Génocide arménien : Paris face aux critiques d'Ankara et de Bruxelles
Les députés ont adopté hier, en première lecture, la proposition de loi socialiste visant à ajouter un volet pénal - jusqu'à un an de prison et 45.000 euros d'amendes - à la loi de 2001 reconnaissant le génocide arménien de 1915. En dépit de sa brièveté (il ne compte qu'un seul article), le texte a sans surprise suscité une nouvelle fois de nombreuses réactions et mis en évidence des divisions et clivages qui dépassent bien souvent les appartenances politiques.
Le texte présenté par les socialistes n'a en effet pas fait l'unanimité au sein du PS. Avant même le début de la séance, Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l'Assemblée, a ainsi indiqué sur Canal+ qu'il allait voter « mais avec des hésitations » ce texte. « Je préside un groupe qui a décidé de déposer cette proposition de loi. Je suis solidaire de mes collègues députés », s'est-il justifié. De son côté, Henri Emmanuelli s'est déclaré « consterné » de voir une nouvelle fois l'Assemblée nationale « légiférer sur l'histoire ». Une déclaration publiée sur le blog du député, qui avait décidé de ne pas se rendre dans l'Hémicycle. Quant à Jack Lang, tout en rappelant qu'il était « un défenseur de longue date de la cause arménienne », il a, lui aussi, déploré l'adoption d'un texte qui risque d'apparaître comme « une provocation ».
La droite n'était pas non plus sur cette question exempte de divisions. Sur les 49 députés UMP présents, 4 se sont abstenus et 17 ont voté contre, parmi lesquels l'ancien ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charette, le président de la commission des Finances, Pierre Méhaignerie, Gilles Carrez, Marc Laffineur, deuxième vice-président du groupe, Pierre Lequiller, président de la délégation à l'UE, et Jean-Pierre Soisson.
Côté gouvernement, on reste critique et on tente de calmer le courroux provoqué hors de France par cette adoption. « Nous sommes très attachés au dialogue avec la Turquie, ainsi qu'aux liens solides d'amitié et de coopération qui nous unissent à ce pays », a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Jean-Baptiste Mattéi. Et celui-ci d'ajouter que le gouvernement français mettrait « à profit chaque étape pour continuer à faire connaître sa position sur cette proposition de loi, qui ne lui semble pas nécessaire et dont l'opportunité est discutable ».
Il est vrai que, si la réaction d'Ankara était prévisible - le président du Parlement turc a dénoncé une loi « hostile » de nature à « endommager globalement » les relations franco-turques -, les critiques sont aussi venues de Bruxelles. La Commission européenne a en effet regretté ce vote par la voix de Krisztina Nagy, porte-parole du commissaire à l'Elargissement. « Cette loi n'est pas encore entrée en vigueur mais le commissaire Rehn a clairement dit ces derniers jours, qu'au cas où elle serait adoptée elle empêcherait le dialogue nécessaire pour la réconciliation sur cette question », a-t-elle en effet déclaré. Désormais, l'avenir du texte est entre les mains des sénateurs, qui devront à leur tour l'examiner. D'ores et déjà, François Hollande a mis en garde le Sénat contre toute tentation de faire traîner les choses. Se félicitant de l'adoption du texte, le premier secrétaire du PS a promis de reprendre le texte en 2007, s'il s'y trouvait bloqué.
Les Echos - 13 Octobre 2006