L'Europe, c'est les Grecs plus la Bible (1ere partie)
Dans son ouvrage "Le Feu sacré", Régis Debray rappelle les racines chrétiennes de l'Europe en même temps qu'il réhabilite la dimension religieuse de l'Homme : "Nos meilleurs collèges (Oxford et Cambridge), nos écoles militaires, nos maisons de retraite, notre hôtellerie, nos ladreries, orphelinats, bibliothèques, asiles de fous, nos hospices et nos hôpitaux. Ajoutons-y, pêle-mêle, la gastronomie, le réseau routier, l'agriculture et l'agronomie, etc. [...] L'idée socialiste est née en terre chrétienne, l^où saint Benoît a institué, à l'encontre du culte antique de l'otium, le loisir studieux, l''essentielle dignité du travail et des travailleurs manuels." D'après Debray, cette identité chrétienne détermine les frontières même de l'Europe : "L'Europe business peut faire l'impasse sur ses frontières car on n'a pas besoin d'identité pour échanger des marchandises. Une Europe-puissance, elle, doit se circonscrire, car il n'y a pas d'action au-dehors sans l'assurance d'un dedans. Un problème de limite géographique - Turquie ou pas Turquie ? - est un problème d'identité spirituelle, à la limite du principe vital." Le philosophe explique à juste titre que si l'Europe renonce totalement à la transcendance, cette "horizontalité aussi à un coût : une sortie douce hors de l'histoire, et la perte de la maîtrise de son destin", en vertu du mot d'Isaïe : "Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas." Rappelant que les pères et constructeurs de l'Europe de l'après-guerre furent tous des catholiques et des croyants, Michel Gurfinkiel estime que l'Europe d'aujourd'hui aurait tout à perdre en oubliant comment elle s'est formée, depuis plus de soixante ans dans le coeur des Européens [...], car dans toute généalogie, il y a une morale. Les Juifs le savent, qui ont eu le Décalogue à la sortie de l'Egypte". Aussi, même d'une point de vue agnostique et laïque, on peut déplorer le fait que, dans le texte final du projet de Constitution européenne élaboré par la Convention sur l'avenir de l'Europe présidée par Valéry Giscard d'Estaing, toute référence aux traditions spirituelles de l'Europe a été gommée, la version publiée le 17 juin 2003 se contentant de se référer aux "héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe dont les valeurs, toujours présentes dans son patrimoine". Néanmoins la mention des héritages religieux, culturels et humanistes de l'Europe suffit à elle seule à couvrir les deux matrices de la civilisation occidentale : la matrice corporelle, gréco-latine, fondatrice de la démocratie, de la philosophie et du droit, et la matrice spirituelle judéo-chrétienne, à l'origine de la place unique de la personne et du principe de laïcité. La réunion des deux, "la Bible plus les Grecs" pour paraphraser Emmanuel Levinas, forme l'âme de l'Europe. Cette précision spirituelle induit naturellement le refus de l'entrée de la Turquie dans l'Europe. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan ne s'y est pas trompé : dès le débat sur la Constitution fut lancé, il critiqua violemment les hommes politiques européens et les membres de la Convention qui préconisait d'insérer la "dimension judéo-chrétienne" dans la Constitution, précision perçue par Ankara comme un rejet implicite de la Turquie. Erdogan justifiait sa position en affirmant que la dimension chrétienne est étrangère aux principes fondateurs mêmes de l'Union, selon lui basée non pas sur des critères géographiques ou spirituels, mais uniquement politiques. Une telle vision est, certes, partagée par nombre d'Européens, la Convention ayant voté à faible majorité contre l'idée de mentionner l'origine spirituelle judéo-chrétienne de l'Europe dans la Constitution européenne. Mais "refuser de faire référence explicite à ce patrimoine toujours vivant serait joindre l'amnésie à l'aphasie, déplore le cardinal Poupard. Ne voyons-nous pas quotidiennement les ravages d'une déculturation croissante et le drame d'une jeunes génération en quête de valeurs, dans l'oubli d'une culture bimillénaire qui a donné à l'Europe tant de chefs-d'oeuvre des artes, des lettres et des sciences, la Sainte-Chapelle et Vézélay, le Mont-Saint-Michel et la cathédrale de Chartres, et tant de génies universels dont nous sommes des heureux bénéficiaires : Léonard de Vinci et Michel-Ange, Descartes et Pascal, Corneille et Racine, Du Bellay et Péguy, Louis Pasteur et Bernanos, Claudel et Dante, Fra Angelico et Palestrina, Shakespeare et Dostoïevski, Ortega y Gasset et Kierkegaard..." Devant le corps diplomatique, le Saint-Père lui-même expliquait que "la marginalisation des religions, qui ont contribué et contribuent encore à la culture de l'humanisme dont l'Europe est légitimement fière, me paraît être à la fois une injustice et une erreur de perspective [...], une Europe qui désavouerait son passé, qui nierait le fait religieux, et qui n'aurait auncune dimension spirituelle, serait bien démunie face à l'ambitieux projet qui mobilise les énergies : construire l'Europe de tous." C'est dans le double souci de ne pas nier ce passé et de ne pas fermer définitivement les portes à la Turquie que le président en exercice de l'Union européenne, Silvio Berlusconi, proposa d'inscrire dans le préambule de la Constitution une formule compromis mentionnant les "valeurs chrétiennes et laïques de l'Europe" sans oublier les "autres religions".