La classe politique allemande amplifie ses critiques contre le film turc *
Des responsables de la droite allemande et des Verts ont dénoncé mardi la diffusion d'un film turc sur la guerre en Irak jugé "antiaméricain" par ses détracteurs, craignant qu'il n'approfondisse le fossé entre cultures occidentale et musulmane en pleine affaire des caricatures.
Le dirigeant conservateur (CSU) de la Bavière, Edmund Stoiber, avait ouvert le feu dimanche contre ce film en annonçant qu'il voulait faire interdire la diffusion de "Kurtlar vadisi - Irak" ("La vallée des loups - Irak") dans les cinémas allemands, le jugeant antiaméricain et antisémite.
Dans ce film de Serdar Akar, qui a enregistré plus 200.000 entrées depuis son arrivée sur les écrans allemands il y a douze jours, un héros des services secrets turcs combat les forces américaines en Irak dans des scènes particulièrement violentes.
Un des chefs des Verts, Reinhard Bütikofer, a estimé qu'on ne devait "pas à tout prix faire des affaires en Allemagne avec l'antisémitisme et l'antiaméricanisme". S'exprimant sur la chaîne de télévision Phoenix, il a appelé les distributeurs à ne pas jeter de l'huile sur le feu avec "ce film à l'évidence provocateur" et à "gagner leur argent autrement".
Sur la même chaîne, Markus Söder, secrétaire général de la CSU bavaroise, a jugé que si la classe politique turque "ne prenait pas ses distances avec ce film, cela pourrait signifier qu'il est bien accueilli". "Et quelqu'un comme ça ne peut entrer dans l'Union européenne", a-t-il commenté, faisant allusion à la candidature de la Turquie à l'adhésion à l'UE.
Anil Sahin, distributeur du film, a rejeté tous ces reproches, en affirmant que M. Stoiber "fait le jeu de l'extrême droite" avec ses critiques.
M. Sahin a lié lui-même le débat autour du film à la querelle autour des caricatures du prophète Mahomet dans les journaux occidentaux, qui a suscité des protestations et des manifestations violentes dans le monde musulman.
"Il y a là quelque chose qui ne va pas. Quand un caricaturiste offense deux milliards de musulmans, c'est de la liberté d'expression, quand un film d'action prend un Américain pour cible, c'est de l'incitation à la haine", dit-il dans un entretien publié par le quotidien Rheinische Post.
Notamment parce qu'il montre un trafic d'organes prélevés sur des détenus irakiens par un docteur juif américain, le Conseil central des juifs d'Allemagne a également appelé au retrait de ce film.
Une association demande l'interdiction du film
Une association de protection des enfants a porté plainte mardi devant un tribunal de Diyarbakir (sud-est), pour faire interdire la diffusion d'un film turc sur la guerre en Irak qu'elle juge raciste et visant à "saboter le climat de paix" en Turquie.
"La Vallée des Loups - Irak", qui bat des records d'audience en Turquie depuis sa sortie le 5 février, "a été tourné avec une vision hitlérienne et nationaliste", a expliqué à la presse à l'entrée du tribunal Nil Demirkazik, présidente de l'association Cocuk-Der.
"En essayant d'injecter le racisme et l'idée morbide que le monde entier est l'ennemi de la Turquie, en louant une partie de la population et en abaissant une autre, il se rend coupable en Turquie de discrimination", a-t-elle poursuivi.
La superproduction la plus chère de l'histoire du cinéma turc, avec un budget de 10 millions de dollars, a attiré dans les salles quelque 3,1 millions de spectateurs en deux semaines, selon les chiffres donnés samedi par sa société de diffusion et cités par l'agence Anatolie.
Dans ce film de Serdar Akar, un agent secret turc combat les forces américaines en Irak dans des scènes particulièrement violentes où des soldats américains se rendent coupables de nombreux sévices contre la population locale.
Le héros entend venger son pays humilié par l'armée américaine lors d'un incident véridique: l'arrestation le 4 juillet 2003 par une unité de GI's de 11 militaires turcs dans la ville kurde irakienne de Souleymaniye (nord). Les soldats avaient été relâchés deux jours plus tard.
Le film devait être diffusé dans une douzaine d'autres pays, dont l'Allemagne, où il a réalisé quelque 200.000 entrées et où le dirigeant de la Bavière Edmund Stoiber a appelé les exploitants de cinémas à le déprogrammer.
(*) voir l'article paru dans le Figaro
AFP - 21 février 2006