Qu'est ce que l'Europe ?

Publié le par Famagouste

La question de la définition de l’Europe est fondamentale. En effet, comme un architecte avant de construire une maison en élabore les plans, nous européens, avant de se lancer dans une aventure d’unification devons définir ce qu’on entend par Europe, ce qu’est l’Europe.

Cette définition sera le cadre de notre réflexion et de nos propositions qui seront plus largement développées dans le cadre d'un ouvrage qui paraîtra prochainement.


Une origine mythologique

L’Europe a d’abord une signification mythologique. Europe serait le nom de la fille d’un roi dont le Dieu des dieux s’éprit. Zeus, déguisé en taureau, enleva la fille d’Agénor, roi de Phénicie, sœur de Cadmos, pour d’unir à elle.

Cette scène est racontée dans les Métamorphoses d’Ovide (Livre II écrit vers 847-867 avant Jésus Christ) : « Zeus vit Europe alors qu’elle jouait avec ses compagnes sur la place de Sidon, ou de Tyr, dont son père était roi. Enflammé d’amour pour sa beauté, il se transforme en un taureau d’une éclatante blancheur, aux cornes semblables à un croissant de lune. Puis il vint sous cette forme, se coucher aux pieds de la jeune fille. Celle-ci d’abord effrayée, s’enhardit, caresse l’animal et s’assoit sur son dos. Aussitôt, le taureau se relève et s’élance vers la mer. Malgré les cris d’Europe, qui se cramponne à ses cornes, il pénètre dans les flots et s’éloigne du rivage. Tous deux parviennent ainsi jusqu’en Crète, où, auprès d’une source, à Gortyne, Zeus s’unit à la jeune fille, sous des platanes qui, en mémoire de ces amours, gardèrent le privilège de ne jamais perdre leurs feuilles ».

Ils eurent trois enfants, Rhadamante, Minos et Sarpédon. Ces trois prénoms évoquent traditionnellement à la fois l’amour, l’universel et l’alliance avec un Dieu. Trois des valeurs fondatrices de l’Europe ? Peut-être pas mais, de ce mythe, on peut retenir au moins trois idées que l’on retrouvera dans toute l’histoire de l’Europe. L’amour signe du raffinement de notre civilisation et de la place d’importance qu’y joue depuis toujours la femme. L’universel qui se trouve à la racine même du mot Europe qui signifie probablement « large regard » (eurus : large et ops : regard). Quant à l’alliance avec Dieu il est impossible de comprendre l’Europe sans prendre en compte son patrimoine religieux comme nous le verrons au fils de ces pages.

De la personne à l’entité politique en passant par la géographie

Le premier texte dans lequel on trouve le mot Europe est un texte d‘Hésiode qui date du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. L’Europe y est une notion géographique par opposition à l’Asie. L’auteur évoque « ceux qui vivent dans le riche Péloponnèse, et ceux de l’Europe et tous ceux des îles baignées par les vagues ». Entre le VIII et le V siècle avant JC le mot a pris une extension beaucoup plus grande. Hérodote, le premier des vrais historiens qui vécut de 484 à 406 avant JC dit que les Grecs « divisent la terre en trois parties, Europe, Asie, Libye (aujourd’hui Afrique) ». Il ajoute : « les Perses considèrent comme leur appartenant l’Asie et les peuples barbares qui y vivent tandis qu’ils considèrent l’Europe et le monde grec comme un monde à part ». Mais pourquoi ce nom d’Europe ? Hérodote poursuit : « je ne peux deviner pourquoi la terre qui est une, a trois noms, tous trois de femme…et je ne peux retrouver les noms de ceux qui ont ainsi divisé le monde, ni où ils ont trouvé ces appellations. ..Le plus curieux, c’est que la Tyrienne Europe était de naissance asiatique, et n’est jamais venue vers cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe, mais seulement de Phénicie et Crète en Lycie…nous utiliserons les noms établis par la coutume ».

Dans son célèbre livre « Vingt-huit siècles d’Europe », Denis de Rougemont précise que le premier texte dans lequel le terme Europe est employé dans le sens d’une entité politique rassemblée pour un but commun est la chronique Mozarabe. Un auteur anonyme (Isidore de Séville ?) y décrit la bataille de Poitiers (732) dans laquelle les « européens ont réussi à repousser une attaque des musulmans sur leur territoire ». Ce phénomène d’identité définie par rapport aux autres se manifestera tout au long de l’histoire de l’Europe.

À la recherche de l’identité européenne

Pour autant, qu’est-ce que l’Europe, qu’est-ce qui la caractérise objectivement ?

La géographie ?

L’Europe n’a jamais été une entité géographique bien déterminée. Il n’est pas douteux que l’Europe constitue le cap occidental du continent asiatique. Mais quels en sont les contours exacts ? Que la France, l’Allemagne et l’Espagne appartiennent à l’Europe et que le Japon et le Brésil en soient exclus est évident. Mais qu’en est-il de la Grande-Bretagne et du Portugal dont les empires coloniaux ont diminué leur intérêt pour l’Europe ? Qu’en est-il de la Russie qui ne s’est vu européenne que sous l’influence tardive de Pierre le Grand ? Qu’en est-il de l’Ukraine, de l’Arménie ou de la Géorgie ? L’Europe n’est donc pas pleinement saisissable géographiquement et il n’existe aucune définition unanimement acceptée sur la géographie de l’Europe.

L’unité raciale ?

Il n’est pas douteux que l’ensemble des populations de souche européenne appartienne à la race blanche. Cependant, le fait que la race blanche ait été dans le cours de l’histoire dominante en Europe est plus une circonstance historique qu’un caractère déterminant et singulier. En effet, en réalité il n’existe pas de race européenne. Le peuplement de l’Europe a des origines très diverses, procédant d’invasions successives de populations très différentes les unes des autres. On ne peut pas imaginer l’unité d’une race européenne quand on considère que l’Europe va de la Russie à l’Espagne, aux îles grecques, britanniques ou nordiques : types humains, mœurs, cultures y coexistent dans la diversité la plus extraordinaire. Et puis enfin, quand bien même tous les Européens auraient été blancs, il ne s’ensuivrait pas que tous les blancs soient nécessairement des Européens, et l’ethnologie vient confirmer la logique.

L’entité linguistique ?

Il est maintenant établi que les langues des peuples d’Europe, à l’exception des basques et des peuples du groupe finno-ougrien (finnois, hongrois, estoniens…) descendent toutes d’une même racine que le médecin britannique Thomas Young a appelé indo-européenne. Pour autant, l’Europe se caractérise par une multitude de langues qui sont constitutives de sa richesse, que nul n’est prêt à abandonner pour une langue commune. Chacune, le grec, l’espagnol, l’anglais, l’allemand, le néerlandais, l’italien ou le français ont toutes fécondé une littérature universellement connue et admirée. Ces langues ont même échappé à leur pôle, envahi l’Amérique latine ou le Canada. Impossible donc d’imaginer une Europe consentant au sacrifice d’une de ses langues. L’Européen se devra d’habiter plusieurs demeures, de progresser sans cesse dans la connaissance raffinée de sa langue et d’une autre. Rien ne serait pire qu’un appauvrissement des langues fondues dans une langue unique utilitariste. Seul le latin, par l’intermédiaire de l’Eglise a joué un temps ce rôle de langue commune à tous les peuples d’Europe.

La religion ?

Il n’est pas douteux qu’à l’égard de toutes les autres populations, l’Europe apparaisse comme une terre chrétienne. Le christianisme n’est certes pas né en Europe, mais il s’est établi dans les limites de l’Empire romain à la suite de l’empereur Constantin. Il a donc marqué toute l’évolution des religions et des cultures qui, dans les régions européennes de l’Empire comme dans les autres, avaient dépassé le stade du polythéisme. Mais où faut-il voir la religion de l’Europe ? Dans le paganisme, qui meurt au IVe siècle ? Dans un christianisme, qui d’abord fait de l’Europe un enfant bien tardif, puis commence par se donner deux têtes avant de se donner deux esprits qui chacun considère l’autre comme hérétiques ? En effet, depuis l’extraordinaire querelle du « Filio que », au Xe siècle, se sont séparées une Europe pontificale dont Rome est le centre religieux, et une Europe orthodoxe dont les églises sont autocéphales, parfois signe d’un préalable national. Puis la réforme a fait apparaître un nouveau christianisme marqué par le protestantisme et l’anglicanisme dont les centres et les rites sont multiples.

Les droits de l’homme ?

Il n’est pas douteux que c’est à la pensée européenne que le monde doit le concept actuel de « droits de l’homme ». En Angleterre avec le « bill of right » de 1688, aux Etats-Unis avec les déclarations de 1776 prononcées par des ressortissants anglais se déclarants indépendants, en France avec la déclaration de 1789 et celles qui l’ont suivie. Mais pour autant, l’Europe ne se réfère aux droits de l’homme que depuis assez peu de temps. L’Europe a existé avant les droits de l’homme. Elle a existé à l’époque carolingienne, au Moyen Age, aux XVIe, XVIIe, XVIIIe siècle. Elle ne connaissait pas les droits de l’homme, cela ne l’empêchait pas d’être l’Europe. Ainsi, à partir du moment où l’on ne retient que le critère cosmopolitique des droits de l’homme, la question des racines historiques de l’Europe n’a plus aucun sens. De plus si le critère des droits de l’homme est déterminant, alors l’Europe doit s’ouvrir à la Nouvelle-Zélande, au Japon, à l’Australie ou au Chili. Les droits de l’homme sont d’ailleurs plus un critère de division qu’un critère d’unité. En effet, l’Europe des droits de l’homme ou sa semblable l’Europe des lumières est une construction volontariste et contractualise qui s’oppose à l’Europe réelle fondée sur la culture et l’histoire. Ces deux Europe que l’ont voudrait concilier aujourd’hui se polluent mutuellement. Le droit dans la tradition européenne issue de Rome est le juste partage des biens, c’est donner à chacun ce qui lui revient. Les droits de l’homme en s’attachant uniquement à considérer le droit par rapport à l’individu s’oppose à cette tradition. Les droits de l’homme ne sont donc pas du droit, c’est une idéologie, qui plus est anti-chrétienne, une nouvelle religion. Les droits de l’homme se sont les désirs de l’homme érigés en droit, c’est le pendant politique de la mondialisation marchande.

L’économie de marché ?

Il n’est pas douteux que ce soit sous l’influence de doctrines politiques européennes comme des possibilités et des besoins techniques des pays d’Europe que l’économie de ces derniers a évolué vers le premier essor du capitalisme industriel et la libéralisation des échanges, en même temps qu’apparaissaient les grandes doctrines de l’économie politique moderne. Pour autant, l’Europe a existé avant l’économie de marché et l’apparition de celle-ci n’a d’ailleurs jamais fait l’unanimité dans le paysage politique. De plus d’autres pays ont aujourd’hui une économie libérale de marché sans pour autant être des pays européens.

Il faut abandonner ce mode d’enquête. On veut que l’Europe soit comme une essence éternelle qui aurait des attributs, une donnée de nature à laquelle les hommes auraient apporté quelques nuances. En réalité il n’en est rien. On pourrait multiplier les questions, la difficulté renaît toujours et toute réponse a quelque chose de tautologique et de vain.

L’Europe est un fait historique

« J’appelle Europe et j’appellerai Europe pendant ce cours, j’appelle Europe, non pas un continent ; j’appelle Europe non pas une division géographique du globe ; j’appelle Europe non pas un département racial de l’humanité blanche, car aucun anthropologue, aucun ethnologue, aucun « raciologue » ne s’est jamais avisé de parler d’une race européenne, de substituer à la plus prodigieuse des diversités ethniques une unité imaginaire et une pureté raciale toute de convention (ou de propagande), j’appelle Europe non pas une formation politique définie, reconnue, organisée, dotée d’institutions fixes et permanentes, ayant si l’on veut, forme d’Etat ou de super-Etat, formation dont les Européens ou du moins certains européens, ont bien pu rêver parfois, mais qui toujours est resté à l’état de rêve et dont nous devrons nous demander si elle est vouée à devenir réalité ou bien condamnée à rester rêve ; j’appelle Europe simplement une unité historique, une incontestable, une indéniable unité historique, une unité qui s’est construite à date fixe, une unité récente, une unité historique qui apparaît dans l’histoire, nous savons exactement quand, puisque l’Europe en ce sens, l’Europe telle que nous la définirions, telle que nous l’étudierons est une création du Moyen Age ».

L’Europe ne repose donc sur rien qui ne soit antérieur à son histoire. Elle est un héritage, une culture qui commence au Moyen Age. Pourquoi au Moyen Age ?

« Au Xe, XIe et XIIe siècle, que peuvent être les patries occidentales ? Qu’étaient ces patries en gestation, ces patries en espérance, ces patries en devenir, qu’étaient ces patries terrestres comparées à la grande patrie œcuménique de tous les Occidentaux d’alors : la Chrétienté » Et Lucien Febvre poursuit en donnant des exemples : « Cluny a beau reposer doucement, tendrement au fond du val de la Grosne, Cluny n’est pas un fait bourguignon, c’est un fait européen. La réforme clunisienne n’est pas un fait français, c’est un fait chrétien (…) Saint François a beau être né à Assise, l’ordre franciscain n’est pas un fait italien. C’est un fait chrétien. Et cela durera. Très tard ».

Ainsi donc, l’Europe n’est pas née il y a trente mille ans, elle est un fait historique et non pas préhistorique. Si elle remonte au Moyen Age, c’est parce qu’à cette époque, l’Eglise romaine, a su profiter de la crise des institutions civiles et affermir son pouvoir non seulement sur les esprits et les cœurs mais sur les structures qui, avec le recul du temps, feront l’ordre européen.

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