Les nationalistes turcs relèvent la tête, après l'assassinat de Hrant Dink

Publié le par Famagouste

Dix jours après l'assassinat, le 19 janvier, de Hrant Dink, qui suscita en Turquie une vague de solidarité sans précédent avec son combat pour le dialogue arméno-turc, ce sont les réactions des nationalistes dans le "pays profond" et les ombres dans l'enquête qui font débat dans le pays. Furieux du slogan "Nous sommes tous des Arméniens" inscrit sur des milliers de pancartes brandies parmi les 100 000 personnes qui ont suivi les funérailles du journaliste, les tenants de "la Turquie aux Turcs" se sont, à leur tour, manifestés.

 

A Trabzon (l'ancienne Trébizonde), la ville du jeune assassin et de ses complices présumés, le match de football dominical a rempli le stade de porteurs de banderoles proclamant "Nous sommes tous turcs, nous sommes tous Mustafa Kemal" ou "Je suis turc, je suis droit, je suis de Trabzon". Leur slogan, "les martyrs ne meurent pas, l'unité du pays est éternelle", était un clair soutien à la dizaine d'inculpés issus de leur ville.

Ailleurs, des groupes de fans ont manifesté de même. A Izmir, un ancien sergent a pris en otage les passagers d'un ferry avec de faux explosifs, disant protester contre les slogans pro-arméniens. Arrêté, il a crié aux journalistes : "J'ai fait cela pour la patrie." Un des inculpés pour l'assassinat de Hrant Dink avait déjà été montré à la télé hurlant "Orhan Pamuk, prends garde !" - une menace contre le Prix Nobel de littérature, "coupable", comme Hrant Dink, de parler de génocide arménien.

Les médias turcs, comme dégrisés après leur couverture exceptionnelle des condamnations du crime qui ont semblé, au début, unanimes, ont fait bonne place à ces "contre-réactions". En pêchant peut-être par pessimisme après un excès d'optimisme. Selon l'universitaire Cengiz Aktar, "la foule qui a suivi le cercueil de Dink - ceux qui partagent sa vision du monde humaniste, démocrate et ouverte - est une espèce en voie de disparition". Il parle pourtant de "société civile naissante" en Turquie, mais rappelle qu'elle a encore besoin, pour avancer, d'appuis du pouvoir.

 

"ETAT PROFOND"

 

Or le gouvernement qui, en cette année électorale, surfe sur la vague nationaliste issue de la déception européenne, n'a pas embrayé sur le sursaut civil provoqué par le meurtre : ses chefs n'ont pas assisté aux funérailles, ne veulent toujours pas annuler l'article 301 du code pénal qui punit l'"insulte à l'identité turque" et aborderaient cet assassinat politique comme un simple cas criminel. Alors que les médias abondent de faits troublants : deux des inculpés, arrêtés et relâchés il y a deux ans, auraient été des informateurs de la police, la Sécurité à Ankara aurait été informée d'un projet d'assassiner Hrant Dink, etc.

Tout ceci a relancé le débat sur "l'Etat profond" - dont le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a, à son tour, reconnu, dimanche 28 janvier, l'existence, le définissant comme "des gangs au sein d'institutions d'Etat" contre lesquels le gouvernement a des moyens limités mais qu'il faut "réussir à minimiser et, si possible, éliminer". Le renvoi du gouverneur et du chef de la police de Trabzon n'est qu'un premier pas dans l'enquête sur le meurtre de Hrant Dink, qui sera menée à son terme, a promis M. Erdogan.

Le Monde - Sophie Shihab

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Publié dans Dans la presse

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