L'interdiction de l'alcool se répand en Turquie sous le gouvernement islamiste
De nombreuses municipalités dirigées par le parti islamo-conservateur au pouvoir en Turquie ont décidé de bannir l'alcool, officiellement pour protéger les valeurs familiales, mais la généralisation des interdictions suscite des critiques dans un pays qui souhaite intégrer l'UE.
A Ankara, capitale et symbole de la République turque laïque, l'ensemble des maires du parti de la Justice et du Développement (AKP, issu de la mouvance islamiste, au pouvoir depuis 2003) ont interdit l'alcool dans les cafés et restaurants appartenant à leurs municipalités, et opposent d'interminables tracasseries bureaucratiques aux établissements qui souhaitent proroger les licences existantes.
La direction de l'AKP n'a pas publié de directive en ce sens mais, de fait, la pratique se généralise dans les municipalités contrôlées par le parti.
Ainsi à Istanbul, première métropole turque, où cette prohibition avait débuté insidieusement il y a dix ans après l'élection à la mairie de Recep Tayyip Erdogan, aujourd'hui Premier ministre niant son passé d'islamiste radical.
Le raki, eau-de-vie traditionnelle à base de raisin et parfumée à l'anis, est banni également en Anatolie, où certains maires AKP souhaitent même instaurer ce que l'un d'eux appelle un "quartier rouge" pour les leveurs de coude.
Ainsi, le maire adjoint d'Osmangazi (nord-ouest), Abdullah Karadag, a défendu l'idée que les bars soient regroupés dans un même endroit, hors de la ville. "Nous voulons créer des rues rouges comme en Europe", a-t-il déclaré à la presse.
M. Erdogan, qui ne boit pas une goutte d'alcool, trinquant au jus de fruit, lors des repas officiels, a récemment défendu haut et fort ses maires en affirmant que son gouvernement avait "le devoir de protéger les jeunes des mauvaises conséquences de l'alcool".
La Turquie est officiellement à 99% musulmane et l'islam interdit la consommation d'alcool. Mais les Turcs suivent en général une interprétation modérée du Coran et la consommation et la vente d'alcool assortie d'une licence sont tout à fait légales.
Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), le fondateur de la Turquie moderne et héros national, mais haï par les islamistes, avait révolutionné la consommation du raki en invitant les dignitaires pour de longs repas où étaient discutées, verre à la main, les affaires de l'Etat.
Plusieurs sultans ottomans sont connus pour leur penchant pour le vin alors qu'ils l'interdisaient à leurs sujets.
Murad IV, qui régna de 1623 à 1640, est le plus connu car il avait instauré la peine de mort pour la consommation de tabac et de boissons alcoolisées, mais la légende veut qu'il ait succombé lui aussi à la tentation, succombant à une maladie du foie.
Les milieux pro-laïcs et la presse libérale ont dénoncé les pratiques des maires AKP dans un Etat laïque qui a entamé le mois dernier des négociations pour adhérer à l'UE et à ses valeurs.
Le principal parti d'opposition au parlement, le parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), a mis en garde contre cette interdiction qui, selon lui, se "propage rapidement" à travers tout le pays et est contraire aux libertés individuelles prônées dans le projet européen pourtant cher au gouvernement.
"Cette interdiction est rampante et se propage partout dans le pays", a ainsi déclaré au parlement Sefik Zengin du CHP.
Un influent député de l'AKP reconnaît qu'interdire l'alcool serait difficile. "Même Murad IV n'y est pas parvenu. Combattre l'alcoolisme passe par l'éducation et non par l'interdiction", a déclaré Murat Mercan à un journal.
"Il est impossible d'expliquer une telle interdiction aux Européens", a-t-il ajouté.
AFP - Burak Akinci - 23 novembre 2005