Atatürk doit se retourner dans son mausolée. Le "père de la nation turque", grand buveur de raki, la liqueur nationale, et mort d'une cirrhose du foie, n'apprécierait sans doute pas l'attaque lancée contre la consommation d'alcool en Turquie par une frange du Parti de la justice et du développement (AKP), de tendance islamo-conservatrice, au nom de "la défense des valeurs familiales".
Plusieurs représentants du parti au pouvoir sont allés jusqu'à proposer la création de quartiers où seraient concentrés les établissements autorisés à servir de l'alcool. "Nous voulons créer des rues spéciales comme en Europe", a lancé Abdullah Karadag, adjoint au maire d'Osmangazi, une ville de l'ouest du pays. Et selon le barreau d'Ankara, une circulaire du ministère de l'intérieur demanderait "le regroupement des restaurants et bars dans certains quartiers des villes". Une déclaration d'intention qui a provoqué une vive polémique en Turquie, pays laïque dont 99 % de la population est musulmane. Le gouvernement a démenti vouloir légiférer en ce sens mais de fait, à l'initiative des maires, les restrictions se multiplient dans de nombreuses villes.
Dans la capitale, Ankara, le maire a déjà fait interdire la vente de bière, de vin ou de raki dans les lieux publics ou les cafés des parcs de la ville. A Istanbul, le quartier d'Üsküdar, sur la rive asiatique, est quasiment devenu un îlot sans alcool. L'opposition, la presse libérale ainsi que les milieux laïques du pays dénoncent cette propagation et y voient une intrusion de la morale religieuse dans la vie publique, à l'encontre des libertés individuelles et du processus d'intégration européen. Des élus de la région d'Antalya ont souligné que ces dispositions mettaient également en péril l'industrie du tourisme, cruciale pour l'économie turque.
Guillaume Perrier - Le Monde - 21 Décembre 2005