Le procès dOrhan Pamuk est reporté au 7 février, lUE est déçue et les nationalistes turcs se sont déchaînés
Le juge Metin Aydin a effet précisé que le procès reprendrait le 7 février afin de donner au ministère de la Justice suffisamment de temps pour se prononcer sur la légalité de la procédure.
Le tribunal auquel a été confié le dossier, arguant d’un article du code pénal turc en vigueur au moment des faits reprochés à l’écrivain, a fait savoir le 2 décembre qu’il ne pourrait juger celui-ci que si ce ministère lui donnait le feu vert.
Le ministre de la Justice Cemil Cicek a déclaré dans un entretien au quotidien Aksam publié vendredi qu’il attendait toujours de recevoir le dossier de l’accusation, qui sera "étudié de fond en comble". "Il ne s’agit pas de dire un simple ’oui’ ou ’non’", a-t-il affirmé.
Orhan Pamuk, dont le procès est étroitement surveillé par l’Union européenne, encourt trois ans de prison s’il est reconnu coupable d’insulte envers l’identité turque pour avoir dit au quotidien zurichois « Tages-Anzeiger » qu’un million d’Arméniens avaient été massacrés au début du XXe siècle et quelque 30.000 Kurdes ces dernières décennies.
"Ce n’est pas Orhan Pamuk qui sera en procès demain mais la Turquie", prévenait jeudi le commissaire européen à l’Elargissement, Olli Rehn, estimant que ce procès "permettra de savoir si la Turquie est sincèrement attachée à la liberté d’expression et aux réformes qui renforcent l’Etat de droit".
"Pour nous, la meilleure issue serait que le juge décide que l’accusation ne tient pas. Sinon, la Turquie aura un gros problème", a déclaré pour sa part le député européen Joost Lagendijk vendredi devant le tribunal. "Tant que des restrictions limiteront la liberté d’expression, la Turquie ne sera pas en mesure de rejoindre l’UE", a-t-il ajouté avant l’ajournement du procès.
Une condamnation de l’écrivain turc Orhan Pamuk pourrait conduire à une interruption des négociations d’adhésion entre la Turquie et l’UE, avait affirmé jeudi l’eurodéputé Vert Daniel Cohn-Bendit.
"Une condamnation aboutirait à une situation difficile pouvant mener jusqu’à l’interruption des négociations d’adhésion" entre Ankara et l’Union européenne, a déclaré M. Cohn-Bendit, venu à Istanbul avec huit autres parlementaires européens pour assister au procès en qualité d’observateur.
M. Cohn-Bendit se disait "optimiste" quant à l’issue du procès, mais n’en a pas moins fustigé l’attitude des autorités turques.
"Je suis optimiste mais s’il faut faire tout ce barouf à chaque fois, cela ne va pas : il faut que la liberté d’expression soit garantie en Turquie sans que nous ayons besoin d’intervenir", avait-t-il asséné, faisant référence au tollé suscité au sein de l’UE par le lancement des poursuites.
Orhan Pamuk, qui avait rejoint dans la soirée les quatre eurodéputés Verts venus le soutenir -les Allemands Daniel Cohn-Bendit, Cem Özdemir et Helga Trupel ainsi que le président néerlandais de la commission parlementaire mixte UE-Turquie Joost Lagendijk- n’a pas souhaité répondre aux questions de la presse.
"Mes avocats m’ont recommandé de ne pas parler à la presse pour éviter que mes propos soient ensuite déformés par les médias turcs", a-t-il expliqué.
Se déclarant "sûr" que la liberté d’expression l’emporterait dans le dossier Pamuk, Cem Özdemir a pour sa part appelé Ankara à ne pas "se tirer une balle dans le pied" en créant "une occasion rêvée pour tous ceux qui, dans et hors de Turquie, ne veulent pas d’une société turque européenne et moderne".
L’eurodéputé d’origine turque a interprété les poursuites lancées contre Pamuk comme un "message" adressé par "les ennemis de la démocratie en Turquie", —présents selon lui au sein de la bureaucratie, du système judiciaire et de l’armée—, aux partisans de l’adhésion turque à l’UE et au gouvernement d’Ankara.
De son côté le rapporteur pour la Turquie au Parlement européen Camiel Eurlings avait déploré jeudi soir que les lois turques actuelles continuent de "donner l’occasion à des juges non modernes, conservateurs, de mettre en prison (...) des gens qui expriment des opinions non violentes".
"Derrière Pamuk, il y a des dizaines d’autres cas, et il y en aura d’autres encore", avait-t-il poursuivi, enjoignant Ankara de mettre fin à une situation qui "n’est pas tolérable" par la révision des lois touchant à la liberté d’expression.
"Nous serons présents, tout le temps", avait-t-il conclu.
Le procès a été émaillé hors du tribunal et jusque dans la salle d’audience par des manifestations d’hostilité de militants nationalistes.
Orhan Pamuk a dû affronter à l’entrée de l’édifice la vindicte d’une centaine de manifestants l’accusant, sur une banderole, d’être un "fils de missionnaire", un intellectuel "vendu" à l’Occident chrétien.
Les slogans le qualifiant de "traître à la nation" l’ont poursuivi jusqu’à la salle d’audience, sur le chemin duquel il a été frappé à la tête par une femme avec un dossier.
Même la délégation de députés européens venus soutenir M. Pamuk a été prise à partie par les détracteurs les plus déterminés de l’écrivain.
Le député britannique Denis McShane (ex-secrétaire d’Etat britannique à l’Europe) s’est plaint aux journalistes d’avoir reçu un coup de poing au visage, porté par un avocat.
Ce dernier faisait partie d’un groupe de juristes se trouvant au tribunal pour d’autres procès, qui ont protesté contre la présence des observateurs internationaux.
"Vous manquez de respect envers la cour", a hurlé l’un d’eux. "Des observateurs européens ne peuvent pas venir contrôler les juges".
Alors que débutait la séance, des coups ont été échangés dans la salle des pas perdus entre un groupe de cinq à six militants d’extrême droite et d’autres membres de l’assistance, selon des journalistes sur les lieux.
Une unité de policiers anti-émeute, munis de pistolets mitrailleurs et de gilets pare-balle, a séparé les impétrants et repoussé le public hors d’atteinte de la salle d’audience.
A l’issue de l’audience, des manifestants faisant le signe des Loups gris, une organisation d’extrême droite, ont jeté des oeufs contre les supporteurs de l’écrivain et la voiture de celui-ci, après avoir tenté d’empêcher son départ.
Deux manifestants auraient été arrêtés, selon la chaîne d’informations CNN-Türk
"S’il y a de nouveaux procès de ce genre, le processus de négociations (pour l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, entamé le 4 octobre) s’arrêtera, " a averti le député européen Joost Lajendijk."Si, à la fin, le gouvernement dit : ’oui, vous pouvez poursuivre le procès", la Turquie aura de très graves problèmes", a-t-il déclaré
Pour Camiel Eurlings "le gouvernement turc a manqué une occasion de mettre fin à ce procès". Très critique à l’égard du gouvernment, ainsi que de "la grande tension qui règnait" au tribunal, M. Eurlings c’est déclaré "deçu" du résultat qui constitue, pour lui, "une mauvaise journée pour la Turquie".
"Les avocats de la partie civile étaient agressifs, et pas seulement en paroles", a déploré Camiel Eurlings.
L’avocat de Pamuk, Haluk Inanici, a déploré le renvoi du procès, estimant que le juge Aydin aurait dû au contraire procéder immédiatement à l’interrogatoire de son client et l’acquitter.
Daniel Hahn, observateur de l’organisation Human Rights Watch, s’est dit pour sa part très déçu par cette décision qu’il interprète comme une tentative des autorités turques pour "sauver la face".
"Cela n’aura d’autre effet que de prolonger cette affaire. Nous espérons toujours qu’un acquittement interviendra au final", a-t-il ajouté.
L’écrivain turc Orhan Pamuk a affirmé vendredi regretter de ne pas avoir été en mesure de se défendre lui-même lors d’un procès intenté contre lui pour des propos sur les massacres d’Arméniens commis sous l’empire ottoman et qui va, selon lui, entacher l’image de la Turquie.
"Je suis désolé de ne pas avoir pu assurer (ma) défense", a-t-il déclaré dans un communiqué diffusé par sa maison d’édition après le report du procès au 7 février à l’issue d’une brève audition préliminaire par les juges.
"Il n’est pas bon pour la Turquie ou pour notre démocratie que les procès concernant la liberté d’expression - qui en premier lieu ne devraient jamais se tenir - tirent en longueur", a-t-il expliqué. "Le droit de mon client à un procès équitable a été et continue d’être violé (...) du jour où les poursuites ont été lancées à aujourd’hui", a estimé M. Inanici l’avocat de la défense dans un communiqué.
Le ministre de la Justice Cemil Cicek a pour sa part félicité la cour.
"C’était exactement ce qui devait arriver", a-t-il commenté, cité par l’agence de presse Anatolie. "Si quelqu’un pose une question, il doit attendre la réponse".