L'Union européenne vue de Hollande
Pour construire l’Union européenne élargie, il importe de prendre en compte les représentations de chacun, notamment pour envisager des alliances ad hoc. A titre personnel, le Dr. Anton G. O. Smitsendonk propose ici sa réflexion sur les grands sujets : la candidature de la Turquie, les relations avec les Etats-Unis, le « projet » d’intégration de la Russie à l’UE, la place des opinions publiques dans la construction communautaire, la crise du Pacte de stabilité, l’échec du sommet européen de décembre 2003, le moteur franco-allemand et, bien sûr, l’élargissement à dix nouveaux membres.
Pierre Verluise : Comment comprenez-vous la construction communautaire ?
Anton Smitsendonk : C’est avec conviction que je considère le processus de construction communautaire. Les Pays-Bas en sont partie prenante depuis l’origine, en 1957. Mes expériences diplomatiques m’ont en outre conduit dans les Balkans, je suis donc intéressé depuis longtemps aux questions européennes. Je me sens impliqué dans ce qu’il advient de la partie orientale de l’Europe, qui a été séparée de nous durant la Guerre froide. Le Pape Jean-Paul II parle de « deux poumons » et sans reprendre à mon compte cette expression, je comprends de quoi il parle.
La candidature turque à l’Union européenne
Par ailleurs, j’étudie avec attention la candidature turque à l’Union européenne. Pour ma part, j’y suis opposé pour des raisons liées à l’identité européenne. L’identité européenne n’est pas une idée farfelue mais une nécessité pour surmonter les très grandes difficultés qui s’annoncent : la solidarité entre générations en matière d’assurance sociale et de retraites, l’intégration de dix nouveaux pays, la restructuration de l’agriculture et de la pêche… De nombreux sujets vont mettre prochainement à l’épreuve la solidarité européenne. Nous pouvons justifier certains sacrifices mais nous ne pouvons aller au-delà de nos capacités. Sinon, nous risquons de mettre en danger notre identité. L’adhésion de la Turquie à l’UE changerait la composition de celle-ci et diminuerait la cohésion interne de nos pays. Ce qui amoindrirait notre force pour affronter les efforts à mener à bien « entre-nous ».

P.V. Ceux qui soutiennent l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne cherchent-ils pas, justement, à affaiblir l’UE ?
A.S. Je connais cette thèse. Quelques experts voient dans cette candidature une conspiration des Etats-Unis pour « tiers-mondiser » l’Europe et l’affaiblir. Pour ma part, je ne suis pas tellement porté sur les théories du complot. Je ne crois pas à une conspiration de Washington, mais nous devons néanmoins nous opposer aux pressions des Etats-Unis. Pour eux, il s’agit moins d’un complot que d’une convenance : pourquoi ne pas rassembler les structures de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord – dont la Turquie fait partie - et l’Union européenne, dont Ankara ne fait pas partie. Ainsi, l’ensemble deviendrait plus « gérable ». Il s’agit simplement d’un raisonnement géopolitique au vu de leurs intérêts, mais pour les pays membres de l’Union européenne le propos n’est pas d’ordre géopolitique.
P. V. Que pensez-vous, alors, des projets d’Europe puissance ?
A.S. L’idée de faire de l’Europe une puissance ne m’intéresse pas le moins du monde. Ce que nous devons faire, pays membres de l’Union européenne, c’est survivre dans un contexte très difficile. Survivre, cela nous coûtera déjà beaucoup d’efforts et de sacrifices. Acquérir le rang de puissance, cela passe bien après. Pour survivre, il nous faut d’abord préserver la solidarité dont nous avons besoin pour nous imposer à nous même les sacrifices que nous devrons faire dans les prochaines décennies. La recherche d’une puissance mondiale ne nous intéresse pas du tout. Quant à construire une Europe puissance par l’opposition systématique aux Etats-Unis… cela nous intéresse encore moins. J’ai passé neuf ans aux Etats-Unis, je sais que ce pays compliqué abrite toutes les théories et conspirations, mais je sais que finalement la décision du gouvernement reste toujours contenue à l’intérieur d’un espace vivable pour les Européens. Puisque nous savons que le monde est dangereux, pour le moment il ne faut pas nier l’OTAN. Nous devons rester fidèles à notre allié américain, mais aussi avoir le courage de lui dire qu’il se trompe parfois.
P.V. Les Etats-Unis sont-ils prêts à l’entendre ?
A.S. Ma carte de visite indique que je suis membre de l’AFSA : « Americain Foreign Service Association ». Je suis peut-être le seul diplomate non-américain membre de l’AFSA. Pourquoi ? Parce que je veux être dans le même cercle qu’eux. Pour avoir la possibilité de leur dire nos convictions - en toute franchise - tout en restant fidèle à l’alliance. Je ne vois pas en ce moment une autre solution. Les projets d’un monde multipolaire, voire d’une Europe qui se ferait contre les Etats-Unis, me semblent farfelus et contre-productifs. Nous avons déjà assez de pain sur la planche pour simplement survivre. Il nous faut construire les structures d’une Union européenne solide. Intégrer la Pologne, oui, la Turquie, non. Construire une structure militaire européenne complémentaire de l’OTAN, oui, contre l’OTAN, non.
P.V. Que pensez-vous des projets d’intégration de la Russie à l’Union européenne ?
A.S. La grille conceptuelle pour discuter de ces projets géopolitiques repose le plus souvent sur des paramètres faux. Nous pouvons dire qu’une certaine Russie fait partie de l’Europe au sens géographique, doit-elle pour autant faire partie des institutions de l’Union européenne ? Il s’agit d’un club, avec des règles et des contraintes qui peut-être ne lui conviennent pas. En tout cas, l’idée d’intégrer une Russie de 140 millions d’habitants dans l’Union européenne ne nous convient pas et c’est bien notre droit. Il faut se garder de projets géopolitiques simplistes : l’Europe et l’Union européenne sont des concepts à ne pas confondre. Il est possible et même souhaitable d’avoir de bonne relations avec la Russie – comme avec la Turquie qui n’est pas davantage d’Europe pour l’essentiel – sans pour autant les intégrer aux structures institutionnelles communautaires. Celles-ci sont contraignantes. Nous devons non seulement conserver leur caractère opérationnel mais mieux encore l’améliorer. Et là-dessus, nous avons du pain sur la planche.
P.V. Quelle place faîtes-vous aux opinions publiques dans la construction communautaire ?
A.S. Il nous faut impliquer davantage les peuples de l’Union européenne dans la vie politique communautaire. Nos peuples n’ont pas été suffisamment consultés pour l’élargissement de 2004. Valéry Giscard d’Estaing l’a dit, avec raison : depuis trop longtemps, nous n’écoutons pas suffisamment les citoyens dans les institutions communautaires et nationales.
Un sentiment d’effroi
Nous ne prêtons pas assez attention à la voix des peuples. Lors d’un récent déplacement à Bruxelles, un parlementaire italien m’a confié : « Le thème de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale comme l’adhésion de la Turquie, ce sont des débats interdits à l’intérieur même de nos délégations. Il n’y a pas sur ces questions une vraie liberté de parole dans nos partis politiques et dans nos délégations. L’heure est maintenant à l’action extraparlementaire. »
Cette phrase a suscité chez moi un sentiment d’effroi ! Si un parlementaire européen en vient à dire que « l’heure est à l’action extraparlementaire », cela veut dire que toute la politique s’est faite à l’insu des représentants du peuple. Le débat sur l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale a été volontairement escamoté, il faut souhaiter qu’il ait lieu au sujet de la Turquie. Après les élections de juin 2004 pour le Parlement européen, je souhaite que de nouveaux représentants inventent d’autres méthodes pour construire le futur de l’Europe. Il importe non pas de construire une Europe puissance mais de se donner les moyens de faire vivre ensemble et en bonne intelligence les différents peuples de l’UE.
P.V. En quoi les peuples de l’UE sont-ils différents ?
A.S. Prenons l’exemple du Pacte de stabilité, voulu durant les années 1990 par l’Allemagne et la France lors de la préparation de la monnaie commune européenne, l’euro. A la première occasion, parce que les déficits budgétaires de Paris et Berlin sont en infraction avec ces exigences – ce qui pourrait arriver à tous les pays concernés - la France et l’Allemagne se soustraient à cette discipline courant 2003. La Hollande et quelques autres pays ont été très sévères à ce propos. Et nous n’avons pas dit notre dernier mot.
Une vision plus juridique que politique
Il ne faut pas croire que la Hollande va abdiquer de sa vision de la construction communautaire. Notre histoire nous a donné une vision plus juridique que politique des engagements. Les hommes d’Etats français et allemands peuvent être mus par les circonstances. Pour notre part, nous voulons qu’un accord passé soit rempli avec exactitude, à la fois dans la lettre et dans l’esprit. Il s’agit d’une vieille tradition néerlandaise. Pour notre survie, le système juridique est vital. Le Pacte de stabilité avait une signification importante à nos yeux. Son respect a coûté bien des efforts qu’on ne devrait pas remettre ainsi en question.
PV. Avez-vous un autre exemple de perceptions différentes entre pays membres ?
A.S. Considérons les systèmes de Sécurité sociale. En Allemagne, en France et en Italie, le système de Sécurité sociale fonctionne à travers le Budget de l’Etat. Les travailleurs d’aujourd’hui payent pour ceux qui sont à la retraite, via un système de répartition. Au Pays-Bas mais aussi au Royaume-Uni, nous avons en plus d’une retraite de base un autre système, par capitalisation sur des titres placés en bourse. Chacun économise et investi en fonction de ses motivations et moyens dans des fonds qui permettent ainsi un large degré de solidarité. Notre système par capitalisation fonctionne très bien jusqu’à aujourd’hui.
Nous refusons de payer votre « addition »
Avec toute notre amitié, ne croyez pas un instant que les Hollandais vont sacrifier leur système de retraite pour financer le déficit du système français. Nous refusons de payer votre « addition ». Ne faites pas appel à notre solidarité pour atténuer vos difficultés. Chacun doit prendre ses responsabilités. Il est hors de question de diluer les erreurs des uns par les efforts des autres. Nous sommes toujours les commerçants et les praticiens que Rembrandt a peint dans ses tableaux.
Si les Français et les Allemands ne peuvent pas imposer aux Britanniques et aux Hollandais la ruine de leurs systèmes de retraite par capitalisation, il existe cependant pour Paris et Berlin un moyen indirect de faire payer leur déficit national à travers le Budget communautaire. Via l’euro, leurs déficits nationaux ne seront plus contenus à l’intérieur de leurs frontières mais pourront porter l’inflation dans toute la zone euro. Cette inflation serait préjudiciable à nos fonds de pension. Par ce biais, le comportement de la France et de l’Allemagne à l’égard du Pacte de stabilité pourrait donc atteindre la Sécurité sociale des Pays-Bas et du Royaume-Uni. Notre position défend ainsi à la fois un parti pris juridique et nos intérêts vitaux bien compris. L’Union européenne doit se concentrer désormais sur le vital et non sur des chimères. A titre anecdotique, je pense qu’il ne faut pas exagérer la controverse entre les ministres des Pays-Bas, Messieurs Bot (Affaires étrangères, assez souple) et Zalm (Finances, plus sévère). En fait, ce duo a coopéré main dans la main. M. Bot peut sembler doux parce que M. Zalm a donné un avertissement clair. Il faut donc voir au-delà des apparences.
P.V. Comment expliquez-vous l’échec du sommet européen de Bruxelles, le 13 décembre 2003 ?
A.S. Les discussions concernant les compromis institutionnels – le traité de Nice ou la Convention – passent à côté de nos peuples. La défaite de Bruxelles ne me fait pas perdre le sommeil. Peut-être a-t-elle été finalement bien méritée, non seulement à cause de la médiocre prestation de S. Berlusconi, mais encore par le comportement des autres gouvernements. Pour autant, je me fais du soucis pour la présidence hollandaise de l’Union européenne, prévue pour le second semestre de l’année 2004. Cela sera difficile de relancer la dynamique et je forme donc des vœux pour la présidence irlandaise durant le premier semestre 2004.
P.V. Comment percevez-vous le moteur franco-allemand ?
A.S. Un hollandais qui a été Secrétaire général de l’OCDE de 1969 à 1984, Jonkheer Emile Van Lennep, s’est plusieurs fois opposé au directorat autoproclamé du G7. Personne n’a jamais donné le moindre mandat international à ce club, devenu le G8 avec l’entrée de la Russie. Les Hollandais n’aiment pas ce genre de directorat auto-proclamé, sans mandat, sans compte à rendre à qui que ce soit.
Un Ministre européen des Affaires étrangères ?
Un directorat franco-allemand n’a pour nous aucun sens dans l’Union européenne. Après les déconvenues franco-allemandes concernant l’Irak en 2003, cela a encore moins de sens. Quand je repense à ces mois de crise européenne, je me dis : «Jamais un Ministre européen des Affaires étrangères si cela doit tomber un jour dans les mains d’un tel directorat !» La Hollande serait certainement opposée à une telle idée.
P.V. Quels pays partagent votre approche ?
A.S. Dans les affaires communautaires, les alliances se font au cas par cas. Selon les sujets, il nous est arrivé d’être en phase avec les Espagnols, les Anglais, les Allemands… Notre bien être économique est très lié à nos échanges avec l’Allemagne. Nous avons donc tout intérêt à la stabilité de l’euro, mais nous n’avons pas une « alliance naturelle ». Nos choix dépendent d’abord de nos intérêts, ensuite de la situation. La France doit-elle aussi agir au vu des faits. Durant les années 1990, la France a pris parti pour S. Milosevic dans le conflit en ex-Yougoslavie, en référence à une vieille alliance franco serbe… Le passé est le passé.
Voir le monde tel qu'il est, aujourd'hui
La diplomatie ne se fait pas en regardant dans le rétroviseur. Il faut éviter de voir les faits d’aujourd’hui selon le seul prisme d’un passé révolu. Le choix des Pays-Bas se fonde généralement sur une étude très approfondie des données présentes et réelles. Qui peut s’approcher de nous ? Comment développer ensemble une alliance à la carte mutuellement bénéfique ? Il s’agit alors d’une alliance ponctuelle, selon les nécessités.
P.V. Comment voyez-vous les débuts de l’élargissement de l’Union européenne aux dix nouveaux pays ?
A.S. La Convention présidée par V. Giscard d’Estaing avait pour mission de trouver des structures institutionnelles pour assurer le bon fonctionnement de l’UE à 25, puis à 27. Force est de constater l’échec à ce jour de ce processus, sans préjuger de la suite du processus de la Conférence intergouvernementale sous la Présidence irlandaise. Peut-être une période plus inter-étatique se dessine-t-elle devant nous. Ce qui risque de faire traîner certains processus décisionnels communautaires. Peut-être les expériences des prochains mois aideront-elles à savoir comment structurer les futures institutions. Je n’ai pas la solution. Après le 1er mai 2004, il faudra survivre d’une autre manière. Pas de la façon souhaitée par quelques-uns uns, mais nous pouvons espérer que la débâcle de décembre 2003 amènera les gouvernements de l’UE à prendre davantage en compte les peuples, peut-être par la voie de referenda. Concernant l’adhésion de la Turquie, cela serait pour le moins indiqué.
Ambassadeur honoraire des Pays-Bas Dr Anton G.O. Smitsendonk
Entretien avec Pierre Verluise, manuscrit clos le 15 février 2004.