Haro sur les mariages forcés et les crimes d'honneur en Allemagne
"L'honneur, c'est se battre pour la liberté de ma soeur": avec ces mots, deux Allemands d'origine turque osent dire non aux mariages forcés et crimes d'honneur qui ternissent depuis des mois l'image de leur communauté.
Pour faire passer le message, une association berlinoise de défense de jeunes Turques a édité une carte postale, où les deux adolescents, Saithan et Sinan, posent fièrement, devant deux jeunes filles et une barre d'immeuble. La carte n'a pas plu à tous leurs collègues de classe, explique Sinan, 17 ans. "On nous a accusés d'être des proxénètes, de vouloir vendre nos soeurs", dit-il.
"Moi, je serais du côté de ma soeur" si elle se mettait à sortir avec un garçon contre la volonté des parents, affirme Saithan, 16 ans.
"C'est pas normal de tuer sa soeur" pour ça, ajoute Sinan, qui vient de recevoir avec son camarade le "Prix du courage" du journal Tageszeitung pour cette campagne, la première de ce style en Allemagne.
L'idée de cette carte postale, bientôt traduite en turc et en arabe, vient du centre "Madonna", un lieu où les jeunes Turques du quartier défavorisé de Neukölln peuvent venir tout simplement vivre leur vie. Comme par exemple arriver accompagnées de leur petit copain et passer un moment à boire un thé main dans la main, ce qui serait impensable chez elles.
Tout le monde au centre a été bouleversé par le meurtre d'Hatun Sürückü, abattue en février à quelques rues de là par trois balles dans la tête tirées par son frère. Hatun, 23 ans, était l'une de ces nombreuses femmes d'origine turque mariées contre leur gré. Mais elle avait choisi de quitter son mari, pour vivre seule avec l'enfant qu'elle avait eu à 17 ans, ne portait pas de foulard et avait des aventures passagères.
Aucune statistique nationale concernant les mariages forcés et les crimes d'honneur n'est disponible en Allemagne. Mais plusieurs associations font état d'une recrudescence des cas, plus médiatisés que jamais par une demi-douzaine de publications ces derniers mois.
En 2004, plus de 80 femmes, essentiellement d'origine turque, ont ainsi contacté l'association "Terre des femmes" car elles étaient menacées par un mariage forcé, soit une trentaine de plus qu'en 2003.
Plus de la moitié des jeunes filles qui se sont adressées en 2004 à l'association berlinoise "Papatya" d'aide aux jeunes Turques en difficulté étaient mariées de force ou menacées de l'être. En 2002, la proportion était de 40%. Une majorité avait moins de vingt ans.
Le futur gouvernement allemand, une coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates, veut d'ailleurs lutter plus efficacement contre les mariages forcés en les inscrivant au Code pénal. Les femmes qui décident de casser ces unions seront à l'avenir mieux protégées contre d'éventuelles expulsions vers la Turquie.
Quant aux crimes d'honneur, qui ne figurent pas non plus en tant que tels dans le Code pénal allemand, l'association "Papatya" a recensé 49 procès en Allemagne de 1996 à 2005, dont 9 rien qu'en 2005.
Le plus médiatisé de ces procès, celui des frères Sürückü, a montré jusque-là une famille éclatée, dont les enfants ont échoué aux franges de la société: un fils est devenu trafiquant de cocaïne, l'autre membre du parti séparatiste kurde PKK, un troisième islamiste.
Le plus jeune frère d'Hatun, Ayhan, 19 ans, a reconnu dès le début avoir tiré sur sa soeur à bout portant. Mais le Parquet de Berlin et le principal témoin, une Turque, accusent aussi les deux autres frères, Alpaslan et Mutlu, d'avoir l'un procuré l'arme, l'autre monté la garde lorsque la jeune femme fut abattue en pleine rue, selon un plan qui aurait été longuement discuté en famille.
Celle-ci se mure aujourd'hui dans le silence: les parents, les deux soeurs et le frère aîné ont tous refusé de témoigner, comme le droit allemand les y autorise. Le verdict est attendu le 22 décembre. (AFP, Fabien Novial, 11 novembre 2005)
Une sociologue allemande d'origine turque s'en prend aux crimes d'honneur
La sociologue allemande d'origine turque Necla Kelek, auteur du livre-enquête "La Fiancée importée" sur les unions forcées dans la communauté turque d'Allemagne, revient sur les crimes d'honneur et l'impact du "procès Sürückü".
Q: Comment sont traités les crimes d'honneur en Allemagne?
R: "Il n'y a pas de statistiques, l'Allemagne s'y refuse toujours. Même dans l'affaire Hatun Sürückü (une Allemande d'origine turque de 23 ans assassinée par son frère), la défense dit qu'il s'agit d'un cas isolé. Bien sûr, si cette société ne veut pas accepter qu'il s'agit d'un système, d'un concept d'éducation qui est dans la tête de ces hommes et légitime ce type de meurtre, alors il n'y aura toujours pas de statistiques pour recenser ces crimes".
"Les juges disent +qu'est-ce que l'honneur a à voir là-dedans?+ Ils affirment que l'accusé était jeune, qu'il s'est égaré, qu'il a pété un câble. Alors il est condamné pour meurtre et il en prend pour six, sept ans, dix ans au maximum".
Q: Quel est l'impact du procès des frères Sürückü?
R: "Ce procès a changé énormément de choses car nous parlons enfin des mariages forcés et des crimes d'honneur. Enfin, on tend l'oreille aux problèmes des victimes de ces sociétés parallèles. Car ce sont des sociétés parallèles qui ne veulent rien avoir à faire avec les valeurs européennes".
"Toute la famille Sürückü se tait. Ils protègent tous le système, ils craignent qu'on dévoile leur monde. Si certains avaient accepté de témoigner, le juge aurait posé des questions sur la façon dont ils ont été élevés et je crois que les enfants ont été beaucoup battus dans cette famille".
Q: Comment lutter contre les mariages forcés et les crimes d'honneur?
R: "Il y a cette initiative de loi qui veut faire des unions forcées un délit, une initiative que je soutiens. Nous devons encourager ces jeunes filles mariées de force en leur disant de ne pas se laisser faire et qu'Allah ne demande rien de tout ça. Et cesser de dire que c'est une question de culture, cette forme de romantisme est affreuse. C'est comme ce concept de +multikulti+ (désignant avec un a priori positif la diversité des cultures), qui veut que tout se justifie par la culture".
AFP -11 novembre 2005