La Turquie est-elle vraiment le pays laïc et moderne que l'on décrit ?
Derrière la façade de modernité apparente dans les grandes villes de Turquie -notamment Istanbul-, le pays est miné par des tensions profondes, une instabilité chronique liée à son islamisation rampante, à sa situation de carrefour du terrorisme, à sa frontière incontrôlable et au poids croissant de la criminalité organisée.
Le parti de la Justice et du Développement -AKP-, qui a pris le pouvoir à la suite des élections du 22 novembre 2002, avec 34% des suffrages, se veut "islamiste modéré". Pourtant, il a remporté ces élections sur la base d'un programme exclusivement destiné à remettre en cause l'héritage laïc de Mustapha Kemal Atatürtk. L'autorisation du voile islamique dans les universités et les bâtiments publics était au coeur du projet politique de M. Erdogan, devenu Premier ministre de Turquie.
Dans les quartiers populaires, même à Istanbul et Ankara, dans les banlieues des grandes villes et dans les milieux ruraux, c'est-à-dire 80% de la population, le port du voile islamique dans la rue est d'ailleurs de plus en plus étendu, voire généralisé.
Le terrorisme islamiste se développe en Turquie au rythme de son islamisation rampante, dans les faubourgs, les quartiers et les bidonvilles des grandes cités urbaines issues d'un exode rural accéléré. Les attentats d'Istanbul du 15 et du 20 novembre 2003 (52 morts, 750 blessés), revndiqués par Al-Quaïda, ont été commis par de jeunes militants islamistes turcs. La plupart étaient membres du mouvement islamiste turc "IBDA-C" (le Front islamiste de la conquête du Grand Orient) qui prône depuis 1984 une islamisation de la Turquie par la violence et qui est aujourd'hui associé au réseau de Ben Laden. En outre, un puissant mouvement terroriste d'extrême-gauche, le "DHKPC", marxiste-léniniste, se développe, particulièrement présent dans la partie occidentale de la Turquie, autour d'Istanbul où il commet de fréquents attentats. Enfin, le Kongra-Gel, ex-PKK, constitue une véritable milice kurde paramilitaire qui commet des attentats au quotidien, le plus souvent contre des cibles militaires, dans toute une région qui couvre la frontière orientale de la Turquie ; il disposerait de plusieurs dizaines de milliers de combattants.
La frontière turque se présente aujourd'hui comme totalement incontrôlable. Elle s'étend sur près de 10 000 km. 7 000 km de côtes sont dépourvus de toute surveillance : tout navire peut y embarquer ou y débarquer, avec d'innombrables îlots. Environ 1 000 km de haute montagne couvrent les frontières avec l'Iran et l'Irak, territoires hors du contrôle du gouvernement, en proie à la guérilla. L'aggravation de la guerre d'Irak constitue un sujet de préoccupation intense pour le gouvernement. Elle accroît l'instabilité de la zone frontalière, renforce le chaos qui y règne. En cas d'explosion de l'Irak, le jour où les Américains vont s'en retirer, les Turcs estiments que la guerre sera inévitable, dans la mesure où les Kurdes vont essayer de prendre leur indépendance.
Dès lors, les flux d'immigration illégale qui transitent par la Turquie sont considérables, en provenance du Pakistan, d'Afghanistan, d'Iran, d'Irak, voire du Maghreb et d'Afrique noire. Les autorités turques reconnaissent avoir arrêté 500 000 migrants clandestins en cinq ans. Le nombre réel des migrants qui aurait transité illégalement par la Turquie pourrait être de 2 à 3 millions depuis 2000. On estime généralement qu'un stock d'un million de migrants clandestins attend en Turquie pour entrer dans l'Union européenne.
Ce pays,rongé par une criminalité mafieuse, est la principale plaque tournante du trafic d'héroïne vers l'Europe. Selon le rapport annuel du Département d'Etat américain (International Narcotic Control Strategy Report), 75% de l'héroïne à destination de l'Europe transite ou est transformée en Turquie, qui occupe un position centrale sur "la route des Balkans". La drogue provient essentiellement d'Afghanistan, où elle est produite, puis elle transite par l'Iran, traverse la Turquie, avant d'être livrée en Europe. Les saisies de drogue sont en forte hausse en Turquie. En 2003, 4,7 tonnes d'héroïne (ce qui est considérable), 1 tonne de morphine, 7,8 tonnes de haschish ont été saisies par la police turque. On assiste ainsi à l'émergence d'un narcoterrorisme : l'argent de la drogue sert en partie au financement des groupes terroristes islamistes, marxistes-léninistes, kurdes.
L'activité souterraine (non déclarée) de la Turquie représente plus de 50% de l'économie de ce pays, selon les études de l'OCDE. Ce chiffre considérable, analogue à celui des pays les moinds développés, illustre la prédominance d'une économie fondée sur la contrefaçon, en particulier dans le secteur textile, celui des disques (CD ou DVD), le matériel hi-fi. Pour cette raison, d'une production à bas coût et utilisant la contrefaçon, le secteur textile représente plus de 34% des exportations totales de la Turquie.
Dans ces conditions, l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, même à l'horizon d'une dizaine d'années, constituerait à l'évidence un choix suicidaire.
Par Maxime Tandonnet, haut fonctionnaire au Ministère de l'Intérieur. Spécialiste des enjeux européens, expert des questions de sécurité et d'immigration.