Interview de Sylvie GOULARD

Publié le par Famagouste

Quel est votre parcours et vos fonctions ?

J'ai commencé ma carrière dans la fonction publique française (ministère des affaires étrangères), à ma sortie de l'ENA . Puis j'ai cherché à acquérir une compétence dans le domaine de la réflexion en allant au CERI (Sciences Po) et en enseignant. J'ai ensuite passé trois ans à la Commission, dans le service de prospective du Président.

Comment est né votre intérêt pour l’Europe ?

L'Europe m'a toujours passionnée, par la richesse des contacts qu'elle permet. Construire ensemble, sur la base d'expériences culturelles, linguistiques, politiques, sociales différentes, est une école d'humilité et d'enthousiasme. C'est le suel projet politique motivant et amusant.

Quel est votre premier souvenir européen ?

1) Un toboggan extraordinaire, dans un jardin public à Milan. J'en ai déduit que cela pouvait être vraiment mieux ailleurs.
2) La liste des noms des morts de la paroisse, que je lisais, pendant la messe, quand mon esprit vagabondait. Deux, portant le même patronyme, étaient morts le même jour. Etaient-ce des frères ? J'en ai conçu un dégout viscéral, profond de la guerre et un intérêt jamais démenti pour
l'Allemagne.

D’après-vous qu’est ce qui va changer dans notre vie de tous les jours d’ici les prochaines années par rapport à l’Europe ?

J'espère qu'on nous demandera notre avis sur une décision aussi fondamentale que les élargissements, sinon il y aura une crise majeure.

Que retenez-vous de l'année 1989? le Bicentenaire de la révolution française ou la chute du mur de Berlin?

La chute du mur de Berlin, sans aucun doute. Le premier était une commémoration, parfois réussie mais artificielle, reconstituée. L'autre c'était la vie en marche. Je lisais la presse allemande chaque jour, en parlais sans cesse avec des amis allemands, suivais les manifestations
de Leipzig au jour le jour. Le 9 novembre fut une joie extraordinaire. Et j'ai eu la chance d'être dans l'équipe française qui a négocié le traité 2+4, unifiant l'Allemagne. La précipitation des evènements fut incroyable.

Que faisiez-vous en 1973 lors du premier élargissement de l’Europe ? Avez-vous été marqué par cette étape ?

Mauvaise question qui montre que vous me vieillissez...Je devais être sur le tobbogan précité.

Avez-vous été davantage marqué par l’élargissement en 1981 et 1986 ? en 1995 ?

On est toujours plus marqué par un évènement qu'on relit à des êtres chers. Ayant des amis chers en Autriche, avec lesquels j'ai passé quelques nuits à refaire le monde en général et l'UE en particulier, c'est leur arrivée qui m'a le plus marquée.

Où sont les limites de l’Europe ?

Elles doivent être fixées en fonction de plusieurs facteurs quant aux candidats :

- une conception raisonnée de la géographie, c'est pourquoi j'en exclus la Turquie qui a 3 % de son territoire et 11 % de sa population en Europe ;
- une acceptation de la supranationalité qui hélas, n'est pas mentionnée parmi les critères de Copenhague, d'où mes doutes devant le nationalisme turc ou serbe par exemple. On pourrait même exiger des anciens une piqure de rappel...
- un refus de la corruption ; il y a des problèmes énormes en Bulgarie et Roumanie à cet égard ;
- et enfin seulement, les 3 critères de Copenhague

+ Des conditions liées à l'UE elle-même :

- le 4 ème critère de Copenhague sur le maintien de "l'élan de l'intégration" qui est une jolie formule ;
- l'existence d'institutions fonctionnant ; si l'on devait vivre avec le traité de Nice, ce serait très difficile à 25 ;
- et de fonds suffisants. La politique de MM. Chirac et Schroeder qu'on pourrait qualifier de "stratégique à low cost" est très critiquable.

C'est de l'illusionisme que de prétendre stabiliser la Turquie-comme-on-a-stabilisé-l'Espagne,-la Grèce ou le Portugal, en coupant les crédits.

L’Europe ne doit-elle pas s’étendre le plus possible dans la mesure ou ses valeurs seront respectées ?

Non, absolument pas, pour deux raisons :

1) il ne faut pas confondre universalité des droits de l'homme et intégration européenne ; c'est même porter atteinte à l'universalité que de l'oublier.
2) il y a le Conseil de l'Europe pour cela, avec des valeurs, une convention, des juges pour le faire respecter.

La Turquie peut-elle et doit-elle rentrer dans l’union Européenne ?

Elle n'y a aucun droit. C'est une éventualité que les peuples d'Europe pourraient envisager, souverainement.

En quoi consisterait un partenariat privilégié avec la Turquie ?

D'abord, il y a le socle OTAN + OSCE + Conseil de l'Europe + Union douanière. Ce n'est donc pas l'adhésion ou le chaos.
Ensuite, on peut songer à de multiples coopérations : faire en sorte que l'Union douainère marche ; former des réseaux de transport et d'échanges humains incluant la Turquie, travailler en matière environnement, sur l'eau notamment etc... Le problème c'est de faire entrer la Turquie dans les institutions, Sa proximité et la communauté de nos intérêts sur certains points ne sont en revanche pas contestables.

Qu’aimeriez-vous dire à vos enfants dans 50 ans ?

Plus rien. Soit je serai morte, soit j'aurai atteint un âge où il vaut mieux avoir la sagesse de se taire.

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Publié dans Interview

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