour voisin une démocratie européenne qui respecte les droits de l'homme."
Et pourtant, Mme Bakoyannis avoue une certaine "déception", voire une "inquiétude". Parce que le règlement des différends sur la mer Egée est dans l'impasse. Parce que le rythme des réformes intérieures s'est ralenti. "C'est une constatation que tout le monde fait mais on espère que la classe dirigeante turque est décidée à aller de l'avant." Est-elle confiante ? "On n'est pas confiant, on espère", conclut-elle.
Cette prudence reflète le changement d'atmosphère perceptible en Grèce et le refus, malgré tout, de tourner la page. Si la détente des dernières années n'a pas apporté de progrès décisifs, la carotte européenne agitée sous le nez des Turcs n'a pas encore épuisé ses effets. Pour combien de temps ?
Le Monde - Daniel Vernet - 28 Juin 2006