Une reconnaissance justifiée
La Turquie a rappelé son ambassadeur, retiré ses forces armées de l'exercice militaire annuel de l'OTAN et envisage de prendre des sanctions contre les compagnies canadiennes. Tout ça à cause d'une résolution du Parlement, endossée par le gouvernement, sur un génocide où 1,5 million d'Arméniens ont perdu la vie il y a plus de 90 ans déjà.
Aucun doute, la Turquie voudrait bien oublier, récrire ou enterrer l'histoire. Mais voilà, le gouvernement Harper était entièrement justifié de soutenir la résolution du Parlement reconnaissant ce génocide. Pour en apprendre un peu plus sur ce malheureux chapitre de l'histoire arménienne, demandez à un ami ou un voisin arménien ce que cela signifie pour eux. De nombreux Canadiens ont des racines arméniennes, comme Atom Egoyan, cinéaste de renommée mondiale, dont le film Ararat décrit son parcours personnel pour tenter de panser les plaies encore ouvertes. Cette semaine, Egoyan est intervenu pour féliciter le premier ministre Harper de sa décision. Pour Egoyan, héritier de la culture arménienne, le génocide était son histoire et le fait de le raconter devint pour lui un important cheminement personnel. Nonobstant sa propre perspective, le film montrait un personnage turc qui adopte le point de vue opposé.
Les affaires d'abord
Ararat ne se voulait nullement objectif (comme le sont la plupart des faits historiques). Mais il avait le mérite de s'interroger sur la manière dont les gouvernements réagissent aux récriminations historiques.
Pendant plusieurs années, les députés canadiens ont travaillé activement à la reconnaissance du génocide. Il y a de cela une décennie, la première résolution du Parlement fut adoptée pour souligner cette tragédie qui a fait tant de morts. En 2004, une résolution sur le génocide fut adoptée malgré la farouche opposition des Affaires étrangères qui craignaient le genre de représailles économiques et militaires que nous connaissons aujourd'hui. Le Parlement n'avait pu convaincre le gouvernement au regret des 75 libéraux qui appuyaient la résolution. Risquer de compromettre les lucratives relations commerciales avec la Turquie, au niveau nucléaire notamment, pour une résolution sur un événement survenu il y a 90 ans était impensable.
Ankara soutiendra que l'histoire a mal été interprétée, que les victimes de ce génocide résultaient simplement du prix normal que les civils ont dû payer au cours de cette période trouble de leur histoire commune. D'autres se demanderont pourquoi accorder tant d'importance à cet événement presque centenaire. Mais toute réconciliation débute par la reconnaissance. Rejeter l'holocauste engendre encore plus d'holocaustes. Et ne pas reconnaître les génocides nous assure d'autres génocides dans le futur.
Réconcilier
L'Arménie, qui a vu 1,5 million de ses concitoyens décimés, devrait nous préoccuper. One centaine d'orphelins survivants, les Enfants de Georgetown, ont été réinstallés ici au Canada. Qu'Hitler ait éradiqué six millions de Juifs et jusqu'à onze millions de personnes durant la Seconde Guerre mondiale, cela aussi devrait nous préoccuper. Tout comme le Rwanda qui a vu périr près d'un million de Tutsis et des Hutus modérés dans le récent génocide et la répression des disciples Falun Gong en Chine.
Il est facile d'ignorer un génocide survenu loin d'ici et à une autre époque. Quand le commerce entre pays passe par-dessus les droits humains, il devient profitable de glisser sur les suites tragiques d'un génocide. Tout le mérite revient aux Canadiens arméniens qui n'ont jamais cessé de lutter pour faire reconnaître le génocide. Un mérite qui revient aussi à l'actuel gouvernement qui a finalement reconnu ce que le Parlement a compris plusieurs années plus tôt.
Sheila Copps - 12 Mai 2006