Comment un drapeau sauva quatre mille arméniens
A une heure où le gouvernement français a subi les pressions d’Ankara à propos du projet de texte sur la répression de la génocide arménien, nous publions cette petite anecdote sur le martyr de nos frères chrétiens d’orient : « Depuis le jour où la Turquie a commencé la guerre, les habitants de Zeitoun se sont demandé anxieusement si les Turcs traiteraient les habitants arméniens de ce district montagneux avec quelque nouvelle forme de cruauté et d'oppression. Zeitoun est - il faut que nous disions maintenant était - une ville de 7.000 habitants, tous Arméniens, entourée de plusieurs villages, chrétiens eux aussi, au centre du Taurus.
J'ai desservi pendant un an l'église arménienne protestante de Zeitoun, et le récit suivant est une expérience personnelle. »
Extrait d’un récit du pasteur Dikran Andreasian
« Au printemps (1915), le gouvernement prit une attitude menaçante envers Zeitoun, appelant les anciens et les notables de la ville, et commença un système d'inquisition, renforcée de bastonnade. Des accusations absurdes furent portées contre les Arméniens dans le but de leur extorquer de l'argent. Pendant ce temps, arrivaient environ 6.000 hommes de troupes régulières dans les casernes au-dessus de la ville. Une première tentative pour prendre d'assaut le monastère arménien échoua, causant certaines pertes aux Turcs. Les jeunes gens qui l'occupaient se défendirent vaillamment, et ce fut seulement quand le monastère fut attaqué par l'artillerie de campagne qu'il put être pris.
Cinquante des principaux habitants de Zeitoun furent sommés de se rendre à la caserne, "pour conférer avec le commandant". Ils furent immédiatement mis en prison, et l'on fit appeler leurs familles. Chacun attendait anxieusement leur retour, mais on apprit qu'on les avait expédiés à une destination inconnue.
Quelques jours plus tard, un autre groupe plus nombreux de familles reçut l'ordre d'aller à la caserne et fut, séance tenante, chassé avec des menaces et des malédictions vers un lointain exil.
C'est ainsi que trois ou quatre cents familles furent renvoyées, sans vivres, à pied, par des routes écartées dans la montagne, quelques-unes du côté de Konia, vers le nord-ouest, d'autres dans le sud-est, vers les plaines chaudes et malsaines de la Mésopotamie.
Jour après jour, nous voyions les différents quartiers de la ville dépouillés de leurs habitants, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'un petit groupe.
En plus de mes fonctions comme pasteur, j'avais la direction de l'orphelinat de la Mission. Un matin, l'officier en chef me fit appeler et me dit de faire immédiatement mes préparatifs de départ. "Et, ajouta t-il,votre femme partira aussi, de même que les enfants de l'orphelinat."
Nos "préparatifs" furent vite faits, car on ne nous permit d'emporter que bien peu de chose. (…) La première journée de marche nous épuisa tous. Dans la nuit, alors que nous étions couchés en plein air, des muletiers turcs nous prirent les quelques ânes et mulets que nous avions. Le lendemain, en piteuse condition, les enfants avec les pieds meurtris, nous atteignîmes Marash. Grâce à l'instance requête des missionnaires américains, l'ordre fut donné par le gouverneur, à moi et à ma femme, de retourner à ma ville natale, Yoghonolook, près de la mer, à douze milles d'Antioche; mais cela seulement parce que ma femme et moi n'étions pas nés à Zeitoun. Mon coeur était déchiré entre mon désir de partager le bannissement des mes paroissiens et celui de mettre ma femme dans une sécurité relative, dans la maison de mon père.
Mais l'ordre ayant été donné, je n'avais pas le choix, et force me fut d'obéir... Notre dernière étape était à travers une vallée historique, la fertile plaine d'Antioche. C'est là que Chrysostome avait prêché dans la ferveur du début de son ministère, avant d'être appelé à Byzance; c'est dans une chapelle isolée, sur le penchant de la montagne, qu'il se retirait pour la prière et la communion avec Dieu. Dans mon enfance, j'avais souvent contemplé avec admiration et respect les ruines de la chapelle de Saint-Chrysostome. C'était dans cette même Antioche que Barnabas et Paul travaillèrent avec tant d'énergie spirituelle; et c'est d'ici qu'ils partirent pour leur tâche solennelle de répandre la foi chrétienne. (…)
Antioche, jadis si brillamment défendue par les croisés, est depuis longtemps sous le joug des Turcs et les minarets de l'Islam sont dix fois plus nombreux que les clochers des églises. En avril 1909, les congrégations, tant protestante que grégorienne, y subirent une des plus cruelles persécutions de l'histoire.(…)
Douze jours après que nous étions arrivés chez moi, une affiche officielle du gouvernement turc à Antioche était placardée sur les murs des six villages de Mousa-Dagh, donnant ordre de se préparer dans les huit jours au bannissement. Vous pouvez à peine vous imaginer la consternation et l'indignation qu'elle causa. Nous restâmes debout toute la nuit, discutant ce qu'il valait mieux faire.
Il nous semblait presque sans espoir de résister au gouvernement, et cependant la perspective de nos familles dispersées dans un désert lointain, parcouru par les tribus arabes, fanatiques et sans foi, était si effroyable que, hommes et femmes, nous fumes d'avis de refuser d'obéir, bravant ainsi la colère du gouvernement. Tous, cependant, ne partagèrent pas notre manière de voir. Ainsi Haroutune Nokhoudian, le pasteur de Beytias, vint à la conclusion que ce serait folie de résister et que la dureté de l'exil pourrait peut-être s'atténuer en route. Il inclinait à céder. Soixante famlles de son village et un nombre considérable d'habitants des villages voisins, d'accord avec lui, descendirent à Antioche sous escorte turque. Ils furent rapidement chassés vers le Bas-Euphrate, et, depuis lors, nous n'avons jamais plus entendu parler d'eux. Nos fidèles amis, les missionnaires américains, étaient séparés de nous. Les communications avec le monde extérieur étant interrompues, nous fûmes livrés à nos propres ressources et comprîmes que notre seule chance de salut était dans la miséricorde de Dieu. C'est avec ferveur que nous Lui demandâmes de nous fortifier pour faire notre devoir.
Sachant qu'il nous serait impossible de défendre nos villages dans la plaine, il fut décidé que nous nous retirerions dans les hauteurs de Mousa-Dagh, emportant le plus que nous pourrions en fait de vivres et de matériel. (...) Nous avions cent vingt fusils modernes et à peu près trois fois autant de vieux fusils à pierre et de pistolets; tout ceci laissait encore plus de la moitié de nos hommes sans armes. (...)
A la tombée de la nuit, le premier jour, nous avions atteint les rochers les plus élevés de la montagne. Tandis que nous commencions à camper et à préparer notre repas du soir, une pluie torrentielle se mit à tomber et continua toute la nuit. (...) Le lendemain, dés l'aube, tout le monde se mit à l'oeuvre pour creuser des tranchées aux endroits stratégiques. (...) Le soleil s'était levé radieux et toute la journée nous avons travaillé pour fortifier nos positions contre l'attaque dont nous étions certains qu'elle allait se produire.
Vers le soir, nous nous réunimes pour l'élection d'un comité de défense qui aurait l'autorité suprème. Puis on forma des plans pour défendre chaque passage dans la montagne. Des éclaireurs, des messagers et un groupe central de tirailleurs furent choisis et chacun eut son poste assigné. L'ordre gouvernemental avait été émis le 13 juillet. Les huit jours de grâce étaient presque écoulés et nous nous doutions bien que les Turcs avaient découvert nos mouvements. Toute la plaine d'Antioche est peuplée de Turcs et d'Arabes et il y a toujours une forte garnison dans les casernes d'Antioche.
Le 21 juillet l'attaque commença. L'avant-garde turque était de 200 hommes, dont le capitaine se vantait insolemment qu'il allait balayer la montagne en un jour. Mais les Turcs subirent des pertes et furent repoussés au pied de la montagne. Quand ils revinrent pour une attaque plus générale, ils hissèrent un canon de campagne, qui après quelques tàtonnements fit du mal à notre camp. Un de nos tirailleurs, un jeune homme au coeur de lion, descendit en se glissant dans les buissons et arriva tout près du canon, qui était posé sur un rocher plat. Il se fit un abri de branchages et attendit une bonne occasion. (...) Puis l'un des artilleurs étant en vue, le jeune homme l'abattit de son premier coup de fusil. Avec cinq balles, il tua quatre canonniers. Sur ce, le capitaine leva les bras au ciel, et n'ayant pas pu découvrir notre tirailleur, il ordonna que le canon fut emmené et mis à l'abri. C'est ainsi que nous fûmes préservés d'une canonnade désastreuse, ce jour-là et les jours suivants !
Mais les Turcs réunissaient des forces pour nous attaquer en masse. Ils avaient ràcolé des hommes dans plusieurs villages musulmans, les appelant aux armes. L’arsenal d’Antioche leur avait fourni armes et munitions, et cette bande de 4.000 musulmans, avides de carnage, était un ennemi vraiment redoutable. Mais la principale force des Turcs consistait en 3.000 hommes de troupes régulières, disciplinées et aguerries.
Tout-à-coup, un matin, nos éclaireurs apportèrent la nouvelle que l’ennemi débouchait sur chaque passe de la montagne. Une attaque en masse commença par un des ravins, et les Turcs, à notre grande consternation, furent bientôt maîtres des hauteurs, menaçant notre campement. Sans cesse, de nouveaux renforts apparaissaient, et vers la fin de l’après-midi les ennemis étaient plus nombreux que nous, et aussi la portée de leurs fusils était bien supérieure à celle de nos vieilles armes. Au coucher du soleil, trois compagnies s’étaient avancées à travers les épaisses brousailles et n’étaient plus qu’à quelques quatre cents mètres de nos huttes. Un ravin profond et humide nous séparait, et les Turcs se décidèrent à bivouaquer, plutôt que de continuer leur marche dans la nuit.
Nos chefs tinrent rapidement conseil: ils parlaient très bas et avaient fait éteindre toute lumière dans le camp. Nous savions tous que nous étions à un moment décisif. Un projet très risqué fut adopté: ramper autour des positions turques à la faveur de la nuit, opérant ainsi un mouvement enveloppant, qui commencerait brusquement par une fusillade et se terminerait par un corps-à-corps. Nous sentions que tout était perdu si ce plan échouait. Nos hommes se glissèrent avec une adresse remarquable dans la sombre forêt. (...) Le cercle était à peu près complet lorsque les hommes se ruèrent à l’attaque avec l’énergie du désespoir.
Il fut vite évident que les Turcs étaient en plein désarroi, se précipitant dans les ténèbres, trébuchant contre les rochers: les officiers criaient des ordres contradictoires, cherchant en vain à rallier leurs hommes. Ils avaient certainement l’impression d’une très forte attaque arménienne, car en moins d’une demi-heure le colonel donna l’ordre de la retraite, et avant l’aurore ils avaient évacué les bois.
Plus de 200 Turcs avaient été tués et nous avions pris du butin, des fusils, des munitions et une mule. Le combat ne recommença pas, mais nos ennemis ne se tinrent pas pour battus; ils avaient seulement été repoussés. Durant les jours suivants, ils rassemblèrent toute la population musulmane, à plusieurs lieues à la ronde; c’était une horde de peut-être 15.000 hommes, avec laquelle ils cernèrent Mousa-Dagh du côté de la terre, dans l’intention de nous affamer. Du côté de la mer, il n’y avait aucun port, ni communication possible avec un port, la montagne descendant jusqu’à la mer. (...)
Voyant notre montagne assiégée, nous commençàmes à faire le compte de nos ressources comme nourriture. (...) nous vìmes que, même avec une ration réduite, nous ne pourrions pas tenir plus que pendant quinze jours, et, pressés par cette anxiété, nous cherchâmes les moyens de nous échapper par mer.
Avant d’être complètement cernés, nous avions chargé un coureur d’une mission dangereuse: il s’agissait de parcourir quatre-vingts milles, à travers des villages turcs, pour demander aide et secours à M. Jackson, le consul américain à Alep. Nous avions l’espoir qu’un navire de guerre des alliés pourrait peut être se trouver dans le port d’Alexandrette, trente-cinq milles plus au nord. Un de nos jeunes gens, qui était un vigoureux rameur, s’offrit à se glisser à travers les lignes turques, portant un message en anglais, fixé dans sa ceinture. Il reussit à atteindre les hauteurs dominant le port, mais ne vit aucun vaisseau, et revint.
Nous chargeàmes alors trois nageurs d’être constamment sur le qui-vive, pour voir si aucun navire n’approchait (...). Mais les jours passaient, et pas même une voile n’était en vue. Cependant, d’après mon avis, nos femmes avaient fait deux immenses drapeaux blancs. Sur l’un, j’avais écrit, en grands caractères, en anglais : ”Chrétiens en détresse. Sauvez-nous”. Sur le centre de l’autre, nous avions fixé une grande croix rouge. Nous les hissâmes à la cime de deux hauts jeunes arbres et postâmes des sentinelles pour scruter l’horizon depuis l’aube jusqu’à la nuit.
Les Turcs nous attaquèrent encore à plusieurs reprises, et nous eûmes d’autres combats acharnés ; mais les choses ne furent plus jamais aussi graves que dans notre premier engagement. (...) Un dimanche matin, le cinquante-troisième jour de notre défense, tandis que je préparais un sermon destiné à encourager et à fortifier nos gens, tout-à-coup je tressaillis: un homme arriva jusqu’à ma hutte, courant de toutes ses forces et criant à pleins poumons: ” Pasteur ! Pasteur ! un navire de guerre approche ! Il a vu nos signaux et il nous répond. Béni soit Dieu qui a entendu nos prières “.
C’était le Guichen, vaisseau français. Pendant qu’on abaissait une chaloupe, plusieurs de nos jeunes gens s’étaient élancés vers la mer, et bientôt ils nageaient dans la direction du beau navire qui semblait nous venir de Dieu.
Avec des coeurs qui battaient bien fort, nous descendìmes sur la plage, et le capitaine nous invita à lui envoyer une délégation pour rendre compte de notre situation. Il lança un message de télégraphie sans fil à l’amiral, et avant bien longtemps le vaisseau Jeanne-d’Arc apparaissait à l’horizon, suivi par d’autres navires de guerre français. L’amiral nous dit des paroles d’encouragement et ordonna que chaque membre de notre communauté fût recueilli à bord des vaisseaux.
L’embarquement prit, naturellement, un certain temps, et un croiseur anglais fut appelé à la rescousse pour aider à nous transporter à Port-Saïd. On nous traita avec beaucoup de bonté. Nous arrivâmes en deux jours à Port-Saïd, et nous sommes maintenant installés dans un camp qui nous a été attribué par les autorités anglaises.
Un compte exact indique le nombre des survivants:
Enfants au dessous de 4 ans .............. 427
Fillettes de 4 à 14 ans ......................... 508
Garçons de 4 à 14 ans ......................... 628
Femmes au-dessus de 14 ans ............. 1. 441
Hommes au-dessus de 14 ans ............ 1. 054
Total ..... 4.058
Nous n’oublions pas que notre Sauveur fut amené, dans son enfance, en Egypte, pour sa sûreté. Et les frères de Joseph n’ont pas pu être plus reconnaissants que nous ne le sommes pour le blé qui nous est fourni.
Nous adressons nos salutations aux amis américains, anglais, français et arméniens, et nous sommes en réalité un seul peuple, au nom du Christ et à l’ombre de Sa Croix Rouge.
Votre respectueux serviteur.”
Dikran Andreasian