L’Europe malade de la Turquie

Publié le par Famagouste

La longue marche de la Turquie vers son adhésion à l’Union européenne connaît depuis le 3 octobre dernier une avancée historique à laquelle les Turcs ne s’attendaient sûrement pas, les Autrichiens ayant fini de faire de la résistance en se contentant de la reprise des négociations avec la Croatie, également candidate. Une volte-face qui a rempli de joie le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gul qui, dès l’annonce de la bonne nouvelle pour le monde turco-mongol, s’est empressé d’annoncer que laTurquie, « pays musulman bénéficiant de liens privilégiés avec les républiques turcophones d’Asie Centrale et du monde musulman, apporterait sa contribution à l’Union européenne une fois intégrée en son sein et qu’ainsi ces pays se sentiraient représentés au sein de l’Europe (sic) ».

Alors la Turquie, combien de mosquées, de derviches tourneurs et de responsables religieux tout dévoués à l’islam et opposés à la moindre concession envers les autres religions du Livre, quand on connaît le sort qui est fait, par exemple, aux chrétiens, catholiques, assyro-chaldéens et autres orthodoxes et que l’on se rappelle que, depuis maintenant plusieurs décennies, l’Institut de théologie du patriarcat œcuménique de Constantinople, situé sur l’Ile des Princes, est interdit de fonctionnement par le gouvernement d’Ankara ?

Dans ce contexte, on lira donc avec intérêt les réflexions de Jean-François Leguil-Bayart, directeur de recherches du CNRS, trouvant à la Turquie toutes les qualités pour adhérer à l’Union européenne. En effet, outre le fait qu’il considère ce pays comme bel et bien européen, tant par sa géographie que par son histoire, il rejette l’idée qu’Ankara soit le « cheval de Troie de la diplomatie américaine » et va même jusqu’à affirmer que la Turquie pourra participer à l’Europe puissance. Non content de ces assertions fantaisistes, il considère que la dominance de l’islam est compatible avec l’Europe, cette religion se plaçant en seconde place dans de nombreux pays européens, donc bientôt en première place si l’on additionne les nouveaux venus. Quand on lui pose la question de savoir si le risque migratoire ne serait pas important, il balaie tout cela d’un revers de la main et indique que l’arrivée possible de 4 millions de Turcs serait tout à fait gérable par les différents pays de l’Union !
Autant de mensonges, donc, qui alimentent la propagande pro-turque et contribuent à entretenir la confusion chez tous ceux qui n’ont pas le courage de voir la réalité en face ou chez ceux qui, par lâcheté ou par aveuglement, se mettent la tête sous l’aile et attendent que l’irréparable soit commis.

Combien de temps encore l’Europe va-t- elle montrer à la face du monde qu’elle est atteinte d’une grave pathologie, en un mot qu’elle est « malade de la Turquie », comme l’affirme dans un remarquable essai Annie Laurent ?

Ce docteur d’Etat en sciences politiques développe l’ensemble de la problématique turque de façon détaillée et très documentée, en rappelant notamment que, décidément et quoi que puissent en penser certains politiciens, la Turquie n’est pas européenne.

Grâce à l’utilisation rigoureuse d’une documentation remarquable et de références aussi bien historiques que géographiques, elle démontre l’imposture d’une européanité quelconque de ce pays. Elle parle également de la lâcheté de nombreux dirigeants européens qui sont comme fascinés par les dirigeants d’Ankara et qui font tout pour se persuader que ce pays est cousin germain de la vieille Europe. Et de rappeler l’indulgence coupable des dirigeants grecs tout particulièrement dépourvus de mémoire quand on sait que leurs ancêtres ployaient sous le joug ottoman et appelaient alors l’Europe à l’aide demandant « de la poudre et des balles » pour se libérer de la tutelle de la Sublime Porte et ne recouvrer enfin la liberté qu’après des siècles d’esclavage, d’humiliations et de soumission forcée.

Annie Laurent s’attache, tout au long de cet ouvrage, à montrer qu’en faisant le choix de faire entrer le loup turc dans la bergerie européenne, les responsables de cette option suicidaire ont déclenché une véritable crise d’identité, pris de honte et de haine face à leurs origines chrétiennes. Un paradoxe de taille : en effet, l’Europe refuse de rappeler l’évidence historique massive de son passé chrétien, alors que dans le même temps elle souhaite l’entrée de la Turquie, au motif qu’elle est musulmane.

Très attachée au poids de la géographie et de l’histoire dans ce dossier, l’auteur rappelle, en citant Valéry Giscard d’Estaing, qu’il serait vain « d’espérer développer une citoyenneté européenne dans une Europe dépourvue de frontières ». Et, se référant à l’exemple de l’Etat d’Israël dont la Loi fondamentale ne mentionne pas les frontières, Annie Laurent donne la clef de la réponse : « Le défaut d’inscription d’un tracé frontalier dans le texte suprême d’une entité étatique, créée ex nihilo, laisse la porte ouverte à toutes les expansions, à tous les élargissements et entretient l’ambiguïté sur le projet lui-même » (p. 33 et suivantes). Ce qu’elle résume de façon définitive en ces termes : « Le critère géographique est déterminant parce qu’il repose sur une réalité incontestable, la seule composante invariable de l’ histoire, disait Bismarck »(p. 35).

Le poids de la géographie sur les peuples, leurs coutumes, leurs traditions, leurs façons de vivre est en effet essentiel parce qu’un peuple naît sur une terre, avec son climat, ses racines et ses traditions. Et ce n’est pas en décrétant qu’Ankara est européenne que le magnifique Musée des civilisations hittites se transformera en Musée de la civilisation helléno-chrétienne. Tout comme il est faux de penser, comme l’a d’ailleurs malheureusement fait l’ancien premier ministre grec, le socialiste Simitis, que la Turquie a été une grande puissance européenne depuis le XVIe siècle. En fait, la Turquie fut, en Europe, et plus particulièrement dans les pays balkaniques, une puissance d’occupation étrangère qui imposa sa loi par le fer et par le feu.

Bon connaisseur de l’islam et de ses relations tumultueuses avec l’orthodoxie, le catholicisme mais aussi le judaïsme, Annie Laurent rappelle les heures tragiques vécues par les dhimmis en terre ottomane et les conquêtes menées jusqu’à Vienne par des guerriers courageux mais impitoyablement cruels. Elle évoque également l’attitude exemplaire de Rome à l’époque, et plus particulièrement celle du pape Clément VII qui, en 1527, dans une Bulle restée célèbre, frappait d’excommunication tous ceux qui « apportaient aux Turcs et autres ennemis de la chrétienté armes et chevaux et tout ce qui convient à la fabrication de l’artillerie qu’ils utilisent pour se battre contre les chrétiens ».

Plus près de nous, elle analyse la position ambiguë d’Ataturk, présenté comme le champion de la laïcité et de la modernisation de la Turquie, ce qui ne l’empêcha pas de déclencher, en 1921, le massacre des Arméniens rescapés du génocide et regroupés en Cilicie sous protection française, et de contraindre à l’exil plus d’un million de citoyens grecs installés à Smyrne et en Phrygie depuis des générations. Lui et ses troupes avaient également massacré des centaines de milliers de Grecs qui tentaient d’échapper à l’avancée des troupes turques.

Rafraîchir ainsi la mémoire du lecteur sur Ataturk est d’autant plus important aujourd’hui que le lobby pro-turc magnifie l’image de Mustapha Kemal en publiant en français son journal politique et en rappelant qu’il accorda le droit de vote aux femmes turques avant la France. Certes, mais c’est le même personnage qui mit en place la Direction des affaires religieuses (DIYANET) qui dirige et règle depuis lors les questions relatives aux croyances et au culte, tout comme les institutions religieuses musulmanes. Mais les autres religions étant exclues du Dinayet, il n’est donc pas question de leur accorder le moindre statut ou la moindre protection. Ceci explique d’ailleurs la raison pour laquelle, par exemple, l’Eglise catholique romaine ne peut ni posséder ni louer le sanctuaire qui se trouve à proximité de la Maison de la Vierge à Ephèse, à moins d’accepter une organisation sous forme de biens religieux (Waqfs) et à passer ainsi sous le contrôle de l’Etat turc.

Autant de rappels historiques et d’exemples donnés par Annie Laurent qui ne tombe cependant pas dans l’antiturquisme primaire mais qui a le courage de souligner tout ce qui différencie ce pays, car nous ne partageons pas les mêmes principes culturels. Comme l’écrivait d’ailleurs Stefan Zweig à propos de la chute de Constantinople : « L’Europe s’est aperçue en frémissant que, par sa propre indifférence, une puissance destructrice a fait irruption chez elle, puissance qui paralysera ses forces pendant des siècles. »

Puissent les Européens actuels retrouver leur plus longue mémoire, celle des peuples.

Françoise MONESTIER

« L’Europe malade de la Turquie », Annie Laurent, Editions F.-X. de Guibert, 171 pages, 19 euros.
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Publié dans C'est à Lire...

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