L'armée dit non au petit pas vers Chypre
«Cette ouverture signifie, selon nous, qu’il y a un éloignement de la position officielle de l’Etat», a déclaré le général turc Yasar Büyükanit, en apprenant l’offre d’Ankara d’ouvrir pendant un an un aéroport et un grand port au trafic effectué avec la partie grecque de l’île de Chypre, divisée depuis 1974. «Le chef d’Etat-major des forces armées turques ne devrait pas apprendre une telle décision par la télévision, s’est-il indigné. «Est-ce que l’institution qui déploie quelque 40 000 soldats (dans le nord du pays) ne devrait pas être avisée d’une décision aussi importante et consultée à ce sujet ?», a poursuivi Yasar Büyükanit, ne faisant par là-même qu’accentuer la confusion qui entoure le dossier portant sur l’adhésion ou non de la Turquie à l’UE.
Les 14 et 15 décembre prochains, le Conseil européen doit débattre de la suite à donner à ces négociations, à la lumière du rapport d’étape présenté par la Commission européenne le 8 novembre dernier. Réunis depuis jeudi, les ambassadeurs des «25» n’ont cependant pas avancé, alors qu’ils étaient censés préparer le terrain aux discussions qui s’annoncent délicates, lundi entre les ministres européens puis, jeudi et vendredi, avec les dirigeants européens, très divisés sur la question. En effet si, jeudi, le gouvernement turc semblait prêt à faire un pas, il n’a pas pour autant répondu aux attentes des ambassadeurs des «25» qui, de leur côté, lui avaient demandé un engagement clair et précis comme base de débat. Le fait qu’en outre l’armée turque a reproché, vendredi, au gouvernement de ne pas l’avoir consultée, n’a fait qu’accroître la méfiance de l’UE.
La Grèce, qui soutient Chypre, refuse de s’en laisser conter : «Avec la levée du brouillard d’informations qui entoure l’offre [d’ouverture temporaire d’un port aux navires en provenance de Chypre], je pense que chacun va voir de manière plus claire qu’il s’agit d’une vieille formule dans un nouvel emballage», a déclaré le ministre grec des Affaires étrangères, George Koumoutsakos. La Turquie ne reconnaît pas le gouvernement chypriote grec, lequel représente au demeurant l’ensemble de l’île de Chypre au sein de l’UE. Elle ne reconnaît que la République turque de Chypre Nord (RTCN) au nord de l’île. Au mépris des engagements pris avec le «protocole d’Ankara», elle refuse d’ouvrir ses ports et ses aéroports, avant fin 2006, au trafic chypriote. L’UE, de son côté, a placé sous embargo la RTCN et refuse l’entrée au sein de l’UE d’un pays hostile à l'un de ses membres.
Chypre brandit la menace d’un durcissement
Plusieurs Etats membres de l’UE, comme la Grande-Bretagne, alliée traditionnelle de la Turquie, ont saisi la balle au bond et salué une offre «courageuse» de la part de la Turquie. Néanmoins son petit pas en avant n’a pas su convaincre les «25», à commencer par Chypre qui se cabre. Car, même si le texte informel qui circule à Bruxelles évite de parler de conditionnalité, Ankara y mêle la levée de l’embargo dans la RTCN et l’ouverture du port de Famagouste et de l’aéroport d’Ercan au trafic international. Elle y mêle, également, la conclusion d’un accord sur la réunification de l’île, dans le courant de 2007, alors que le précédent plan de paix de l’ONU avait été rejeté par les Chypriotes en 2004. Les autorités de Nicosie s’opposent clairement à ces deux conditions.
La situation est restée, vendredi, au point mort. Chypre a brandi la menace d’un durcissement de sa position au sein de l’UE si ses partenaires faiblissaient devant les manœuvres turques en acceptant une solution de demi-mesure : «Nicosie en reviendra à une ligne plus dure si certains pays, au sein de l’UE, tentent d’utiliser la proposition turque pour limiter les sanctions qui doivent lui être imposées», a déclaré le ministre chypriote des Affaires étrangères, George Lillikas. Comment ? Chypre a en fait le pouvoir de tout bloquer, puisque chaque chapitre des négociations ne peut être ouvert qu’à l’unanimité.
Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réuniront donc lundi pour décider d’approuver ou non la suspension de huit des 35 chapitres du programme de négociations d’adhésion de la Turquie si elle ne respecte pas le protocole d’Ankara l’engageant à ouvrir tous ses ports et tous ses aéroports cette année. Si les ministres ne parviennent pas à s’entendre, la question sera examinée au sommet européen des 14 et 15 décembre.par Dominique Raizon - RFI