Les descendants d'Arméniens convertis à l'islam se révèlent en Turquie
Les descendants d'Arméniens convertis à l'islam pour échapper aux massacres commis sous l'empire ottoman ont, des décennies durant, caché leur ascendance, jugée infamante. Profitant d'une décrispation de la société turque, ils affichent aujourd'hui leurs origines.
L'avocate Fethiye Cetin a, la première, porté la question sur la place publique en révélant fin 2004 dans son livre "Ma Grand-Mère" les origines de son ancêtre Heranush, née dans un village arménien de la province d'Elazig, à l'est de la Turquie.
Cette biographie, basée sur le témoignage livré par la vieille femme à la fin de sa vie, retrace les événements tragiques vécus par celle-ci à partir de 1915, du massacre des hommes de son village à la déportation des femmes, en passant par son adoption par une famille turque musulmane et sa conversion.
Le livre s'est vendu à 12.000 exemplaires -un résultat plus qu'honorable en Turquie pour une oeuvre non-fictionnelle- et attend sa septième réédition.
"Le plus important, c'est que des gens dans la même position que moi m'ont appelé pour me dire: 'Moi aussi, ma grand-mère...'", commente aujourd'hui l'avocate, évoquant les témoignages qui lui sont parvenus "par centaines" depuis la publication du livre, "avec toujours la souffrance en toile de fond".
"J'espère que mon livre a ouvert la voie", poursuit-elle. "Avant, il y avait de la peur, c'était un sujet tabou. Les Arméniens étaient des méchants, être traité d'Arménien était une insulte. (...) Aujourd'hui, tout un processus de questionnement est en cours".
A la suite de la publication de "Ma Grand-Mère", de nombreuses personnes, ont, à l'instar du chroniqueur Bekir Coskun, révélé publiquement leur ascendance partiellement arménienne ou entamé des recherches sur l'histoire trop floue de leur famille.
La cinéaste Berke Bas s'est ainsi lancée à la recherche de traces de son arrière grand-mère dans la mémoire des habitants d'Ordu, une ville de la mer Noire.
"Beaucoup de gens de la ville m'ont donné des informations, des gens qui se souvenaient très bien de leurs anciens voisins", raconte-t-elle. "Les Turcs d'Ordu (nord-est) se rappellent avec tristesse de cette époque (de coexistence), comme si quelque chose leur manquait".
La jeune femme, qui n'a eu connaissance des origines arméniennes de son ancêtre qu'à l'âge adulte, constate que les Turcs sont désormais "plus décontractés" face à leur passé et se réjouit de voir cohabiter "plusieurs versions de l'Histoire là où il n'y avait jusque là que l'histoire officielle".
Les débats sur les massacres d'Arméniens commis entre 1915 et 1917 dans l'empire ottoman se sont multipliés au cours des derniers mois en Turquie, à la faveur du processus d'adhésion à l'Union européenne, lancé le 4 octobre.
Au cours de la première conférence d'universitaires critiques sur le sujet tenue en septembre 2005, les intervenants ont souligné la nécessité de mener des recherches sur les Arméniens convertis à l'islam pour échapper aux massacres -entre 100.000 et 200.000 personnes, principalement des enfants en bas âge et des jeunes filles, selon certains participants.
"Si vous me demandez mon avis, la moitié des Turcs ont des origines arméniennes", plaisante Luiz Bakar, une avocate du patriarcat arménien d'Istanbul, égrénant les anecdotes de convertis venus se confier à elle.
Selon Mme Bakar, une vingtaine de personnes sont baptisées chaque année par le patriarcat, pour la plupart "des gens qui ont vécu comme des musulmans" et veulent retrouver leur religion d'origine avant de mourir.
AFP - Nicolas CHEVIRON - 3 décembre 2005