Antisémitisme et antiaméricanisme en Turquie (I)
Les promoteurs de la candidature turque rappellent que l’Empire ottoman et la Turquie présentent un cas unique de tolérance envers les Juifs, la Sublime Porte ayant accueilli les séphardim chassés d’Espagne par Isabelle la Catholique en 1492, mais également, bien plus tard, le Juifs fuyant le nazisme. En réalité, la situation des Juifs fut des plus inconfortables sous l’Empire ottoman : avec les Grecs, et les Arméniens, les Juifs occupaient la place la plus méprisable parmi les Infidèles. Chrétiens et Juifs demeurèrent toujours des dhimmis, citoyens de seconde zone, tolérés à condition de payer un tribut (jiziya) et de rester à leur place…
Une communauté réduite à une peau de chagrin
Jadis prospère, la communauté juive est aujourd’hui réduite à une peau de chagrin du fait de plusieurs épisodes anti-juifs : en 1942, les Juifs furent dépossédés de leurs fortunes en vertu de la loi sur « l’impôt inique » (varlik vargisi) pénalisant tous les Non-Musulmans. En septembre 1955, des pogroms perpétrés par les nationalistes saccagèrent les maisons et les commerces des Juifs, Grecs et Arméniens d’Istanbul, en « représailles» à l’incendie de la maison d’Atatürk à Thessalonique ( ). Depuis, les minorités non-musulmanes comprirent le message. Certes, les Juifs sont libres sur le papier, mais on ne peut que constater l’exode progressif des Juifs de Turquie. En moins de 90 ans, la communauté israélite turque est passée de 150 000 âmes à 20 000, ( ).
Dans un livre à succès, Une aventure de turquisation ( ), l’écrivain judéo-turc Rifat Bali raconte comment une vague de haine anti-juive se déchaîna en Turquie entre 1930 et 1950, notamment dans le Sud-est où de nombreux Juifs turcs furent tués, (Ourfa) et plus généralement islamisés de force ou contraints à changer de nom. Outre le fait que l’accès aux postes d’officiers et à la haute administration demeure interdit de facto aux Juifs, la réislamisation des consciences, puis les succès croissants de partis islamistes (ne considérant comme « vrais Turcs » que les Musulmans sunnites), ont considérablement détérioré la perception des Juifs et des gavours depuis plusieurs décennies. Que l’appartenance religieuse figure sur les cartes d’identités en Turquie n’est pas pour les rassurer. La « stratégie de la tension » déployée par les islamistes dans le pays culmina avec la « nuit de Jérusalem », organisée le 31 janvier 1997 par la municipalité islamiste de Sincan, une banlieue d’Ankara, où des militants jouèrent au Hezbollah et au Hamas devant l’ambassadeur d’Iran en scandant des slogans antisémites et simulant des jets de pierres contre de fausses troupes israéliennes.
La position officielle de la Turquie, gouvernée par les islamistes dits « modérés », est plus que jamais sensible au sort des Palestiniens, à propos desquels Ankara parle désormais de « génocide ». Ce pro-palestinisme est de plus en plus relayé par les médias et les partis politiques, non sans alimenter l’actuelle vague mondiale d’antisémitisme à laquelle la Turquie réputée « judéophile » et amie d’Israël n’échappe plus. Répondant aux questions du quotidien El Pais (5 novembre 2003), Recep Taiyyp Erdogan explique: « Nos relations avec Israël doivent se poursuivre sans problèmes majeurs, sur la base de nos intérêts nationaux. Mais la terreur de Sharon doit prendre fin »( ).
Entre pro-palestinisme et alliance stratégique avec Israël…
Depuis novembre 2002, Ankara s’est très nettement démarquée de l’administration Bush sur le dossier israélien comme sur celui de l’accès des avions américains aux bases militaire de l’Est. Comme l’a expliqué le porte-parole de l’AKP sur Al-Jazira, le 22 octobre 2004, à une émission à laquelle nous avons participé, les leaders de l’AKP voient dans l’adhésion de la Turquie à l’UE une occasion de reconsidérer ses alliances occidentales : remplacer l’alliance israélo-américaine par celle, plus anti-sioniste, tiers-mondiste et pro-musulmane de l’Union européenne.
Par l’adhésion à l’UE mais aussi par le rapprochement avec l’Arabie saoudite, l’OCI et la Syrie, les dirigeants d’Ankara entendent prouver à leur base islamiste pro-palestinienne qu’ils ne sont plus « vendus » aux Satans « américano-sionistes ». La signature d’un accord d’association entre la Turquie et la Syrie, deux jours après le sommet de Bruxelles du 17 décembre 2004, accord mal perçu à Jérusalem comme à Washington, s’inscrit dans cette logique.
Le récent voyage d’Erdogan en Israël (mai 2005) a confirmé les accords politiques, économiques et militaires israélo-turcs de plus en plus étroits depuis 1996. Mais ils ne sont promus que par l’armée et le derin devlet, et n’ont jamais été souhaités par les « islamistes modérés » au pouvoir et sa base massivement anti-sioniste. Ainsi, au printemps 2004, le Premier Ministre turc fit annuler plusieurs rencontres officielles avec des responsables israéliens et déclara publiquement que les relations turco-israéliennes pourraient s’interrompre si « la terreur de Sharon et la persécution des Palestiniens continuaient ».
Il est vrai que le centre du pouvoir en Turquie, pour les affaires étrangères et la géostratégie, demeure l’armée. Depuis ses déclarations anti-israéliennes de 2004, Erdogan a dû infléchir son positionnement antisioniste sous la double pression de l’armée et des USA. Bien que très attendue, la visite officielle d’Erdogan, 1er mai, était toutefois loin de faire l’unanimité en Israël. Un reporter israélien indépendant explique : « Personne ici n’oublie qu’Erdogan a refusé de recevoir notre ministre du commerce, et qu’il a répondu par la négative à une demande de Sharon se proposant d’aller le rencontrer à Ankara. Il est normal que nous l’attendions au tournant. (…) La Turquie est notre partenaire sur le plan économique et militaire. Mais la Turquie que nous aimons n’est pas celle des islamistes qui cautionnent les attentats du Hamas contre des innocents » Nul ne peut nier qu’Israël a peu d’alliés dans la région. Les échanges économiques entre Israël et la Turquie se montent à près de deux milliards de dollars par an Certes, les deux pays ont besoin l’un de l’autre. Mais les retrouvailles entre Sharon et Erdogan tiennent plus d’une alliance intéressée que d’une réelle conviction.
Le visage antisémite et fasciste de la Turquie « judéophile » et « pro-israélienne »…
Une théorie récente prétend que le premier ministre turc, pourtant grand adepte de la charià, est « la marionnette des juifs », théorie répandue par le célèbre éditorialiste Hasan Demir du journal Yeniçag ( ). Inutile de préciser que la démonstration, certes ridicule, a fait tâche d’huile. En France même, l’enseignement de la judéophobie en milieu islamique est également diffusé dans l’espace public. L’un des responsables d’une organisation islamiste turque, milli Görüs, (antenne européenne de l’AKP à Paris), le libraire de la mosquée Fatih, explique que « c’est la laïcité qui a détruit l’Empire ottoman et instauré la République. Derrière cette idéologie, on trouve des philosophes des Lumières, parmi lesquels beaucoup de Juifs. Nous avons là un complot du sionisme » .
Conséquence de la popularité des théories antisémites radicales, l’enseignement de la haine anti-juive s’est traduit en Turquie par des actes de plus en plus violents: attentats contre la synagogue d’Istanbul en 1986 (25 morts) revendiqué par le Jihad islamique ; meurtre d’un diplomate israélien en 1992 ; attaque à la mitraillette (1996) d’un industriel juif, père du député Jack Cami, revendiqué par le Hizbullah kurde, l’IBDA-C et la branche locale d’Al-Qaïda, liée au Ansar al Islam du Mollah kurde Krekkar ; attentats de 1996, 1999 et 2003 contre les synagogues Neve Shalom et Beït Israël (25 morts), puis ceux contre des intérêts britanniques et une loge maçonnique (26 morts). Sans oublier l’attentat perpétré contre Uzeyir Garih, le célèbre homme d’affaires juif, retrouvé assassiné dans le cimetière d’Eyüp en 2001.
A l’instar des communautés arménienne et grecque, les représentants de la communauté juive tentent de minimiser les brimades dont ils sont les victimes. Comme nous le confiait en février 2005 l’un des responsables de la communauté, les Juifs d’Istanbul estiment qu’il « vaut mieux rester discrets et ne pas trop faire de commentaires politiques désobligeants sur la Turquie car notre relative tranquillité en pâtirait, d’autant que les [vrais] Turcs musulmans nous considèrent toujours comme des ‘invités’, des Musafir, dont le statut consiste à vivre discrètement et ne surtout pas se mêler d’affaires publiques »…
Mais l’évènement le plus terrible demeure l’attentat du 15 novembre 2003, qui frappa en plein Shabbat, les synagogues de Neve Shalom et Beit Israël d’Istanbul : 25 morts et 300 blessés, dont six victimes parmi la communauté juive, les autres étant des commerçants du quartier ou de simples passants
Pour mieux sentir l’atmosphère qui règne en Turquie, nous avons visité les principales librairies d’Istanbul. Etonnés par le nombre des livres antisémites et anti-occidentaux en tête de gondole, nous avons interrogé les libraires : « Ces livres sont en vente libres grâce à la progression de la démocratie en Turquie et afin qu’un débat ait lieu sur ces questions » dit l’un d’eux. Près de Da Vinci Code, on peut apercevoir Mein Kampf , et le Testament Politique d’Hitler , qui caracolent en tête des ventes. « Depuis trois semaines, Mein Kampf est le livre le plus vendu en Turquie » explique G, le responsable de la librairie Istiklal. « Au total, on en a écoulé près de 200 000. Et ce n’est pas fini ! Chaque semaine sort un nouvel ouvrage sur Hitler ou sur le complot judéo-maçonnique. Pas forcément pour faire l’apologie du nazisme, mais pour expliquer de quoi il s’agissait. La Turquie est ainsi : un espace de liberté où toutes les idées peuvent s’exprimer » Les frères Dink, propriétaires de la plus grande librairie d’Istanbul, minimisent l’affaire, expliquant le succès de Mein Kampf et d’Hitler par la crise irakienne et le « drame palestinien ». « Les événements ont un impact sur les ventes », confirme Sami Kilic, propriétaire des éditions Emre, qui a également publié Mein Kampf, reconnaissant que les jeunes sont les premiers acheteurs. Silvyo Ovadya, le chef de la communauté juive de Turquie, se déclare « irrité » par cet intérêt pour un livre qui justifie une politique raciste et antisémite et s’étonne « du fait qu’un livre de 500 pages puisse être publié à aussi bas prix ». M. Ovadya dit avoir fait part de ses préoccupations aux maisons d’éditions, sans succès.
La popularité du nazisme et l’antisémitisme radical en Turquie n’a rien d’étonnant et ce, pour deux raisons : la Turquie a une longue tradition d’alliance avec le pangermanisme allemand (première guerre mondiale), mais également une forte tradition politique ultra-nationaliste et pro-nazie. L’attitude pro-allemande de la Turquie, officiellement neutre pendant la seconde guerre mondiale( ), et l’enracinement profond du mouvement fasciste des Loups-Gris sous ses diverses incarnations politiques (MHP) régulièrement associées au pouvoir ( ), en sont autant de manifestations.
Parmi les best-sellers antisémites, on trouve également ceux du polémiste islamiste Adnan Hoça, plus connu sous le nom de Harun Yahya, qui dénonce le « joug judéo-maçonnique » et « l’alliance entre Nazisme et Sionisme » Plus populaire encore, Aydogan Vatandas, auteur de Armagedon, Haarp et Agharta, best-sellers sulfureux où il décrit le pouvoir tentaculaire de l’empire sioniste mondial des Rockefeller, supposé « dominer l’Amérique et le monde » et qu’aurait combattu en vain l’antisémite américain Henri Ford. qui est parvenu à répandre les théories radicales du « complot » en relatant les « menaces » qui pèsent sur la « Turquie » du fait d’Israël et des Etats-Unis. Plus récemment, un livre intitulé Démanteler la bande mondialiste, de Talat Turhan, a repris à son compte les thèses « complotistes » de Vatandas, nourrissant le mythe d’une machination planétaire ourdie par les Juifs et les maçons visant à détruire les nations au profit d’un super-gouvernement mondial piloté par les Etats-Unis et leur noyau finanço-maçonnico-rabinique.
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