Le n°2 de l'armée traîné en justice

Publié le par Famagouste

Yasar Büyükanit, le commandant de l'armée de terre, chef d'état-major dans six mois, est éclaboussé par un attentat visant des Kurdes.
La crise est politique.

CORRESPONDANT À ISTANBUL

C'est du jamais vu. L'inculpation du général Yasar Büyükanit, commandant en chef des forces terrestres de l'armée turque, jugée recevable mardi par la 3e cour criminelle de Van (sud-est de la Turquie), a fait l'effet d'un séisme secouant le sommet de l'Etat. Parce que le général est appelé à prendre ses fonctions de chef d'état-major en août prochain; mais aussi parce que l'indépendance de la justice est remise en cause et que l'affaire prend une tournure hautement politique; enfin, parce que les faits incriminés touchent à un tabou désacralisé de l'Etat turc: la lutte contre l'irrédentisme kurde.

Tout commence le 9 novembre, quand trois hommes en civil sont appréhendés dans leur voiture par une foule en colère devant une librairie du village de Semdinli, proche de l'Iran, où viennent d'exploser deux grenades, tuant son gérant, un ancien rebelle du Parti des travailleurs du Kurdistan réinséré dans la vie civile. Deux des suspects sont des officiers d'active, le troisième est un repenti de la rébellion; on a trouvé dans leur véhicule des armes et un plan entourant de rouge la librairie plastiquée. Les trois hommes sont actuellement jugés pour constitution de gang à visée terroriste, ils encourent la prison à vie.

C'est la «défense» publique par le chef des forces terrestres du sous-officier Ali Kaya, dont il a indiqué qu'il «le connaissait bien», et que c'était «un bon garçon», qui a incité le procureur de la République de Van, Ferhat Sarikaya, à élargir le champ de son inculpation au n°2 de l'Armée turque. Il est donc poursuivi pour «tentative d'influencer la justice», mais aussi «constitution de bande armée», «falsification de documents», «abus de fonction». Il risque jusqu'à trois années de prison, mais surtout de voir bloquée sa promotion au rang de chef d'état-major des armées, prévue selon le calendrier immuable du Haut Conseil militaire en août.

L'opposition social-démocrate accuse justement le gouvernement (issu de la mouvance islamiste) de vouloir barrer l'accession du général Büyükanit aux fonctions militaires suprêmes, parce qu'il est réputé plus intransigeant que l'actuel chef d'état-major Hilmi Özkök sur les questions sensibles de la lutte antiterroriste et contre le fondamentalisme islamique. Réponse du Premier ministre Tayyip Erdogan mardi: «On cherche à dresser l'armée contre le gouvernement et les institutions de l'Etat les unes contre les autres.» Il n'empêche que le procureur, déjà connu pour avoir fait inculper spectaculairement - il a été écroué plus de trois semaines - en janvier un recteur d'Université soupçonné de détournement de fonds, a sans doute fait une «erreur de méthode», estime le chroniqueur judiciaire de CNN-Türk, Taha Akyol. «Au lieu de demander une enquête interne à l'état-major, il a choisi délibérément de provoquer l'institution militaire en désignant l'un de ses principaux responsables», dénonce-t-il.

Premier ministre convoqué

La crise est en tout cas bien réelle. Le chef d'état-major, dont dépend l'autorisation de laisser juger un de ses subordonnés, a convoqué lundi le chef du gouvernement pour plus d'une heure d'entretien dont rien n'a filtré, et été reçu en audience mardi par le président de la République. Le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir est accusé de politiser la justice, ce qui risque d'avoir pour conséquence de pousser l'armée à entrer elle-même dans le jeu politique, après plusieurs années d'une prudente neutralité.

La Libre Belgique - 8 Mars 2006

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Publié dans Dans la presse

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