Pour un Non franc et massif !
I/ La Turquie n'est pas européenne. Ni par son histoire, ni par sa géographie, ni par sa culture...
a/ Histoire
"L'Europe se définit par une addition cumulative d'expériences historiques", rappelait l'historien Alain Besançon de l'Institut, dans un article publié par le Figaro du 5 novembre 2002. "Ce sont, dans l'ordre chronologique, l'héritage romain, la conversion à la version latine et romaine du christianisme, les granes innovations médiévales (la hiérarchie féodale, les ordres religieux et savants, l'unversité) puis la Renaissance, la Réforme, la Contre-Réforme, puis encore les Lumières, le romantisme". [...] "Qu'en est-il maintenant de la Turquie ? Elle ausi se constitue par une série de grandes expériences, souvent glorieuses, quelquefois moins. Le fait est qu'elles n'ont rien de commun avec celles de l'Europe". [...] "Pendant tout le XVIe et une partie du XVIIe siècle, la force d'expansion du jeune Empire ottoman fut pour l'Europe occidentale une source d'inquiétude et très souvent de terreur".
Et Alain Besançon rétorque à ceux qui s'appuient sur la période laïque de la Turquie (sous Mustafa Kemal Atatürk) que "cela ne fait pas de la Turquie une nation européenne. Gardant précieusement les bases de sa propre civilisation, elle n'a pris à celles de l'Europe que les instruments relativement superficiels que sont les institutions étatiques et, pour une part, juridiques. Cela ne peut remplacer le poids des expériences civilisatrices."
b/ Géographie
"La Turquie géographiquement située en Asie mineure" explique le géopolitologue Gérard Chaliand dans son Atlas du nouvel ordre mondial de 2003. L'argument géographique est d'ailleurs celui avancé par Valéry Giscard d'Estaing, qui s'est prononcé contre son entrée : "La Turquie est un pays proche de l'Europe, un pays important qui a une véritable élite, mais sa capitale n'est pas en Europe, elle a 95% de sa population hors d'Europe, ce n'est pas un pays européen", expliquait-il le 9 novembre 2002 dans un entretien au journal Le Monde. Rappelant que d'autres candidatures suivraient si la Turquie se voyait ouvrir les portes de l'Europe, il déclarait : "Dès que l'on sort du continent, c'est la fin de l'Union européenne."
c/ Culture
La population turque est "dans une vaste majorité enracinée en Asie", écrit dans sa note Franz Fischler, commissaire européen à l'agriculture. "Il est un fait que la Turquie est une société sui generis, bien plus orientale qu'européenne. Les différences culturelles [...] peuvent être un facteur positif pour une communauté. Mais tout est matière de degré. Par exemple, les différences culturelles, enracinées dans l'histoire et dans la géographie, expliquent les divergences substantielles et les controverses qui existent entre la France et l'Allemagne... Mais ces divergences restent gérables parce qu'elles demeurent dans les limites d'une culture européenne."
II/ Son adhésion engendrerait de nombreux bouleversements
d/ Démographie
Il y aura 100 millions de Turcs en 2020. Sur les 70 millions actuels, 30% ont moins de 15 ans. Le taux de fécondité est de 2,8 enfants par femme en Turquie, contre 1,9 en France et 1,7 en Europe. Le taux de natalité est 3,1/1000 contre 1,8/1000 en France. Si elle intégrait l'Union, la Turquie serait donc le pays le plus peuplé et un européen sur quatre serait turc.
e/ Géopolitique
----> La Turquie partage "1000 kilomètres de haute montagne" avec l'Iran et l'Irak, "territoires hors du contrôle du gouvernement, en proie à la guérilla" (Maxime Tandonnet, expert des questions d'immigration). Quelque 1000 kilomètres avec deux pays très instables, où le terrorisme et l'islamisme sont des réalités.
----> La Turquie est frontalière avec la poudrière du Moyen-Orient. Qui peut sérieusement imaginer que l'Europe à intérêt à transformer cette zone tampon qu'est la Turquie en Etat membre ?
----> Songeons aussi aux tensions provoquées par les 30 millions de kurdes qui sont installés à cheval sur la Turquie, la Syrie, l'Iran et l'Irak... Les Kurdes irakiens bénéficient depuis la première guerre du Golfe d'une large autonomie politique qui pourrait bien aboutir un jour, à la création d'un Etat kurde. Or, en incluant la Turquie, on intègre une partie de ce futur Kurdistan. Faudrait-il alors exclure les Kurdes turcs ? Ou faudra t-il inclure les Kurdes irakiens, syriens et iraniens ?
----> En occupant militairement 37% du territoire chypriote depuis 1974, la Turquie occupe en réalité une partie de l'Union européenne, Chypre étant membre de l'Union européenne depuis le 1er mai 2004.
----> La Turquie est un des plus fidèle alliés des Etats-Unis. Sa ligne géopolitique est résolument euroatlantiste. D'où le soutien américain à l'entrée de la Turquie dans l'Union, George Bush déclarant lors du dernier sommet de l'Otan que la "Turquie, en tant que puissance européenne, appartient à l'Union européenne". D'où aussi, pour ne pas froisser l'allié turc, le rejet en 1992 par le Sénat américain d'une résolution visant à reconnaître le génocide arménien. Il faut, nous dit-on, construire une Europe forte pour contre-balancer l'influence américaine...
f/ Economie / Coût de l'adhésion
----> Le coût de l'entrée de la Turquie est estimé à 14 milliards d'euros (autant que celui de l'adhésion des dix nouveaux Etats entrés en mai 2004).
----> Ce coût exorbitant est la conséquence du fossé économique qui sépare la Turquie des pays d'Europe. Le produit intérieur brut (PIB) moyen est, en Europe, de 21 000 euros par habitant, tandis qu'en Turquie, il n'est que de 2 180 euros (chiffres du FMI pour 2002). Et sa dette extérieure représente 90% de son PIB.
----> Pour les Turcs, l'Europe constitue un véritable eldorado. Ils seront inévitablement attirés par des salaires beaucoup plus élevés que chez eux. Les entreprises seront quant à elles, intéressées par le faible coût de la main-d'oeuvre : le salaire horaire moyen est de 1,50 euro en Turquie, alors qu'il est de plus de 25 euros en France.
----> La disparité économique est structurelle, la Turquie étant essentiellement agricole. Le Premier ministre turc reconnaissait dans Le Figaro du 22 octobre 2004 que 34% de la population turque vit de l'agriculture, soit 23 millions d'habitants. Qu'adviendra-t-il de la Politique Agricole Commune ? Les aides qui iront aux agriculteurs turcs n'iront pas aux agriculteurs français qui peinent déjà à survivre. Selon la Commission européenne, l'entrée de la Turquie dans l'Europe aurait ainsi des conséquences "lourdes" pour les 10,4 millions de paysans européens. Des conséquences lourdes, "c'est-à-dire désastreuses", traduit dans Marianne du 9 octobre 2004, qui rapporte cette projection. Bref, résume Franz Fischler, ex commissaire européen à l'agriculture, dans sa note : "La Turquie aurait de grandes difficultés à mettre en oeuvre la Politique agricole commune tout en risquant de l'affaiblir."
----> Pis, selon l'American Drug Agency, un huitième du Produit Intérieur Brut (PIB) turc provient du trafic de drogue, soit 50 milliards de dollars par an.
g/ Droits de l'homme
Par la loi du 18 janvier 2001, "La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915", qui décima 50% de la population. "Convocation de l'ambassadeur de France à Ankara par le gouvernement turc, manifestations, boycott des produits français, les réactions officielles et populaires à la reconnaissance par Paris du génocide arménien ont été violentes", rapportait à l'époque Le Monde Diplomatique (Octobre 2001).
Depuis, rien n'a changé : dans un entretien au Parisien du 11 octobre 2004, Uluç Ozülker, ambassadeur de Turquie en France, persistait à nier l'évidence : "Ce génocide n'est pas établi. Bien sûr il y a eu des atrocités. Mais, pour reconnaître un génocide, il faut avoir des preuves. Or il n'y en a pas." Et le nouveau code pénal turc, adopté au début de septembre, prévoit une peine de quinze ans d'emprisonnement pour ceux qui parleraient de génocide arménien.
Les Kurdes sont, quant à eux, une minorité toujours opprimée : "les tensions se maintiennent, de manière souterraine et vont probablement perdurer", écrivait Franz Fischler dans sa note.
La Turquie n'est pas plus respectueuse des droits de ses propres ressortissants. Elle vit sous un véritable régime militaire (et consacre d'ailleurs 5,4% de son PIB aux dépenses militaires, contre 2,69% en France et 2,94% aux Etats-Unis).
Entre 1999 et 2003, la Cour européenne des droits de l'homme a prononcé 24 arrêts pour sanctionner une atteinte à la vie. Et 20 concernaient la Turquie ! Celle-ci a été également condamnée par cinq des six jugements de la Cour qui constatait la pratique de la torture et 26 fois pour des traitements inhumains ou dégradants. Le Monde du 9 octibre 2004 rapportait ce lapsus d'un diplomate turc en poste à Bruxelles : "Il n'existe plus de torture systématique en Turquie." Les nombreuses victimes de la torture "occasionnelle" ont dû apprécier.
En intégrant la Turquie à l'Union certains font le pari d'une démocratisation des institutions, oubliant que les islamistes pourraient en profiter. (40% aux élections de novembre 2002, alors qu'ils n'avaient jamais dépassé 21%).
Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, est un islamiste dit modéré. Modéré ? Dans un entretien accordé au Parisien du 21 octobre 2004, il précisait : "Il n' y a pas de musulman modéré ou pas. Un musulman est simplement un musulman."
"Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats", déclarait encore Erdogan, lors d'un meeting à Siirt le 6 décembre 1997, récitant les vers d'un poème de Ziya Gökalp, l'un des pères du nationalisme islamique turc.
Quant aux femmes qui ne représentent que 25,5% de la main-d'oeuvre (moins de la moitié du taux européen, leur sort n'est pas plus enviable que les autres pays musulmans. La Conférence islamique des ministres des Affaires étrangères qui se tenait en juin 2004 et qui a été ouverte par le Président de la République turque (Ahmet Necdet Sezer) et que présidait le ministre turc des Affaires étrangères (Abdullah Gül) a dénoncé la décision de l'Union européenne qui condamnait la lapidation.
Le sort des minorités religieuses se résume, lui, en quelques chiffres : en 1880, les chrétiens représentaient 30% de la population turque, soit 4 millions de personnes. Aujourd'hui, ils sont à peine 0,2% (150 000 sur 70 millions d'habitants). Comme le souligne Alain Besançon de l'Institut : "La réalité, c'est que les chrétiens sont aujourd'hui moins nombreux dans toute la Turquie que ne le sont les musulmans dans un seul département français".
En ce qui concerne les juifs turcs, leur sort n'est pas plus enviable. Ainsi la communauté israélite est passée en moins de quatre-vingt dix ans, de 150 000 âmes à 20 000, aujourd'hui principalement concentrés à Izmir et Istanbul ; Et le fait que l'appartenance religieuse figure sur les cartes d'identité en Turquie (musevi, de Moïse, Musa en Turc) n'est pas pour rassurer les juifs, cibles privilégiés des terroristes islamistes.
h/ Immigration
La Turquie est la principale plaque tournante de l'immigration en provenance du Moyent-Orient : "Le nombre réel des migrants qui auraient transité illégalement par la Turquie pourrait être de 2 à 3 millions depuis 2000." "On estime généralement qu'un stock d'un million de migrants clandestins attend en Turquie pour entrer dans l'Union européenne." (Maxime Tandonnet, expert des questions d'immigration).
Le niveau de vie des turcs est très bas : 8,7 millions de Turcs, soit 15% de la population, vivent en dessous du seuil de pauvreté fixé à 35 euros par mois, contre 300 en Europe de l'Ouest (selon une étude del'Organisation nationale de la planification de la Turquie [DPT], citée par Alexandre Del Valle, La Turquie dans l'Europe, un cheval de Troie islamiste ?, Ed. des Syrtes, p.323). On doit donc s'attendre à une immigration de grande ampleur.
De plus, une immigration importante pourrait aussi avoir lieu en provenance d'Asie centrale. Il faut en effet bien réaliser que ce n'est pas un Etat qui entrera dans l'Union mais un véritable ensemble culturel dont la Turquie pourrait être la tête de pont. Cet ensemble s'étend jusqu'en Chine et rassemble les Etats turcophones, à savoir l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Tadjikistan (regroupés institutionnellement au sein du T6), et certains de leurs habitants, qui seront près de 300 millions en 2020 ont la double nationalité. Illustration des liens unissant la Turquie aux Etats turcophones : au soir du sommet d'Helsinki de décembre 1999, alors que la Turquie venait d'être officiellement reconnue comme "pays candidat qui a vocation à rejoindre l'Union", le Premier ministre turc de l'époque, Bülent Ecevit, avait proclamé la vocation européenne des Etats turcophones...
III/ Les faux arguments des avocats de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne
h/ Intégrer la Turquie pour la démocratiser ? Et pourquoi pas l'Irak ou l'Iran ?
Grâce aux quatre critère politiques dits de Copenhague - respect de la démocratie, de l'Etat de droit, des droits de l'homme et protection des minorités - qu'un pays doit respecter pour intégrer l'Union, la Turquie serait obligée de se démocratiser. On contrerait ainsi le développement de l'islamisme et on démontrerait notre opposition au "choc des civilisations". Bref, nous résument les avocats de la Turquie : "Mieux vaut avoir une Turquie moderne à l'intérieur de l'Union qu'une Turquie archaïque et islamiste aux frontières de l'Europe." Cette vision est utopiste...
-----> Alors que le non-respect des droits de l'homme semble être le principal obstacle à l'entrée de la Turquie, on oublie qu'elle est membre depuis 1949 du Conseil de l'Europe, qui regroupe les pays signataires de la Convention européenne des droits de l'homme. On ne voit pas ce que cela a changé quant au respect des droits fondamentaux de la personne humaine !
----> Quant à l'islamisme, qu'il faudrait contrer en intégrant la Turquie, faut-il rappeler qu'en cette période de tensions internationales, il se nourrit principalement du rejet de l'occidentalisation. On ne peut donc pas affirmer que l'adhésion à l'Union ne favoriserait pas, au contraire, le développement de l'islamisme en Turquie.
----> Ceux qui affirment qu'il vaut mieux avoir une Turquie moderne à l'intérieur de l'Union qu'une Turquie archaïque et islamiste aux frontières de l'Europe ont-ils vraiment pensé aux conséquences ? En effet, même si une Turquie moderne et démocratique intégrait l'Europe, il y aurait toujours à nos frontières des nations potentiellement islamistes. Voir carrément islamistes et, du reste, bien plus instables. Pensons simplement à l'Irak ou l'Iran... Compte tenu de la situation de cette région du monde, l'Europe na-t-elle pas plutôt intérêt à préserver cette zone tampon qu'est la Turquie ? Dans sa note, Franz Fischler soulignait le danger de cette utopie : "Les négociations de la Turquie ne feraient qu'allonger la file de pays qui frappent à la porte de l'Union, avec un sentiment de frustration, et risqueraient de rendre nos arguments pour leur fermer la porte moins efficaces. A l'évidence, si la Turquie accède à l'Union, notre politique de voisinage devra être étendue aux voisins de la Turquie, c'est-à-dire l'Iran, l'Irak, la Syrie..."
----> Si la démocratisation des nations devient l'objet de l'Union européenne, est-ce à dire qu'il faudrait, un jour ouvrir nos portes à l'Irak, à l'Iran et à la Syrie afin de les démocratiser ? L'Union européenne est-elle alors condamnée à la fuite en avant, intégrant de plus en plus de nations ?
i/ Les relations Europe-Turquie : un ticket d'entrée dans l'Union ?
Les relations de l'Europe avec la Turquie constitueraient un ticket d'entrée dans l'Union. Les partisans de son adhésion omettent de mentionner que ses liens ont été tissés notamment lors de la guerre froide et dans le Marché commun. Depuis, le contexte international a radicalement changé, le projet européen aussi.
Pour éviter la multiplication des candidatures les plus farfelues, l'Europe doit une fois pour toutes définir ses frontières.Et sans doute, cette définition ne sera-t-elle possible que si elle reconnaît les expériences civilisatrices qui l'ont constitué, et donc ses racines. Et, sans doute, faudra-t-il aussi cesser de vouloir à tout prix ouvrir le "club chrétien", comme si nos racines étaient honteuses, comme si le multiculturalisme était notre seul avenir.
De la définition de l'Europe découlera naturellement une politique de partenariat avec les pays frontaliers. Et il ne tiendra qu'à nous de renforcer les liens déjà existants avec la Turquie.
Et, sans doute, l'arrêt du processus d'Union politique de l'Europe mettrait-il un terme à la polémique. L'Europe pourra alors se reconstruire sur la coopération entre les Etats selon le principe des cercles concentriques. Dans ce cadre, la Turquie trouvera sa place, toute sa place mais rien que sa place...